Une rentrée franco-étasunienne attendue
Ce n’est pas courant. Deux des ouvrages les plus attendus dans les semaines et mois à venir sont écrits et dessinés par deux femmes. Une Française et une Étasunienne. L’une a d’ores et déjà une prestigieuse carrière derrière elle, tandis que l’autre va donner une suite à un ouvrage marquant de ce début de siècle. Il s’agit de Nicole Claveloux et Emil Ferris.
Nicole Claveloux, figure aujourd’hui tutélaire et multi-primée des années 1960-1970, autrice de La Main Verte (1978) et Morte Saison (1979), publiée dans les revues Métal hurlant, Ah ! Nana et Charlie Mensuel, revient à la bande dessinée à l’âge de 84 ans avec Ce soir c’est cauchemar. 40 ans ont passé depuis son dernier titre de BD. L’ouvrage est publié aux éditions Cornélius, le 12 septembre. Sur 88 pages, Nicole Claveloux nous entraîne dans un voyage baroque et coloré au pays des songes et des cauchemars. L’autrice y met en scène différents aspects de sa personnalité et interroge le « culte de la performance, du lien entre l’artiste et son œuvre et de l’importance d’écouter ses émotions ».
Emil Ferris, âgée de 62 ans, a démarré sa carrière avec un incroyable succès suite à la publication de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Pour rappel, le récit se déroule à Chicago, dans les années 1960, où Karen Reyes, fascinée par les figures de monstres, s’emploie à élucider un mystère. Sa voisine, Anka Silverberg, se suicide d’une balle en plein cœur le jour de la Saint-Valentin. Pourtant, Karen ne croit pas à la thèse du suicide...
Publié aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, le titre reçoit le prix Eisner du meilleur album en 2018. Puis, l’autrice obtient le Fauve d’or au Festival d’Angoulême, le Prix Micheluzzi en Italie et le Grand Prix de la Critique ACBD, trois prix obtenus en 2019. Le tome 2 sera publié le 7 novembre, tandis que la Galerie Martel, à Paris, accueillera une exposition consacrée au travail de l’autrice, du 7 novembre au 7 décembre. Pour l’occasion, Emil Ferris fera le déplacement en France à la date du 04 novembre. Pour rappel, l’autrice s’est également vue remettre cette année le Prix des 40 ans de l’ACBD qui récompense un ouvrage majeur de ce début de siècle, juste avant l’été.
Les éditions 2024 et Misma, deux vaisseaux amiraux de la rentrée 2024
Les éditions fondées par Olivier Bron et Simon Liberman ont une rentrée organisée de la manière suivante : jeunesse, auteurs/autrices installé(e)s, nouvelle venue au catalogue.
Dans la collection 4048, dédiée aux titres jeunesses, Saehan Parc publie son second livre jeunesse intitulé Coucou Sommeil, disponible depuis le 16 août. Le premier, Papa Ballon, avait reçu la révélation livre jeunesse ADAGP en 2021. L’autrice sera accompagnée par une poids lourd de la maison d’édition, Sophie Guerrive, qui a signé la série à succès de l’ours Tulipe, et son spin-off du nom de Le Club des amis. Le 13 septembre, 5 titres seront publiés : Les Amours de Tulipe (T5), Le Club des Amis (T4) - La Montagne qui pleure, ainsi que Crocus et les légumes, Crocus est puni, et Crocus et l’école, trois titres d’une série de six livres d’éveils. Autre auteur majeur de la maison : Matthias Picard. L’auteur revient à la 3D, le 4 octobre, avec JeanJambe et le mystère des profondeurs, ce dans l’esprit de ses succès précédents, Jim Curious. Enfin, le 18 octobre, est publié Onze Chatons et l’Albatros, cinquième album de la collection culte venue du Japon, signé Noboru Baba (1927-2001).
Le 05 novembre, Jérémie Moreau retrouve les éditions 2024 avec Alyte, après le Discours de la Panthère publié en 2020. La BD relate une « sorte de thriller animalier, et qui est bien sûr nourri par la pensée écologiste contemporaine. On suit un crapaud accoucheur (ou alyte), qui doit lutter pour sa survie, puis pour sa portée de têtard. Au milieu de la forêt, se dresse ce que les animaux appellent la "léthalyte", une sorte de barrière pleine de bruit et de fureur qui tue tout animal qui essaie de la traverser. Alyte va refuser cet état de fait brutal et se révolter, entrer en résistance ». Un ouvrage qui s’inscrit dans la ligne droite de ses précédents albums dont Les Pizzlis. Dense de 300 pages, le titre s’annonce comme un incontournable de la rentrée.
Autre titre très attendu d’une autrice installée, et édité aux éditions Misma : Les Contes du Marylène (T6) - Henry, James et les autres d’Anne Simon. Pour rappel, Les Contes du Marylène est une brillante saga qui relate le destin de divers personnages avant, pendant et après la geste de la Reine Aglaé et son fils Boris. Un univers foisonnant que l’autrice ne cesse d’enrichir, tome après tome. Un classique contemporain dont le nouveau titre est publié le 18 octobre.
Dans l’attente de tous ces titres, dès le 06 septembre, il vous sera possible de découvrir aux éditions 2024, Au Travers du Rayon d’Aude Bertrand. Nouvelle venue au catalogue, l’autrice signe son premier livre, « baigné de références cinématographiques, et y mêle une atmosphère d’ennui de fin d’été, ou de fin d’adolescence ». Aux éditions Misma, le 13 septembre, Nylso – auteur de la série Jérôme aux éditions FLBLB - publie Les Julys. Les Julys sont « des êtres minuscules qui, dès le premier jour de juillet, s’immiscent dans les rêves ». La couverture, douce et épurée, annonce un titre très poétique traitant des thèmes « tels que la nature, l’introspection, l’imaginaire et l’innocence de l’enfance ».
Enfin, on retiendra le nouveau titre de l’autrice allemande, Anna Haifisch (Schappi, Souris en résidence, The Artist, Clinique Von Spatz...), toujours aux éditions Misma, le 15 novembre, Bisous from L.A.. L’autrice débarque « à Los Angeles pour passer trois mois en résidence artistique à la Villa Aurora, [où] elle est immédiatement frappée par la saturation visuelle que provoquent les enseignes et panneaux de la ville. C’est une véritable orgie de lettres, chiffres et signes qui s’enlacent dans tous les sens et sur tous les supports sans la moindre pudeur en matière de règles typographiques ».
La création non francophone par les éditions Çà et Là
La maison d’édition Çà et Là, adoubée maison reine à Angoulême après son doublé pour le Fauve d’or en 2022 et 2023, annonce un programme dense et singulièrement divers pour la rentrée avec quatre titres. Deux titres marquants de cette année ont déjà été publiés : Come over, Come over de Lynda Barry et Walicho de Sole Otero.
Parmi les nouveaux, le premier est publié le 13 septembre avec Premier baiser, dernier souffle. Un ouvrage traduit de l’hébreu signé par l’auteur israélien Gilad Seliktar (Ferme 54, Tsav 8). Cet ouvrage, qui a remporté le Navon Award du meilleur roman graphique 2024 en Israël, revient sur l’horreur d’Arad. Un événement historique du 18 juillet 1995 lors duquel trois jeunes ont trouvé la mort parmi une centaine de personnes de blessées lors du festival musical d’Arad. L’auteur, alors présent, revient sur les événements dans cet ouvrage éminemment intime.
Les Coquelicots de Ridgewood, de Shaghayegh Moazzami sera publié le 4 octobre. Traduit de l’anglais, l’ouvrage revient sur ce que l’autrice iranienne a vécu à Montréal en 2021 alors que la pandémie mondiale continuait de battre son plein. Elle est sommée de quitter son appartement afin de résoudre « de supposés problèmes de sécurité dans son immeuble. Celui-ci, situé avenue Ridgewood, a été revendu à une société qui souhaitait le rénover et le louer plus cher usant ainsi de méthodes agressives pour pousser ses locataires à partir. La plupart s’y refusent et décident de faire front. Pour Shagha, qui ne maîtrise pas le français, les procédures judiciaires qui s’ensuivent, compliquées par les mesures de distanciation sociale, sont éprouvantes ».
Un titre très humoristique est annoncé pour le 18 octobre aux éditions Çà et Là, traduit de l’espagnol et signé par l’auteur chilien Alberto Montt. Après avoir publié La conquête de la Terre par les chats, et J’adore mon chat (mais il s’en fout complètement), Alberto Montt nous a concocté Le Grand livre des chiens, selon mon chat. Connu et reconnu en Amérique latine pour ses dessins d’humour, l’auteur revient à son sujet de prédilection, à savoir le monde magique des animaux domestiques. « En 144 pages, vous apprendrez combien de récepteurs compte la muqueuse olfactive des chiens, l’impact de la forme de leur crâne sur leur manière de voir les choses, le nombre de mots qu’ils peuvent mémoriser et tutti quanti…Le grand livre des chiens, selon mon chat, ou tout ce que avez toujours voulu savoir sur les chiens et même plus. raconté par leur ennemi héréditaire ».
Enfin, pour le 5 novembre, les éditions Çà et Là annoncent un titre traduit du coréen : Hana de Lee Dong-eun et Jeong Yi-yong. Ce roman graphique relate l’histoire d’un jeune professeur de maths du nom de Seo Kyung-wu. « Nommé dans un collège de province. Il vit mal cette mutation, d’autant plus que sa fiancée reste à Séoul. Au moment de signer le bail de son nouvel appartement, Kyung-wu rencontre la femme du propriétaire, Hana, qui vit dans l’immeuble où il va emménager. Il se rendent alors compte qu’ils étaient au lycée ensemble et sont rapidement attirés l’un par l’autre. Le mari d’Hana, prof dans le même collège que Kyung-wu, est un homme jaloux et colérique qui maltraite sa femme, jusqu’au jour où elle le quitte. Obstiné, il la retrouve et la ramène chez eux. Cette nuit-là, Kyung-wu entend du bruit, monte dans l’appartement du couple et le trouve vide, avec des traces de sang au sol »... Un drame psychologique angoissant dans une Corée contemporaine.
D’autres sorties notables...
Aux éditions de l’Association, le 06 septembre, Carole Lobel publie sa première bande dessinée, En territoire ennemi, dans la célèbre collection Ciboulette. Avec un univers graphique qui n’est pas sans rappeler le travail de Florence Dupré La Tour. L’ouvrage revient sur Carole, qui « prend ses distances avec sa famille catholique et ses valeurs traditionnelles », et sa relation avec Stéphane. « Mais rapidement, elle se retrouve isolée, coupée des autres et du monde, à mesure que Stéphane, embrigadé par des discours masculinistes trouvés sur internet, se transforme ». Un récit qui s’annonce glaçant et brutal au sujet de la domination masculine. Un ouvrage au dessin minimaliste et expressif appelé à marquer la rentrée.
Aux éditions L’employé du moi, seuls deux titres sont annoncés alors que la célèbre maison d’édition bruxelloise se prépare à célébrer en grande pompe ses 25 ans d’existence, en 2025. Maple Terrace, paru le 16 août, est une autobiographie sur la préadolescence de l’auteur, Noah Van Sciver. Alors qu’il « a grandi au sein d’une famille mormone dans le New Jersey des années 90, il est l’avant-dernier d’une fratrie de neuf enfants. [...] [Il] découvre le monde « merveilleux » des comics et de la bande dessinée, à travers les publications de l’époque, celles qui usent d’antihéros ultraviolents et des mises en scène criardes. Ces univers fictionnels ne font qu’alimenter les fantasmes du jeune Noah, prêt à tout pour accéder à ces lectures interdites, quitte à se retrouver dans des situations hasardeuses et embarrassantes ». Indiscutablement un autre livre incontournable de la rentrée. Auteur de Fante Bukowski, nous avions déjà évoqué cette année le talent de l’auteur avec la publication de Joseph Smith et les Mormons aux éditions Delcourt.
Le 15 novembre, toujours chez L’employé du moi, l’autrice allemande Helena Baumeister publie Oh Cupid. L’autrice revient sur son inscription sur une application de rencontre au terme du confinement. Alors qu’elle privilégie l’amusement et la légèreté dans ses rencontres, son quatrième rendez-vous lui pose un problème...il lui plaît ! Une autre œuvre autobiographique qui porte un regard très personnel sur la sexualité et l’amour contemporains.
Aux éditions Les Rêveurs, on retiendra un des deux nouveaux titres du célébrissime auteur italien, Gipi, en cette rentrée éditoriale 2024. Connu et reconnu pour des bandes dessinées à l’atmosphère et au propos graves, comme Notes pour une histoire de guerre ou La Terre des fils, l’auteur publie un titre très décalé intitulé Barbarone, volume 1 – Sur la Planète des Singes Érotomanes. La couverture, particulièrement réussie, annonce une bande dessinée conçue comme un pas de côté dans la bibliographie de l’auteur italien, marqué par l’humour, l’absurde et la folie douce. L’ouvrage, publié le 23 août, est déjà disponible en librairie.
Maison d’édition incontournable, l’Agrume publie trois ouvrages. Le premier est signé par Simon Bournel-Bosson - auteur du remarqué Les Trompettes de la mort - et intitulé Week-end à Rome. Publié le 05 septembre, la BD relate une « tragi-comédie romantique dans le décor ultra-touristique de Rome. Étienne Dondon, son anti-héros qui vient de se faire quitter par sa copine juste avant le voyage, arpente les rues de la capitale de l’Amour avec comme seuls compagnons sa mélancolie et son répertoire de chansons françaises, jusqu’à se retrouver magiquement dans la Rome antique... ».
Toujours du même auteur, accompagné par Maxime Gueugneau, sera publié le 03 octobre une bande dessinée jeunesse accessible à partir de l’âge de 5 ans. Elle est intitulée Florimonde et l’Affaire coquillette. « Un polar déjanté [...] qui se déroule dans la ville de Le Havre, bien reconnaissable et peuplée d’une incroyable (et très drôle !) société de crustacés, avec toute sorte de fruits de mer comme personnages. L’inspectrice Florimonde est en charge d’une mission périlleuse. Elle doit absolument retrouver Coquillette, la grande star locale, portée disparue juste avant son grand concert dans la ville, tant attendu ».
Enfin, les éditions de l’Agrume publient Les Divans de Violette Vaïsse. Un beau livre et recueil d’illustrations avec pour fil conducteur un cabinet de thérapie. Un travail qui n’est pas sans rappeler celui de Voutch. L’autrice y exprime la volonté d’explorer la psyché humaine, ses névroses et ses abîmes existentiels. L’ouvrage sera disponible à partir du 10 octobre.
Aux éditions Cornélius, nous retiendrons d’autres titres de cette rentrée 2024, après celui de Nicole Claveloux. Le premier est déjà disponible en librairie depuis le 22 août. Il s’agit de Le sens de la vie et ses petits de Éric Veillé dans la collection Lucette. « Armé de son carnet de notes et de ses lunettes carrées, il fouille la tristesse des autres, observe les fesses des conifères, perquisitionne les chamois et interroge les clémentines qui chialent ». Fort de 80 nouvelles chroniques, ce titre humoristique traque la vie dans ses moindres interstices et la commente avec une absurdité détonante. Un retour au source alors que l’auteur avait publié Le sens de la vie et ses frères, voilà 15 ans, en 2008.
Autre nouveauté qui ne doit pas manquer d’attirer votre attention, et sortie le 22 août : Akutézoïde de Ludovic Lalliat. Cette bande dessinée imagine l’histoire de « Jérémy et Gabriel [qui] décident d’adopter Sacha, un adorable bébé hybride akutézoïde, mais ils ne se doutent pas du terrible avenir qui les attend. Sept ans plus tard, Sacha est devenue une petite fille tout a fait normale. En apparence seulement. Car elle communique secrètement avec ses semblables grâce à l’antenne télépathique qui orne son front. Et voilà qu’un beau jour, les hybrides décident d’un commun accord de quitter la Terre pour retourner sur leur planète d’origine... ». Un ouvrage de science-fiction sombre au graphisme plaisant dont on identifie sans peine les influences venues du Japon. Un premier ouvrage prometteur pour Ludovic Lalliat, ancien élève de Joann Sfar et diplômé des Beaux-Arts de Paris.
Nous conclurons sur deux titres, toujours aux éditions Cornélius : Rancho Bravo, de Blutch & Capron, et Sweet Dreams de Charles Burns. Le premier est annoncé pour le 17 octobre. Dans un recueil de 12 histoires, les auteurs mettent en scène l’imaginaire du western avec un humour noir redoutable et des personnages en rupture avec les rôles qui peuvent leur être traditionnellement attribués : « des gangsters bas-du-front, des justiciers justiciables, des cowboys peureux et des cowgirls possessives, des militaires en manque affectif, des enfants cruels… des assureurs et des comptables ». Attention cependant, il est important d’avoir à l’esprit qu’il ne s’agit pas de récits inédits. En effet, ces histoires ont été initialement publiées dans la revue Feraille, à la fin des années 1990. Les éditions Cornélius, après l’intégrale proposée par Fluide Glacial à l’époque, éditent une version définitive de ce travail.
Le second sera publié le 07 novembre. Avec Sweet Dreams, l’auteur étasunien souhaite rendre hommage aux vieux comics à l’eau-de-rose des années 1950-1960. L’ouvrage rassemble 50 illustrations qui mêle son style très personnel à celui du style kitsch du genre à l’eau-de-rose. Il y interroge la représentation de la femme et emmène l’imaginaire du genre vers des angoisses, des peurs et des cauchemars. Ce nouveau projet conçu par Charles Burns pour les éditions Cornélius semble constituer, avec la nouvelle bande dessinée de Nicole Claveloux, les deux facettes d’une même pièce. L’exploration de la psyché humaine avec un prisme féminin. Indubitablement, les maisons d’éditions alternatives vont marquer la rentrée.
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Participez à la discussion