Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html

Rentrée 2026 : Le génial Les Dissidents de Derf Backderf

Par Romain GARNIER Favori de la rédaction 8 septembre 2026 
Les éditions Çà et Là vont-elles publier une des meilleures bandes dessinées de ces dernières années ? Nous en sommes intimement convaincus. En 344 pages, Derf Backderf relate brillamment, avec son graphisme reconnaissable entre tous, le destin de la revue The Masses en pleine Première Guerre mondiale. Intitulé Les Dissidents, ce roman graphique explore la puissance subversive du dessin de presse dans la démocratie étasunienne, tandis que son héros, Joe Hertle, se confronte à un climat xénophobe, à une police politique et à la lutte des classes. Avec un rythme irréprochable, une narration immersive et un dessin d’une clarté saisissante, Derf Backderf dessine un discours universel sur les rapports de pouvoir, ainsi que sur la transformation d’un régime démocratique au service d’une politique gouvernementale qui élimine toute contestation. Une bande dessinée d’ores et déjà incontournable, à lire et offrir.

Les Dissidents est un récit vertigineux, profondément ancré dans les événements du début du XXe siècle. Les premières pages s’ouvrent en 1916 sur le personnage inventé par Derf Backderf, Joe Hertle, qui travaille en tant que dessinateur pour la NEA, une agence de presse vendant des contenus aux journaux américains. À 24 ans, Joe rêve de faire du dessin politique, mais ses idées en ce domaine sont trop floues et il manque d’aplomb idéologique, ce qui est pourtant fort recommandable pour imaginer des dessins à même de marquer ses contemporains. Il cherche alors à parfaire l’armature de sa pensée.

Et quoi de mieux pour nourrir son sens artistique et politique que de lire The Masses, une revue politique de gauche comprenant de nombreuses illustrations ? Elles sont signées Art Young, Robert Minor, Boardman Robinson, Kenneth Chamberlain ou Cornelia Barns. Des maîtres qui suscitent l’admiration du jeune Hertle. Afin de se politiser, notre héros fait aussi le choix de se rendre à des meetings politiques et syndicaux. Alors qu’une de ces réunions tourne mal suite à l’interruption de la police et de miliciens patronaux, Joe se retrouve pris dans une rixe lors de laquelle il perd l’usage d’une jambe, en partie arrachée par un tramway qui passait dans la cohue.

Rentrée 2026 : Le génial Les Dissidents de Derf Backderf
© Derf Backderf / Éd. Çà et Là (2026)
Dessin de Boardman Robinson publié dans The Masses en août 1916.

Une fois rétabli, et alors que le climat public se dégrade en conséquence du conflit qui ravage l’Europe, Joe Hertle se décide enfin à franchir le pas. Il part à la rencontre de Max Eastman, directeur éditorial de The Masses, et d’Art Young, et leur présente ses dessins. Jugés intéressants, ceux ci permettent à Joe d’intègrer rapidement l’équipe de la revue. Au terme d’un processus délicieusement chaotique, il obtient même que certains de ses dessins paraissent régulièrement.

Le bain politique dans lequel le héros de ces pages s’immerge est celui de la gauche socialiste et communiste, toutes deux traversées par des questionnements sur la lutte des classes et du pacifisme. Alors que le président Woodrow Wilson cherche à préparer les esprits à la participation du peuple étasunien à la Guerre mondiale, The Masses et tout autre opposant à ce projet, sont progressivement criminalisés. Une propagande se met en place, de même qu’une milice politique tolérée par le ministère de la Justice.

Raciste convaincu, conservateur impénitent, favorable à la ségrégation raciale et à la toute-puissance du patronat capitaliste, l’homme de la Maison Blanche se dresse sur la route de la revue. Dès lors, Joe voit son destin étroitement lié à celui de The Masses. Sans compter qu’il subit aussi le racisme ambiant, lui qui est issu de l’immigration allemande. De façon générale, Woodrow Wilson qualifie les immigrés d’ « Américains à trait d’union », afin de mieux souligner ce qui serait un manque de légitimité pour pouvoir s’affirmer étasunien, ou à tout le moins pour dénoncer un patriotisme de façade.

« Ils ont cette certitude intellectuelle sur toutes les grandes questions d’actualité et ils expriment leurs convictions sur le papier avec une efficacité ravageuse. Les articles et les dessins publiés dans The Masses m’ont ouvert les yeux sur tant d’idées. Cette revue m’a conduit à remettre en question tout ce que j’avais appris et tout ce en quoi j’avais pu croire ». (Joe Hertle)

Dessin de Boardman Robinson publié dans The Masses en juillet 1916.
Dessin de Robert Minor : "Un médecin militaire : Enfin un soldat parfait !"

Le premier bonheur lors de la lecture des Dissidents réside dans la découverte de nombreuses illustrations issues de The Masses, choisies par Derf Backderf. Elles donnent à voir la diversité, tant graphique que narrative, de dessinateurs globalement condamnés à l’oubli par le tribunal de l’Histoire. Un néant duquel l’auteur de cette bande dessinée tente de les arracher. La puissance de leurs mises en scène, de leurs messages politiques et de leurs choix graphiques demeurent intacte et frappe notre esprit contemporain.

Le destin de The Masses et de ses ennemis nous remémorent différents événements marquants liés au dessin de presse depuis une vingtaine d’années : l’affaire des caricatures de Mahomet au Danemark ; le meurtre terroriste d’une partie de la rédaction de Charlie Hebdo ; la décision de mettre un terme à la publication de caricatures dans le New Yorker ; le dessinateur de presse Chapatte victime d’une tempête médiatique à cause d’une caricature très mal comprise dans le monde anglo-saxon ; Xavier Gorce qui décide de quitter Le Monde suite à un dessin vivement contesté par les lecteurs et lectrices ; la création de l’association Cartooning for Peace par le dessinateur Plantu ; etc.

Des événements qui illustrent combien le dessin politique est un aspect fondamental du quatrième pouvoir qu’est la presse. L’en exclure revient à vider de sa substance un équilibre essentiel à la vie démocratique : celui de pouvoir s’adonner à la satire, à la caricature, à la dénonciation des hypocrisies et des injustices. D’ailleurs, la justice étasunienne assure à l’époque son rôle de contre-pouvoir, en se refusant à condamner The Masses lors de plusieurs procès motivés politiquement.

« [Les dessins de James Gillray] ont fait plus que toutes les armées d’Europe réunies pour m’achever ». (Napoléon Bonaparte sur son lit de mort)

© Derf Backderf / Abrams ComicArts (2026)

Le vertige de cette bande dessinée se mesure également par la capacité de l’auteur à traiter avec intelligence et profondeur autant de sujets différents, tout en parvenant à les faire dialoguer avec notre époque. C’est en tout cas, pour ce dernier point, l’ambition de Derf Backderf pour ses lectrices et lecteurs. En témoigne son avertissement en ouverture de l’ouvrage : « Inspiré de faits réels. Nous sommes déjà passés par là… mais nous l’avons oublié ».

Ce roman graphique explore l’autoritarisme politique, le mépris envers les « Américains à trait-d’union », l’histoire de la presse étasunienne, la lutte des classes, le rôle de contre-pouvoir du dessin politique, la Première Guerre mondiale et le pacifisme, le combat pour la liberté d’expression et de pensée, ainsi que la propagande développée dans une société démocratique qui peut vaciller en un rien de temps. Et ce sans jamais manquer de finesse, le tout à travers le vécu de son héros, Joe Hertle, un personnage inspiré par sa grand-mère et ses frères et sœurs germano-américains, mais aussi par son propre vécu de dessinateur de presse.

« Je me fiche pas mal de ce que les journaux racontent sur moi - mes électeurs ne savent pas lire. Mais, par contre, ils comprennent les dessins ». (William Magear Tweed au sujet du dessinateur Thomas Nast qui dénonçait en lui un homme profondément corrompu)

© Derf Backderf / Éd. Çà et Là (2026)
Couverture du numéro de The Masses datée de Juillet 1915.

La troisième force de cette bande dessinée consiste à nous faire découvrir une histoire des États-Unis généralement méconnue, à savoir l’existence d’une police politique au service du pouvoir, nommée American Protective League. Le conservatisme raciste et l’autoritarisme d’un président connu pour ses « Quatorze points », mais aussi l’existence de mouvements de masse sensibles au socialisme et au communisme sur les terres d’un pays profondément libéral et capitaliste.

Au contraire de ses maîtres de The Masses, qui assènent leurs vérités dans des créations souvent virulentes et pleines d’esprit, Joe ne cesse de s’interroger et de douter. S’il estime vivre une époque formidable tant les possibles sont nombreux, s’il partage incontestablement des valeurs de gauche et qu’il soutient la classe ouvrière dont il est issu, il se garde de s’enferrer lui-même dans un dogme. Quel peut bien être le chemin qui apportera la félicité à l’humanité ? S’il mesure l’impasse sanglante et le romantisme aveugle de la révolution russe, il méprise tout autant le système capitaliste qui exploite les plus démunis.

Cette gauche radicale qui s’enivre d’excès en réaction aux violences bourgeoises est incompréhensible pour lui, tout comme l’aveuglement de la gauche socialiste qui refuse d’entendre parler des horreurs du léninisme qu’il faudrait excuser. Que dénonce Raymond Aron en 1955 dans L’Opium des intellectuels, avant qu’Alexandre Soljénitsyne ne leur fasse recouvrer la vue à propos du stalinisme avec L’Archipel du Goulag (1973).

Couverture du numéro de The Masses daté d’août 1915.

Exaltante, enrichissante, faisant œuvre de salubrité publique, Les Dissidents est aussi une lecture terrifiante. Profondément immersive et très documentée, cette œuvre se dévore d’un seul tenant malgré sa longueur et sa densité, grâce à une maîtrise du rythme impeccable. Abondamment illustrée, on referme l’album avec la curiosité et l’envie de découvrir davantage The Masses et ses illustrations. Avis aux éditeurs et éditrices qui souhaiteraient relever le défi et combler un manque cruel.

Dessin de Boardman Robinson publié dans The Masses en octobre 1916.

Avec Un Woodrow Wilson despotique, des lois d’exception (Sedition Act, Espionage Act), une milice tentaculaire qui agit de concert avec la bénédiction du département de la justice, l’enfermement d’opposants politiques, une répression terrible contre les luttes ouvrières au profit du pouvoir bourgeois, le roman graphique de Derf Backderf explore une facette méconnue et peu glorieuse de l’histoire étasunienne qui résonne étrangement avec aujourd’hui.

Elle n’en demeure pas moins une incroyable aventure du dessin de presse avec The Masses en porte-étendard, un épisode galvanisant de résistance au piétinement de droits humains fondamentaux lorsque les temps deviennent troubles, d’irrévérence et de provocation infligés aux dogmes de toutes les obédiences. Une œuvre d’une rare puissance citoyenne que l’on souhaite voir devenir incontournable à l’égal de Maus d’Art Spiegelman et Persépolis de Marjane Satrapi. Inconnue en France et globalement oubliée aux États-Unis, The Masses mériterait une place systématique dans la grande histoire du dessin et de ces revues qui marquent leur époque à l’instar de L’Assiette au beurre, Mad, Garo, RAW ou Hara-Kiri.

Par Romain GARNIER

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782369904762

Les Dissidents - Par Derf Backderf - Éd. Çà et Là - 344 pages - 11 septembre 2026 - 28 euros - 16.5 x 3 x 25 cm.

Cette bande dessinée figure dans la sélection du Prix du festival Formula Bula 2026.

Les Dissidents Ça et là ✏️ Derf Backderf Histoire chronique sociale Politique Etats-Unis
 
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Romain GARNIER  
A LIRE AUSSI  
Comics