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Réparations - Par Lelis - Éd. Les Rêveurs

Par Romain GARNIER Excellent 14 novembre 2024 
Pour la seconde fois, l’auteur Brésilien Lelis publie un récit aux éditions Les Rêveurs. Après En fuite !, une course poursuite burlesque et fantastique, l’artiste propose Réparations. Une bande dessinée au ton grave, non dénué d’une certaine poésie, avec en toile de fond la détresse profonde des populations du Nord-Est du Brésil qui, dans les années 1930, ont dû faire face à de terribles sécheresses. Lelis met en scène des destins fracassés par la vie à l’aide d’une aquarelle d’une rare sensibilité. Sans conteste, une réussite.

Dans une modeste cité du Brésil, des pleurs lancinants indisposent la population qui, dans un premier temps, en ignore la provenance. Ces lamentations sont celles d’une jeune fille du nom d’Alice. Prostrée dans sa chambre, Alice se trouve être désespérée. Sa boite à musique, léguée par son grand-père, refuse de s’ouvrir. La mélodie du bonheur n’est plus.

Cette petite fille ne saurait s’endormir sans la sérénade qui la berçait chaque nuit, d’aussi loin qu’elle s’en souvienne. Un chant et une musique que son grand-père interprétait à la guitare, avant de lui offrir une boite à musique sur son lit de mort. Le même son. Les mêmes paroles. Les parents, dépassés par la souffrance de leur fille, décident d’apporter la boite à musique en réparations auprès d’un vieil homme décrit comme peu recommandable.

Réparations - Par Lelis - Éd. Les Rêveurs
© Lelis / Éd. Les Rêveurs (2024)
© Lelis / Éd. Les Rêveurs (2024)

L’indifférence à la souffrance humaine : les grandes sécheresses du XXème siècle au Brésil

Dans un jeu de temporalité, le lecteur est transporté entre le présent d’Alice et le passé de son grand-père. Celui-ci remonte aux années 1930, en pleine sécheresse, au Nord-Est du Brésil. Nombreux sont les humains et les animaux à périr dans cet étouffoir qui stérilise la vie. En ces temps difficiles, une famille tente de survivre au désastre en prenant le chemin de la migration. Elle n’est pas la seule. Des dizaines de milliers d’habitants s’enfuient pour trouver refuge dans la capitale du Ceara, Fortaleza.

Sous couvert d’hygiénisme, promettant nourriture et travail, les autorités parquent ces populations exténuées par la faim dans des camps construits à la hâte. Des lieux qui ne tinrent évidemment pas leurs promesses. Les espoirs des migrants s’amenuisent. Conscient du danger, la famille monnaye son départ pour un lieu sûr avec le soutien d’un gardien qui n’hésite pas à exploiter la détresse suffocante de ses semblables.

© Lelis / Éd. Les Rêveurs (2024)
© Lelis / Éd. Les Rêveurs (2024)

Apaiser la souffrance par la justice : la métaphore de la boite à musique

Le titre de cette bande dessinée a une polysémie que l’auteur explicite plus ou moins à travers son récit. La première réparation est celle de la boite à musique qui incarne le lien indéfectible qui unit Alice à son grand-père. En refusant de s’ouvrir, la boite contraint la jeune fille à connaître le deuil de son grand-père, une seconde fois. Réparer la boite consiste non seulement à réparer ce lien par delà la mort, mais c’est aussi restaurer le lien entre deux générations, l’une transmettant à l’autre un patrimoine qui est appelé à lui survivre.

Ce que renferme cette boite est un héritage dont la petite fille n’a pas conscience. Surgit alors la deuxième et nécessaire réparation : faire sortir du purgatoire de l’Histoire le souvenir atroce d’une population qui a tant souffert. Considérer son destin, la manière dont elle a été traitée et lui rendre hommage. Une forme de dédommagement.

Cette réparation devrait être aussi celle du pardon. À cet égard, Jurandir en est l’incarnation à travers son activité manuelle. Rongé par le souvenir d’avoir commis l’irréparable, l’homme, dans sa solitude, tente d’obtenir l’absolution, le pardon, en veillant à réparer ce qui peut encore l’être : la mécanique abîmée qu’on lui apporte dans son atelier. Or, cette boite à musique est un défi. Rien ne semble pouvoir l’ouvrir, jusqu’à ce qu’il reçoive un coup de téléphone d’une voix qu’il n’espérait plus jamais entendre.

© Lelis / Éd. Les Rêveurs (2024)

Une aquarelle toute en beauté et en souffrance

Lelis excelle dans son dessin à l’aquarelle. Très immersive, celle-ci rend presque palpable la souffrance extrême de ces protagonistes de papier dans ces terres arides. La mine abominable de ces gens indispose notre regard. Entre quatre murs, ces sacs d’os trouvent irrémédiablement un écho dans notre mémoire collective européenne. On est à ce point touché que l’on souhaiterait traverser de nos doigts ces petites cases de bandes dessinées afin de leur venir en aide.

Les destins du grand-père d’Alice, d’Alice elle-même et du vieux réparateur, Jurandir, suscitent une grande émotion à laquelle se mêle une poésie graphique précieuse. On referme la bande dessinée tout groggy de ce lien si tendre entre ce survivant et sa petite-fille. Bouleversant.

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782378941321
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