Excellent
2 novembre 2024
Chaque album de cette fresque des Contes du Marylène peut se lire indépendamment des autres. Précisons toutefois que pour une meilleure compréhension et une appréciation des destins croisés des nombreux héros et héroïnes arpentant ces pages, la lecture du 1er tome est conseillée au préalable. Ce nouveau tome en est une belle illustration. James, directeur du cirque Kite et mari de la reine Aglaé, échange au coin du feu avec Henry, son meilleur ami, danseur et ancienne vedette sous le chapiteau.
Tous deux se remémorent des événements passés. James se confesse sur des actes inavouables et apporte des pièces à cet immense puzzle qu’est la prise de pouvoir de la reine Aglaé. Il relate sa relation difficile avec sa compagne, son lien avec les enfants de la reine issus de d’autres liaisons, ainsi que le rôle proactif de Simone, ancienne secrétaire du tyran, devenue conseillère politique du royaume. Les pages de son journal, intégrées à la narration, confèrent à ce personnage une dimension romanesque indéniable et subtile. L’album donne également toute sa place à des digressions qui enrichissent l’univers, que ce soit l’histoire de la bière qui rend fou ou le destin des splendides Douk-Douk.
Les Contes du Marylène, des fables subtiles à l’imagination épatante
Ce nouveau tome signé Anne Simon continue de nous subjuguer par son impeccable sens de la narration, ainsi que par sa myriade de protagonistes, tous complexes, subtils et riches d’une humanité saisissante, pour le pire et le meilleur.
La jeunesse effroyable de Simone, le destin contrarié de James, l’exode d’Henry, les agissements de la secte de la Loge Noire, l’évolution psychologique de la reine Aglaé et son insupportable rejeton, Boris l’enfant patate, ainsi que les agissements de Sabine, caporale-cheffe de l’armée et femme frite, revêtent des dimensions romanesques captivantes. Le génie scénaristique d’Anne Simon réside dans l’égrènement de ces noms. L’imagination et la talent de l’autrice pour caractériser ses protagonistes, leur donner de la profondeur, nous les rendre fascinants, sont d’incontestables raisons de la réussite de cet univers.
Un univers où le fabuleux n’implique pas l’absence de réflexions sur le monder réel. Le féminisme et les rapports de pouvoir, tant genrés que sociaux, sont constamment questionné dans ce petit monde du Marylène. Suffragette City – une référence à David Bowie ? -, Cixtite, l’impératrice de Tchitchinie, qui a kidnappé tous les hommes du royaume dans le deuxième opus, les violences subies par diverses femmes et leur façon de transcender leur origines sociales, sont autant d’éléments, parmi d’autres, susceptibles de nous interroger. D’autres thématiques sont abordées telles le capitalisme et l’écologie, voire le spécisme. Des sujets traités à travers le devenir de l’île des Douk-Douk ou le décret ignominieux de Von Krantz à l’attention des équidés du royaume.
L’autre réussite majeure de cet album, et de la série en générale, est l’inventivité graphique d’Anne Simon. Une esthétique qui n’est pas sans rappeler certains sillons creusés par L’Association et notamment le travail de Lewis Trondheim. Le jeu entre les planches colorées et celles en noir & blanc est réussi, de même que la construction complexe de la narration, mais néanmoins aisément compréhensible pour les lecteurs et lectrices.
Les décors qui ornent régulièrement les pages agrémentent l’idée que ces récits seraient des pièces de théâtre, des spectacles de cirque de papier où des destins se nouent à chaque page. Des lieux où le tragique côtoie la comédie et l’absurde. Une situation accentuée par les commentaires et les interventions de Christophe, taxi et spécialiste du Marylène, qui nous évoque la femme borgne. Un personnage qui traverse l’œuvre de Richard Corben pour conter chaque récit, mais qui, parfois, y intervient de manière décisive en tant que fugace protagoniste. Une forme d’incarnation de la toute puissance de l’autrice dans la fiction qu’elle édifie, album après album.
Anne Simon prend le temps de bâtir un imaginaire de référence et des contes originaux depuis son premier titre, La Geste d’Algaé, publié en 2012. Un trait fin, un graphisme qui n’est pas sans rappeler la gravure, une narration rythmée par la multiplicité des points de vue et les allers et retours dans la chronologie du Marylène, nous ont ravi. Ce sixième opus confirme, si cela était encore nécessaire, toute l’étendue du talent de l’autrice. Avec une impatience toute fébrile, nous attendons d’ores et déjà le septième tome de ces contes merveilleux. En attendant, chacun et chacune peut se tourner vers la réédition des deux premiers volumes par les éditions Misma, histoire de (re)découvrir un imaginaire époustouflant d’inventivité narrative et graphique.
Par Romain GARNIER
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"Gousse & Gigot" (Misma) : Anne Simon poursuit avec bonheur son exploration du Pays Marylène, de Frédéric Hojlo