Ce soir, c’est cauchemar - Par Nicole Claveloux - Ed. Cornélius

Par Romain GARNIER Favori de la rédaction 14 septembre 2024 
Nicole Claveloux nous invite à entrer dans sa tête pour la première publication de bande dessinée signée de son nom depuis 40 ans. Intitulée Ce soir, c’est cauchemar, ce petit chef d’œuvre graphique est un incontournable de la rentrée éditoriale des éditions Cornélius. À l’âge de 84 ans, l’autrice prouve s’il était nécessaire que le fameux mot du général de Gaulle affirmant que « la vieillesse est un naufrage » n’est pas une fatalité. Place à la revue de détail du département des rêves de la firme Moa en compagnie de ses employés quelque peu particuliers.

Première page. Nicole Claveloux s’endort tandis que quelques phylactères s’échappent de sa tête. Des employés de la firme productrice d’images pour personnes endormies sont en réunion sous la houlette de sa directrice, Nicole elle-même. L’annonce est faite. Un contrôle de gestion du secteur des rêves doit être réalisé par et à la demande de Charles Chaposec, en charge du département « Logique et raison ». Afin de réaliser son précieux mémorandum, il est accompagné de Moraline Monnereau - tout est dans le prénom -, employée de la branche « Éthique ».

La raison au pays des rêves

Avant de partir pour le secteur des rêves, Nicole présente son équipée avec laquelle elle s’adonne, chaque nuit, à l’onirisme le plus fou. Responsable de l’imagination, Loïc Lalune exerce son art de décorateur avec un talent généreux afin d’enchanter les convives. Lili et Zizi Frisson sont des spécialistes des émotions et des sensations. Raoul Turbin, préposé au rendement, se rend de temps en temps dans le secteur rêve après sa journée de travail. Enfin, Reine Bancale, experte de la mémoire, administre les archives depuis plus de huit décennies en poussant son petit landau débordant de paperasses.

Les nuits s’enchaînent et le secteur rêve s’anime sous les impulsions de son grand ordonnateur, M. Rébus, un chien difficilement accessible qui incarne l’inconscient. Rien ne se passe comme espéré pour Charles et Moraline qui s’estiment être face à un désastre d’un secteur sans rationalité, ni finalité apparente. Pour eux, le cauchemar, c’est ce soir.

Ce soir, c'est cauchemar - Par Nicole Claveloux - Ed. Cornélius
© Nicole Claveloux / Cornélius 2024
© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

La Firme Moa ou le culte de la performance et de la rationalité insensible

Une des deux thématiques portée par le récit est celui de la conflictualité entre d’une part la rationalité insensible fondée sur le culte de la performance, et de l’autre la liberté créatrice et la libre imagination sans aucune finalité autre que l’hédonisme de l’esprit. Afin d’explorer cette tension latente entre deux opposés philosophiques, Nicole Claveloux a fait le choix de la métaphore entrepreneuriale. D’où l’existence de la firme Moa.

Le langage capitaliste libéral est omniprésent dans les bouches de Charles et Moraline. Pêle-mêle, ces deux personnages brocardent le « laisser-aller », les choses faites « en dépit du bon sens », des « gabegies », le « laxisme », les « zones de confort » des employés dont ces derniers devraient apprendre à s’extraire (flexibilité), l’envie de contemplation, ceux qui refusent d’être « utiles ». Ils appellent à « restructurer », à « un plan quinquennal », à des « normes », au « rendement », à « optimiser », à des rêves « positifs, utiles, efficaces » et « chiffrés ».

En d’autres termes, l’univers onirique vu par la comptabilité froide et sans âme, ne comprenant pas en quoi la rêverie pourrait être une source tout aussi légitime de structuration du monde. Charles Chaposec, rationaliste glaçant, est sans équivoque : « Le rendement d’un rêve ? Pardonnez ma perplexité !! ». Quant à Moraline, elle porte des préjugés anciens et un jugement sans appel contre la rêverie : « Nous savons tous que l’imagination, c’est un peu rance ». Cette firme est humanisée par Nicole qui indique à Charles Chaposec, estomaqué, qu’ici le licenciement n’existe pas. Chacun doit apprendre à vivre et travailler avec les autres.

© Nicole Claveloux / Cornélius 2024
© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

Ce duel fratricide entre l’imagination et la raison est mis en scène dans un rêve - la bande dessinée étant organisée en rêves valant chapitres - où les étendues de sable accueillent les employés de la firme. Des monuments abîmés par le temps, de toutes cultures et de toutes époques, sont éparpillés tels des morceaux de puzzle dans un horizon indéterminé. Surgissent alors des hommes de pierre qui glosent sur le sujet, les uns après les autres.

L’un deux, qui n’est autre que Nicolas de Malebranche, affirme crânement « Vous avez ô combien raison Madame, je l’ai toujours dit : l’imagination est la folle du logis ». Blaise Pascal ne dit pas autre chose : « Monsieur, l’imagination est maîtresse d’erreur et de fausseté ». Le peintre William Blake entre dans la case et s’inscrit en faux : « Ce qui est aujourd’hui prouvé fut autrefois imaginé ». Charles Baudelaire ne dément pas : « L’imagination est la reine du vrai ! La reine des facultés ! ». Le philosophe Gaston Bachelard, promu diplomate, tente de clore le débat en expliquant que chacun ne saurait exister sans l’apport de l’autre.

L’Artiste, ses émotions et ses muses

Le second sujet de cette bande dessinée est celui de la création artistique, qui découle du premier. À cet égard, Loïc Lalune, Lili et Zizi Frisson sont les principales incarnations de ce questionnement. En opposition à la raison qui planifie, anticipe, analyse, ces trois personnages sont avant tout dans le laisser-aller. Lili et Zizi s’extasient avec une régularité déconcertante devant la beauté de l’onirisme déployé par M. Rébus et la maîtrise créatrice de Loïc Lalune. Ils éprouvent ce « réel » onirique par l’exercice de leurs sens. Leurs émotions les guident et leur permettent d’appréhender ce qui les entoure sans vouloir nécessairement y associer une finalité comme le souhaiterait Moraline. Tous deux vagabondent au gré de l’imagination.

© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

Quant à Loïc Lalune, il est décrit comme le préféré de Nicole. Ce responsable de l’imagination décore en direct, comme une performance, chacun des rêves de l’album. Il est un artiste hors pair à qui Charles et Moraline reprochent de s’adonner à trop de faste, à trop d’extravagance, à trop de richesse dans ses compositions. Des divagations artistiques qui s’affranchissent des normes de la raison. Nicole est ravie. « Les rêveries de Loïc Lalune me charment et me stimulent ».

Ce soir, c’est cauchemar est une ode à l’artiste qui écoute ses émotions et ses divagations, qui éprouve le réel par les sens et le transfigure à travers son art, tout cela sans aucune volonté de transformation sociale ou politique, ne se souciant pas davantage d’académisme ou de briser des codes. L’art pour l’art, déconnecté des enjeux du présent pour un dialogue intemporel avec lui-même.

À longueur de rêveries, Moraline Monnereau reproche cette absence de finalité sociale et politique à l’acte artistique, regrettant que tous ces rêves soient surannés, ne reflétant à aucun instant les réflexions de la société contemporaine. En ne se soumettant pas à cette injonction sociale de l’utilité artistique, de l’artiste engagé, Loïc valorise la gratuité de l’acte de création. Zizi le soutient : « Non ! Marre de l’utilité ! La beauté, le plaisir, c‘est donné, c’est un cadeau, c’est tout ! ».

© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

Une autrice en proie au doute ?

L’album est une mise en abîme constante et l’on peut légitimement penser que Nicole Claveloux met en scène ses interrogations personnelles, ainsi que ses angoisses face à sa propre création et la réception publique d’un ouvrage publié par une artiste de 84 ans. À deux reprises, des personnages apparaissent de dos dans les gouttières de la page et commentent : « une grosse daube votre bédé », « nous nous sommes ennuyés ! C’est plat ! C’est mou... », « C’est lent ! C’est lent ! », « Ils ne sont pas crédibles ».

De la même manière, Loïc s’irrite de se voir reprocher de trop charger ses décors comme un écho évident au fourmillement de détails qui parsèment invariablement les planches de l’autrice. Le personnage l’affirme : « Je n’aime pas la sobriété ! Moi j’aime l’abondance, j’aime remplir ! Des détails, toujours plus de détails bizarres ou inattendus ! ». Il faut reconnaître que la bande dessinée contemporaine de style franco-belge, dans le sillon de l’Association qui donne la primauté au texte sur l’image, est dans une logique d’épure graphique.

Nicole Claveloux appartient à une génération d’artistes qui est aussi celle de Moebius et Philippe Druillet, tous deux connus pour leur sens obsessionnel du détail et la richesse visuelle de nombre de leurs planches. Dans le cas du second, l’image a même eu à plusieurs reprises la primauté sur le récit.

© Nicole Claveloux / Cornélius 2024
© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

Le charme désuet d’une gravure de l’inconscient

Ce sens du détail et de la profusion, ainsi que cet onirisme baroque, Nicole Claveloux le doit à ses deux références artistiques majeures : le peintre Jérôme Bosch - nommé par Charles Chaposec dans l’album dans une évidente référence au tableau Le Jardin des délices - et le bédéaste Winsor McCay (Little Nemo). Deux artistes dont l’imaginaire fantastique pour l’un, et la rêverie pour l’autre, constituent le cœur de leur œuvre.

Le trait de l’autrice a un charme incontestable. Ses planches séduisent par leur composition, ainsi que la gourmandise de ses cases. On ne sait parfois plus où donner de la tête tant notre œil est sollicité de toute part. On ressent à la lecture le plaisir que Nicole Claveloux a eu à dessiner dans chaque recoin des créatures de toutes sortes, des actions d’animaux sans conséquence sur la narration, etc. Ce soir, c’est cauchemar est de ces bandes dessinées que vous lisez une deuxième fois pour délaisser le récit au profit d’une contemplation esthétique, à la recherche de tout ce que vous avez pu manquer de magique lors de la première lecture.

© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

Son style peut sembler quelque peu désuet et certaines cases évoquent pour nous l’esprit graphique des gravures du XVIIIe et XIXe siècles, ainsi que les illustrations jeunesses de la fin du XIXe et début XXe siècles. Cela nous a grandement séduit. De même que ces rêves qui tournent au cauchemar. Ces galeries de monstres, ces ambiances incroyablement sombres, cet humour inattendu. En somme, toutes ces bizarreries que Loïc Lalune revendique.

Nicole Claveloux exploite les nombreuses possibilités du médium et porte une attention toute particulière à l’usage des phylactères. Souvent, ce ne sont pas que de simples bulles. Elles trahissent par leur forme et leur contour les personnalités et les discours de chacun. Enfin, nous retenons une grande réussite, celle de la caractérisation graphique de chaque personnage. Moraline Monnereau est merveilleusement antipathique. Charles Chaposec, au visage tendant vers le croissant de lune et au teint parfois blafard, n’en finit pas de nous surprendre avec son ironie mordante. La vieille Reine Bancale est d’une drôlerie touchante, quand Loïc Lalune nous amuse par sa mine désespérée, son visage colérique ou son mépris mal dissimulé face aux requêtes de Moraline ou de Charles.

© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

Nicole Claveloux, figure tutélaire de la bande dessinée contemporaine

Figure aujourd’hui tutélaire, créatrice multi-primée des années 1960-1970, autrice de La Main verte (1978) et Morte Saison (1979), publiée dans les revues Métal hurlant, Ah ! Nana et Charlie Mensuel, Nicole Claveloux renoue avec la bande dessinée à l’âge de 84 ans, soit 40 ans après sa dernière publication dans le domaine.

Qu’est-ce qui a motivé la création de cette œuvre ? En 2020, Nicole Claveloux est la récipiendaire d’un Fauve d’honneur à Angoulême, tandis que la réédition par les éditions Cornélius de La Main verte et autres récits lui vaut un Fauve du Patrimoine avec sa comparse Édith Zha. La même année, elle obtient le Prix Artémisia du Matrimoine pour la même œuvre. Cette reconnaissance, ainsi que la réédition d’autres de ses titres, suscitent chez elle l’envie de créer à nouveau.

Illustratrice, autrice pour le livre jeunesse, peintre, Nicole Claveloux est une artiste qui a une place particulière au-delà de son œuvre. À une époque où l’on essaie de désinvisibiliser la création artistique féminine dans le domaine de la bande dessinée, et en attendant de reconstituer une histoire du matrimoine d’avant les années 1960, Nicole Claveloux fait figure de pionnière aux côtés de Florence Cestac, Claire Bretécher, Chantal Montellier et Bernadette Desprès. Une référence incontournable. En écho à ce statut, le festival Formula Bula 2024 rend hommage à Nicole Claveloux en faisant d’elle l’invité d’honneur au côté de Bill Plympton.

© Nicole Claveloux / Cornélius 2024

Ce soir, c’est cauchemar est bluffant de maestria graphique et une ode à l’imaginaire baroque qui a fait la réputation de l’autrice. Une bande dessinée singulièrement à part dans la production actuelle du 9e art. Parcourir les images produites par la firme Moa est un intense plaisir de lecture où se mêlent des sentiments de fascination, d’étonnement, de ravissement et de mélancolie alors que l’autrice évoque succinctement ses souvenirs, ainsi que sa propre disparition à venir au terme de l’album. Une bédé qui doit se frayer un chemin dans votre bibliothèque de bédéphile, comme le reste de son œuvre, et devrait figurer dans la sélection officielle d’Angoulême 2025. Souhaitons-le !

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782360812158

Ce soir, c’est cauchemar de Nicole Claveloux
En librairie depuis le 12 septembre 2024.
Bande dessinée publiée aux éditions Cornélius
Collection Solange - ISBN 978 2 36081 215 8
72 pages en couleur- 21,4 x 29 cm
Couverture cartonnée dos toilé - 24,50€

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