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BD & IA, un état des lieux en 2026 (Partie 1/7) : une IA, c’est quoi ?

Par Didier PASAMONIK Akira OIKAWA 5 octobre 2026 
Alors même que l’écrivain québécois Thélyson Orélien, fait l’objet d’accusations d’usage de l’IA visant son ouvrage C’était ça ou mourir, candidat au Goncourt, par ailleurs trouvé excellent par une partie de la critique, un définitif soupçon est jeté sur toute œuvre littéraire. Qu’en est-il de la bande dessinée ? Bon nombre d’auteurs se sont exprimés à ce sujet, on pense au dernier ouvrage de Sfar au Seuil, Cohen contre l’intelligence : Ou comment survivre à l’I.A. ou d'autres. Notre collaborateur Akira Oikawa a enquêté à ce sujet dans un article en sept épisodes.

« IA ». Deux lettres qui renvoient à deux mots génériques : Intelligence Artificielle. Une industrie qui pèse aujourd’hui près de 300 milliards de dollars selon le site Fortune Business Insight. Les chatbots comme ChatGPT, Claude, ou Gemini, sont devenus des acteurs majeurs de notre vie numérique. À une époque, on « googlait », on « tweetait », aujourd’hui on « demande à une IA ». Aujourd’hui, nombre d’entreprises, même sans rapport avec la tech, rajoutent l’étiquette « IA » sur leurs produits pour faire grimper leur valeur boursière. Aujourd’hui, la tagline « AI-powered » est indispensable pour se faire une place sur les marchés financiers.

L’IA — nous brassons large avec ce terme, mais vous verrez après que c’est un peu plus compliqué que ça — est de nos jours un outil extrêmement controversé. Entre violation du droit d’auteur, délégitimation de la création humaine, impact environnemental, appropriation par des partis politiques ou encore utilisation à des fins militaires, la technologie a moins de cinq ans aux yeux du grand public et a déjà un passé chargé !

Évidemment, nous ne pourrons pas proposer sur ActuaBD une analyse complète sur l’état mondial de l’IA. Non seulement il faudrait mobiliser notre cinquantaine de rédacteurs à temps plein, mais en plus l’article serait obsolète dans la semaine à cause des bouleversements technologiques. Il y a peu de temps encore, OpenAI était au sommet du monde, mais après une controverse majeure autour d’un projet de collaboration avec le Département de la Défense américain, l’entreprise a été dépassée par Anthropic et son agent Claude. En revanche, ce que nous pouvons faire dans les pages d’ActuaBD, c’est proposer un point sur le rapport entre IA et bande dessinée aujourd’hui. Entre refus véhément, valorisation d’un travail 100% humain, ou tentative d’implémentation d’outils d’IA dans le processus de travail, il y a autant d’approches que d’auteurs et d’éditeurs. Prenons un moment pour tenter de mettre à plat l’essentiel. Pour nos lecteurs fidèles qui ont lu notre précédent bilan (qui date de 2023 déjà !) vous verrez, il y a du nouveau.

Petit test : on demande à Chat GPT de générer une image associant « Bande dessinée » et « IA ».
On laisse l’interprétation libre. Il en ressort une jeune créatrice accorte qui regarde un robot dessinateur avec admiration. La même demande faite « avec une interprétation négative » montre un homme bousculé par les créations de l’IA. Dans les deux cas, un réalisme vériste idéalisé, une esthétique « très IA ».
©ChatGPT

Chapitre 1 : Comment ça fonctionne ?

Le terme « IA » englobe toutes sortes de technologies différentes : la robotique, la reconnaissance faciale, les portes automatiques… Certaines, relativement anciennes, comme la reconnaissance faciale des smartphones (le Face ID d’Apple mis en place dès 2017), peuvent être considérées rétrospectivement comme étant déjà de l’IA « faible », aux tâches précises et limitées. Mais lorsqu’on parle d’« l’IA », et surtout d’« IA Générative » dans le cadre de domaines artistiques, on pense surtout à deux d’entre elles : les « LLM » (Large Language Model) et les générateurs « text-to-image » (texte vers image). Petite définition technique.

Les LLM, reproducteurs de modèles

Commençons par l’IA générative que l’on appelle LLM, pour « Large Language Model ». La base de tout LLM, c’est une base de données, des « datasets », dont les plus connus sont « Our World in Data » (qui recense des données sur le taux de pauvreté, le taux d’émission de CO2 ou encore les flux migratoires au niveau mondial) ou encore « NASA Earth and Space Data » (qui compile des données sur la planète Terre et sur l’espace). Les LLM sont programmés pour analyser ces données des milliers, voire des millions de fois, afin d’en extraire des « patterns » (structures) et de les reproduire. Nous avons appris l’alphabet en recopiant des lettres encore et encore, ce qui nous a permis de faire des mots, puis des phrases. De façon analogue, les modèles LLM fabriquent des phrases en fonction des règles qu’elles ont assimilées. Les IA comme ChatGPT, Claude ou Gemini, ont absorbé des millions de téraoctets d’informations, obtenues sur le web. Les ingénieurs chargés de leur développement leur ont donné des instructions pour leur faire reproduire des règles de telle ou telle langue : ordre des mots dans une phrase, association entre un mot de vocabulaire et sa définition, structure grammaticale… C’est cet ensemble d’instructions que l’on appelle « Machine Learning ». Les IA ont ainsi absorbé une quantité industrielle de données pour identifier, interpréter et reproduire ces règles afin de produire un résultat compréhensible par un utilisateur humain. Sauf que la provenance de ces données n’est pas toujours claire… Gardons ce point en tête, car on trouve là l’un des gros points de controverse de l’IA.

Les IA sont entraînées à identifier et à reproduire des liens entre des millions et des millions de données
©Wordclouds

Les « Text-To-Image », nettoyeurs de bruit

Si les LLM se concentrent surtout sur l’absorption, l’analyse et la production de texte, les logiciels « text-to-image » comme Midjourney, DALL-E, ou DeepAI, se concentrent surtout sur l’analyse de texte dans le but de produire des images. Comme le savent nos fidèles lecteurs, un dessin réalisé par une main humaine suit un ordre particulier. Pour beaucoup d’illustrateurs, un dessin est une succession de couches : un crayonné, un encrage, de la couleur… avec autant de variations qu’il n’y a de dessinateurs. Mais les IA ne suivent pas du tout ce modèle. Mettons au clair un point essentiel : une intelligence artificielle ne sait pas ce qu’est un visage, une expression, un mouvement. Mais elle est capable d’associer une instruction à un résultat. Si on demande à une IA : « génère un personnage masculin avec une épée », elle mettra en relation les mots « personnage », « masculin », et « épée » avec des éléments de sa base de données, et les combinera de manière mécanique.

Lorsqu’elle génère une illustration, une IA ne crée pas des couches de crayonné et de couleur comme les bédéistes humains. Elle fait plutôt émerger des résultats de ce qu’on appelle un « bruit aléatoire ».

Les IA font émerger du contenu à partir de "bruits"
©Encyclopædia Britannica, Inc.

Imaginez un téléviseur défectueux : vous ne voyez aucune image, seulement des points noirs et blancs qui clignotent de manière aléatoire. Lorsqu’un logiciel comme Midjourney ou DALL-E génère une image, il part de ce bruit blanc et va, en fonction des instructions données par l’utilisateur, tenter de reconnaître des formes et des motifs. C’est pour cela que l’image durant le processus de génération est floue, avant de devenir de plus en plus nette : le « bruit » est filtré progressivement.

Contrairement aux illustrateurs, les IA génèrent un résultat sans se soucier des concepts d’anatomie, de mouvement ou de composition, ce qui explique entre autres leur fâcheuse tendance à faire des mains à six doigts ou des personnages à trois jambes. Pour minimiser les risques d’erreur, il est plus efficace, par exemple, d’indiquer des codes Hex que des noms de couleurs. Une IA préférera l’instruction « t-shirt, vêtement, manches courtes, couleur jaune Khaki HEX : #F0E68C » à « un t-shirt jaune à manches courtes ».

Deux sets d’images entièrement générés par IA.
À gauche, le résultat de l’instruction « un t-shirt jaune à manches courtes », à droite, le résultat de l’instruction « t-shirt, vêtement, manches courtes, couleur jaune Khaki HEX : #F0E68C ». Le résultat de droite s’est tenu aux mots-clés demandés. Le résultat de gauche a ajouté des visages et des décors.
©Midjourney

Avez-vous remarqué que toutes les images générées par IA ont un air de famille ? Par la nature même de son fonctionnement qui interprète les milliards d’images disponibles dans sa base de données et en fait constamment la moyenne, une IA finit toujours par produire des résultats qui se ressemblent.

Les chats sont profusion sur le Net. D’où leur propension à influencer toute représentation animale. Cela vient de là, « Chat Bot » ?

Deux conséquences à cela. La première, c’est l’émergence d’un « style IA ». Aujourd’hui, n’importe quel personnage féminin généré par IA est extrêmement sexualisé, beaucoup de personnages ont un style manga un peu plastique, et les réseaux sont remplis de vidéos de chats mignons. Forcément, comme les IA ont pris ce qui était déjà disponible en abondance sur internet, elles gravitent autour de ce qui est le plus présent sur la toile : les chats, les anime, et la pornographie.

Deuxième conséquence, c’est la reproduction et l’amplification de biais humains. Des journalistes de Bloomberg ont réalisé des tests en demandant à des IA de générer des images photoréalistes de personnes humaines en fonction de leurs métiers. Le constat était sans appel : un banquier était principalement représenté sous les traits d’un homme blanc, un personnel d’entretien sous ceux d’une femme noire. Les IA invisibilisent donc des pans entiers de la population. Avez-vous même remarqué que, dans les sets d’images précédents, les personnes étaient toutes blanches ? Générer une image est tout sauf neutre.

Dans cette exemple, nous avons simplement demandé à Chat GPT de générer une image associant Joann Sfar avec son livre Cohen contre l’intelligence, dont la couverture est reproduite ci-dessus. C’est magnifique, n’est-ce pas ? Tout est faux.Le visage n’est pas celui de Sfar, son "avatar" porte des lunettes, la couverture n’est pas conforme et même l’éditeur (en réalité Le Seuil) est erroné. Ne faites pas confiance à l’IA !
© Chat GPT

Ce bref résumé (si, si, c’est bref, on vous assure !) du fonctionnement des intelligences artificielles, surtout des LLM et des générateurs d’images, était une première étape nécessaire. Après la technique, la culture ! La prochaine fois, nous ferons un détour par la place de l’IA dans la littérature et la culture populaire afin de mieux comprendre la relation entre IA et BD.

Par Didier PASAMONIK Akira OIKAWA

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782021560190

En médaillon : l’ouvrage de Joann Safar "Cohen contre l’intelligence : comment survivre à l’I.A." par Joann Sfar paru aux éditions du Seuil.

Etude sur la BD Marché de la BD : Faits & chiffres ActuaBD Université
 
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2 Messages :
  • Le point de bascule sera atteint si des maisons d’édition décident de tester le public en produisant des albums totalement générés par IA, et qu’en plus, les album rencontrent un franc succès. N’oublions pas qu’un éditeur n’est pas mécène mais une entreprise qui doit optimiser ses investissements, quitte à dégraisser dans le personnel. Une fois de plus, le destin des auteurs/autrices de la BD dépendra du choix du public. La question est : quelle société du divertissement voulons-nous exactement ? Lorsque l’on voit le succès des blockbusters Hollywoodiens (au scénario famélique !) truffés d’image de synthèse et de plus en plus d’IA, la notion du droit moral de l’auteur n’étant pas la même des deux côtés de l’Atlantique, il y a de quoi sérieusement s’inquiéter… Trump veut livrer une guerre sans merci à l’empire du lieu, et chacun sait que celui qui maîtrisera l’évolution de l’IA, maîtrisera le monde. À côté de ce combat de deux super puissances, la BD n’est qu’une poussière dans l’économie globalisée. Inutile de compter sur l’Europe qui n’est déjà pas capable de légiférer efficacement sur le statut « d’Auteur ».

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    • Répondu le 5 octobre à  12:20 :

      Actua Bd qui teste les possibilités de l’IA après tout le monde, c’est mignon. Midjourney et DALL-E sont utilisés dans les comics et les mangas depuis leurs sorties, il y a 5 ans. Et dans la BD franco-belge aussi, sauf que personne ne l’avoue.

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