Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas Francis, ses aventures se déploient sous la forme de strips composés de six cases. En vérité, seules cinq cases participent au déroulement du récit, la première étant systématiquement identique, bien que sans cesse redessinée.
Cette case symbolique met en scène Francis en train de sautiller avec ce commentaire « Francis se promène dans la campagne ». Un propos qui équivaut à « il était une fois » tant les points de départ, visibles dès la deuxième case, peuvent paraître loufoques, surréalistes et improbables. Ses créateurs se permettent tout avec leur mustélidé. En voici un bel exemple issu de ce recueil : « Soudain, une erreur de son logiciel de comptabilité provoque une faille quantique majeure dans le multivers ».
Au contraire de celles et ceux qui verraient dans Francis qu’une grande bouffonnerie, ces recueils successifs viennent remuer le crayon dans la plaie de notre époque. Ce blaireau farceur est un miroir tendu à notre sagacité, se moquant allègrement de nos travers et des absurdités de nos sociétés contemporaines. Parfois, il s’agit de dénoncer, d’autres de désacraliser, mais dans tous les cas, s’élabore une invitation au rire, cathartique comme sarcastique, révélateur comme ricaneur.
Si la vie dissolue de Francis, qui aime multiplier les aventures sexuelles - notamment avec la femme de son ami Lucien -, est une constante d’un album à l’autre, celui-ci contraint notre blaireau aux évolutions de notre époque. Au-delà de sa condamnation devant un tribunal pour harcèlement sexuel, de nombreuses thématiques posées par les confinements successifs et les mutations du monde du travail sont mises en scène d’un strip à un autre.
Dès les premières pages, Claire Bouilhac et Jake Raynal évoquent dans le désordre le télétravail, la robotisation et l’IA, la réunionite aiguë, le management brutal, l’enrichissement des actionnaires par le renvoi massif de salariés alors que l’entreprise fait des bénéfices, le syndicalisme, la surveillance et l’aliénation au travail, les PowerPoints invasifs et l’usage d’un vocabulaire anglo-saxon confinant au ridicule, sans oublier l’intégration dans le monde du travail, le seuil d’incompétence, le harcèlement et la dépression, la séparation entre vie privée et vie professionnelle, et même les retraites.
Certaines de ses thématiques ne sont pas nouvelles, loin de là, elles n’en incarnent pas moins notre époque, et leur traitement par Claire et Jake est toujours un moment délicieux. Si le sujet du recueil est donc omniprésent, il arrive tout de même que quelques respirations fantastiques ou de science-fiction se frayent un chemin. Comme lorsque Francis se prend pour le docteur Frankenstein ou remonte le temps à l’ère des dinosaures, le Mésozoïque.
Le personnage de Francis est une source constante de drôlerie, condamné à faire tout ce que ses créateurs imaginent pour lui. Tour à tour bourreau et victime, appelant à la solidarité puis appliquant les préceptes les plus égoïstes du capitalisme, sa personnalité plastique lui permet de tout assumer avec le même aplomb jusqu’à un absurde délectable. Le dessin de Claire Bouilhac, toujours dans la dynamique, proche du dessin de presse, jouant de l’expressivité des émotions et de leur exagération, donnant vie à une fresque de tronches impayables, est un régal de lecture.
Les auteurs de Francis fait le job n’ont pas d’autres ambitions que de nous faire rire - ce qui est réussi -, et si l’on peut réfléchir un peu en même temps, cela n’en sera qu’encore mieux. Ces strips, qui comme tout recueil en comprend certains plus réussis que d’autres, se dégustent progressivement, toujours avec plaisir, accompagnés d’une boisson chaude et d’un bon plaid. Francis ? Cet anti-héros de blaireau foutraque aux éditions Cornélius !
Par Romain GARNIER
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Francis fait le job - Par Claire & Jake - Éd. Cornélius - Collection Delphine - 48 pages en noir - 20 x 15 cm - Paru le 21 août 2025 - 9,50 euros.