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9 août 2025
Benjamin Rabier ? Il est possible que vous ignoriez son nom, mais il est probable que vous ayez déjà eu à faire à lui. Pour les plus anciens, il est connu comme le créateur du canard Gédéon - dont les bandes dessinées sont publiées entre 1923 et 1939 - que l’autrice Nicole Claveloux appréciait petite. Hergé, lui, admirait le travail du dessinateur français pour la lisibilité de son trait. Auprès du grand public, son legs graphique fut la création du logo de la marque La vache qui rit, de même que La Baleine, cette célèbre marque de sel. Un canard, une vache et une baleine ? Vous l’aurez compris, celui qui a illustré de nombreuses fables de La Fontaine était un dessinateur animalier hors pair.
Bourreau de travail, qualifié de « plus spirituel de nos animaliers » par Guillaume Apollinaire, il réalise plus de 1600 histoires réparties dans plus de 30 titres. Ainsi que le souligne le préfacier Antoine Sausverd - animateur du blog Töpfferiana et auteur récompensé pour Dans l’ombre du professeur Nimbus - Benjamin Rabier développe son style animalier en s’éloignant du naturalisme pour une humanisation. Une influence graphique venue d’outre-Rhin, puisée dans la revue Fliegende Blätter où Wilhelm Busch, célèbre auteur de Max und Moritz, a participé à l’émergence d’une école graphique historique.
« Les dessins du Scraps, du Pick-me-up et du Fliegende Blätter m’avaient indiqué une veine nouvelle, un filon non encore exploité en France : l’humanisation (si j’ose dire) de la physionomie de nos frères inférieurs ». (Benjamin Rabier dans Le Pêle-Mêle, 1912)
Cette anthologie rassemble donc des planches de ce travail animalier puisées dans de nombreuses publications. Le travail éditorial réalisé est excellent avec au terme de l’album un recensement des histoires que vous venez de lire. Celui-ci comprend le nom de chaque récit, la date et le titre de la publication. On peut alors apprécier l’étendue des collaborations de Benjamin Rabier : La Jeunesse illustrée, Le Journal comique, le Pêle-Mêle, Le Monde illustre, Le Journal amusant, Le Journal comique, Le Fond du sac, Le Rire, Les Cent Bons Tours, etc.
L’apparition de ce monde animalier de Benjamin Rabier n’est cependant pas isolé, au-delà de ses influences allemandes, et s’inscrit dans son époque, celle de l’émergence d’un intérêt particulier et d’une sensibilité changeante vis-à-vis des animaux. Ainsi que le rappelle Antoine Sausverd, de nombreuses œuvres animalières sont publiées à l’époque : « Camille Saint-Saëns compose Le Carnaval des animaux en 1886, Jules Renard publie ses Histoires naturelles en 1896, Colette ses Dialogues de bêtes en 1904, la pièce de théâtre Chantecler d’Edmond Rostand est joué à partir de 1910, les poèmes que Guillaume Apollinaire réunit dans Le Bestiaire paraissent en 1911 ».
« Ces dessins étaient très simples. Très simples, mais robustes, frais, joyeux et d’une lisibilité parfaite. En quelques traits bien charpentés, tout était dit : le décor était indiqué, les acteurs en place ; la comédie pouvait commencer ». (Hergé, préface aux Fables de La Fontaine illustrées par Rabier, 1982)
Le monde animalier de Benjamin Rabier est drôle, cynique, inventif, souvent d’une grande violence, à l’image du monde humain qu’il parodie et imite. Une violence envers et entre les animaux qui rappellent celle exercée par Mickey dans ses premières aventures animées. S’il n’a pas véritablement l’intention de se montrer moralisateur à l’instar d’un de La Fontaine, ni de développer une pensée anti-spéciste - bien au contraire -, ses bandes dessinées publiées dans La Jeunesse illustrée connaissent une chute où le fauteur de troubles est puni pour ses méfaits.
La loufoquerie de ses histoires n’a pas vieilli et les animaux se confrontent souvent à un monde humain remplit d’objets dangereux car employés avec la candeur de celui ou celle qui explore l’inconnu. Des inventions d’un « plagiaire par anticipation » (très jolie formule employée par l’OuLiPo et l’OuBaPo pour désigner leurs prédécesseurs) qui nous rappellent sous une autre forme les inventions excentriques de Gaston Lagaffe de Franquin.
La force de Benjamin Rabier, comme nous le précisions auparavant, est la variété et la puissance graphique des simagrées, des sentiments des animaux dans ce petit théâtre comique de papier. Rire, souffrance, peur, colère, surprise, tout y passe avec beaucoup de talent. La poésie est parfois de passage, en témoigne son récit inspiré par un ver de Victor Hugo et qui lui a donné son nom, ainsi qu’à ce recueil : Le ver de terre amoureux d’une étoile.
Sur le plan technique, le créateur de logos iconiques n’a jamais hésité à adapter son découpage et à penser la composition de sa planche pour l’adapter à son propos. Au contraire de certains dessins contraints par les exigences d’un journal, comme d’employer un découpage apparenté aux images d’Épinal traditionnelles ; une forme de gaufrier. Il n’hésite pas à dessiner des cases panoramiques, en largeur comme en longueur, afin d’incarner au mieux le mouvement, les personnages, le décor, voire l’action. C’est ainsi qu’en 1917 il publie dans Flambeau, chien de guerre (Tallandier) une double page constituée de trois cases panoramiques où un obus traverse les lignes ennemis en faisant bien des dégâts. Une belle réussite formelle.
Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922), album co-édité par les éditions 2024 et la BnF, est une source précieuse quand on s’intéresse à l’illustration et l’histoire de la bande dessinée. Au même titre qu’un Gustave Doré, Benjamin Rabier a influencé bien des auteurs et des autrices de bande dessinée dont Hergé, Nicole Claveloux, Louis Forton (créateur des Pieds Nickelés) et Alain Saint-Ogan (créateur de Zig et Puce). Cet album est un moment de lecture très intéressant passé en compagnie des animaux, un classique à découvrir et à partager.
Par Romain GARNIER
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Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922) - Par Benjamin Rabier - Éditions 2024 & BnF - 96 pages - 27,5 x 37,5 cm - Parution 11/2024 - 35 euros.
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