Les incontournables de la rentrée éditoriale
David B. (L’Ascension du Haut-Mal, Antipodes, Les Meilleurs Ennemis - Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient) publie Monsieur Chouette et marque son grand retour aux éditions de l’Association dont il fut un des co-fondateurs. Le récit met en scène Monsieur Chouette qui se propose de guider une jeune femme à travers le Pays des Morts. Fort de 256 pages, ce roman graphique fantastique à l’encre de Chine s’annonce déjà comme un incontournable de la rentrée de septembre.
Nouvelle plume pour la bande dessinée adulte, Laurie Agusti signe Rouge Signal aux éditions 2042 (anciennement éditions 2024), un autre titre incontournable de la rentrée éditoriale. Une bande dessinée particulièrement réussie sur la forme et réflexive sur le thème du masculinisme. Son récit est porté par un groupe de femmes qui anime une onglerie en face de laquelle habite un presque trentenaire qui dérive progressivement vers une misogynie exacerbée. Les deux mondes vont alors se percuter. Un ouvrage à replacer dans le contexte politique international et social actuels.
Autre auteur important de la rentrée, aux éditions Frémok : Éric Lambé. Fauve d’or 2017 avec Paysage après la bataille - qui avait quelque peu surpris à l’époque, beaucoup jugeant ce choix trop élitiste -, co-auteur du très remarqué Antipodes, certaines de ses planches ont été exposées au Centre Pompidou (exposition « Bande dessinée 1964-2024 ») et d’autres ont intégré les collections du musée. En cette fin août, l’auteur régulier des éditions Frémok revient avec Muséum. Un album très personnel, une ode à la déambulation en son for intérieur composée de fragments d’histoires, de réminiscences ou de lieux imaginaires. Un palais mental labyrinthique et d’exploration, sensible à l’abstraction et la contemplation, en décalage avec le tumulte du monde extérieur.
Aux éditions Misma, Marie Boisson est très attendue. Après le remarqué Bianca et la forêt des parents égarés (Pépite d’or 2024 du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil), celle-ci revient deux ans plus tard avec La Vérité sur l’affaire D.B Cooper. Un récit inspiré par la véritable histoire du pirate de l’air connu sous le pseudonyme de D.B. Cooper, qui a détourné un avion en 1971. Celui-ci parvient à échapper au F.B.I. avec une rançon de 200 000 euros. Il ne fut jamais retrouvé. Ce qui a participé à l’émergence de tout un tas de théories. Et Marie Boisson a la sienne ! Dans ce récit, Dolorès, une greffière de 38 ans d’Églefin, pourrait être la clé de ce mystère. Cette affaire avait fait également l’objet d’une bande dessinée il y a quelques semaines chez Glénat.. Ce sera donc intéressant de confronter les deux traitements.
Dans un style totalement différent, Erik Svetoft - auteur suédois connu en France pour SPA - publie Une Volvo blanche aux éditions L’Employé du moi. Le récit s’ouvre sur une explosion dans une usine. Si le pire est évité, les cadres dirigeants présents ce jour-là sont désormais victimes de tentatives d’assassinat. Le point commun ? Lors de chaque attaque, on aperçoit une voiture blanche dont on perd la trace. Un mystère qu’une armée de privés est chargée d’élucider. Un thriller plein d’humour noir et emprunt de réalisme magique.
Enfin, les éditions Çà et là publient L’Autre Tournée de l’auteur britannique Andi Watson sur une traduction d’Hélène Duhamel. La bande dessinée met en scène Sebastian Mortimer, un modeste vendeur d’encyclopédies. Un jour, rien ne se déroule comme prévu. Une cliente n’honore pas un rendez-vous, tandis que les acheteurs potentiels semblent l’ignorer. Surtout, la police commence à le soupçonner dans le cadre d’une enquête sur le « tueur à la valise ». Ce nouveau titre est un récit miroir à La Tournée (nomination au FIBD d’Angoulême et aux Eisner Awards), une bande dessinée alors publiée par les éditions Çà et là en 2019. L’auteur y traitait déjà de cette affaire de police avec un écrivain raté. Humour, surréalisme et enquête policière sont donc les fondements de ce nouvel opus d’Andi Watson. Par ailleurs, on ne peut que vous encourager à soutenir cette maison d’édition, qui donne un accès essentiel à la bande dessinée internationale, alors qu’elle a lancé un appel estival suite à ses difficultés financières.
L’Univers de Sophie Guerrive
Sophie Guerrive est une autrice qui a un public fidèle et elle est fidèle aux éditions 2042. Elle y a créé l’univers de son ours Tulipe. Nominée à maintes reprises au Festival de la bande dessinée d’Angoulême et récompensée d’un Fauve Jeunesse, Sophie Guerrive est parvenue à développer un « Tulipeverse ». L’intelligence de l’autrice est de parvenir à s’adresser autant aux adultes qu’aux enfants. Cette année, les éditions 2042 publient le 5e tome du Club des Amis intitulé La Fête des monstres. La série, dérivée de Tulipe, suit les aventures de jeunesse de ses protagonistes.
L’autrice poursuit également la publication de ses bandes dessinées destinées aux tout-petits avec pour héros le serpent Crocus. Trois titres tout-cartons sont publiés : Crocus fait du vélo, Crocus est fâché et Crocus est malade. Une collection validée par de jeunes enfants (3 ans) de notre entourage ! Enfin, Sophie Guerrive inaugure Le Bureau des cœurs. Une bande dessinée où les personnages de l’autrice répondent aux lettres envoyées par de vrais lecteurs et de vraies lectrices pour confier leurs problèmes.
Enfin, si vous le souhaitez, vous pouvez prolongez l’expérience du monde de Tulipe, vous pouvez vous procurer L’Oracle de Tulipe comprenant un jeu de Tarot illustré par Sophie Guerrive et un livret de 84 pages dans lequel on retrouve Rose et Violette, les deux conseillères du Bureau des cœurs. La totalité de ces ouvrages est publiée dans la collection 4048 des éditions 2042.
Un peu d’humour…
Pour celles et ceux qui trouvent que l’époque ne prête pas à rire - et on les comprend -, tentez de vous réconforter avec trois auteur(e)s : Tom Gauld, Claire & Jake. Le premier publie un nouveau recueil de strips « scientifiques » aux éditions 2042, auparavant tous publiés dans la revue New Scientist. Intitulé La Physique pour les chats, cet opus donne à voir, une fois encore, tout le talent humoristique de l’auteur britannique, emprunt de culture geek façon premières saisons de The Big Bang Theory. Avec un minimalisme esthétique qui fait son style unique, des compositions justes et des aplats de couleur toujours bien choisis, il est recommandé de succomber à cet humour délicieusement absurde et référencé.
Quant à Claire et Jake, tous deux signent aux éditions Cornélius les nouvelles aventures du blaireau le plus connu de la bande dessinée franco-belge : Francis. Pour ce neuvième album de strips, intitulé Francis fait le job et au format à l’italienne, le blaireau vit d’improbables aventures avec toujours cette construction narrative en six cases. Pour rappel, le précédent album, daté de 2021, avait reçu en 2022 le fameux Prix Schlingo à Angoulême.
Rééditions et Patrimoine
Après avoir publié Le Ver de terre amoureux d’une étoile (1895-1922), recueil du travail de Benjamin Rabier sur les animaux, les éditions 2042 poursuivent leur travail patrimonial avec une initiative à saluer : la publication d’une anthologie des œuvres indisponibles de F’Murr, auteur disparu en 2018. Cette anthologie est prévue sur trois tomes. Le premier, nommé Naphtalène et cie revient par exemple sur l’héroïne issue du Génie des Alpages. Certains et certaines avaient pu la découvrir à maintes reprises dans des histoires courtes publiées dans la revue Pilote. Un avant-propos sera signé par Camille Potte, autrice du brillant Ballades (éditions Atrabile), ouvertement influencé par l’œuvre de F’Murr.
Enfin, les éditions Çà et là poursuivent leur travail de publication du travail de l’étasunienne Lynda Barry. Après Mes Cent démons ! en 2014, puis Come Over, Come Over en 2024 (Fauve du Patrimoine au FIBD d’Angoulême 2025), est paru ce 22 août My Perfect Life. Il s’agit du deuxième volume des strips consacrés aux sœurs Mullen. Il regroupe des récits publiés entre 1990 et 1991. L’ouvrage a reçu le Eisner Award de la bande dessinée patrimoniale en 2023.
Au registre des rééditions, au cas où vous n’auriez pu les découvrir lors de leur sortie première, les éditions l’Association rééditent Pyongyang, un des titres incontournables de l’auteur canadien Guy Delisle. Les éditions Frémok, elles, profitent de l’actualité d’Éric Lambé pour publier une nouvelle édition de Fils du roi.
Quant aux éditions Presque Lune, elles republient Intense de Sole Otero, autrice argentine qui vit actuellement à Angoulême. Pour rappel, elle a reçu un prix pour Naphtaline, plusieurs nominations à Angoulême et le Prix Prima Bula pour Walicho en 2024 au festival Formula Bula.
Intense est un récit qui met en scène Coco. Une extraterrestre qui s’est rebellée contre son gouvernement patriarcal et a quitté la planète Club. Le destin d’une femelle était d’y mourir après avoir donné naissance. Elle finit par découvrir la Terre où elle souhaite profiter des plaisirs de la chair.
Une dernière réédition à signaler et il s’agit de Le jour le plus long du futur de Lucas Varela. Initialement publiée aux éditions Delcourt, l’ouvrage de l’auteur argentin trouve refuge aux éditions Tanibis. Rien d’étonnant à cela quand on sait que quatre autres bandes dessinées de Lucas Varela y sont déjà publiées et qu’une nouvelle y sera publiée en novembre : The Nancy Horror Picture Show.
Le jour le plus long du futur relate un récit dans un lointain futur technologique. Ce récit muet, d’une grande expressivité visuelle, met en scène deux grandes sociétés de fastfood qui se disputent la domination du marché alors que leurs employés sont contraints de manger la nourriture de leur employeur. Non loin de là, un vaisseau extraterrestre s’écrase. En sort un alien avec une valise dotée de capacités très spéciales. Elle serait capable de contenir un monde...
Les OVNIS de la rentrée éditoriale
Parmi les titres publiés en cette rentrée, deux ovnis ont retenu notre attention. Le premier s’intitule J’aime bien le train, on a le temps de regarder de Yann Kebbi. Un livre de dessins à l’encre et de monotypes publié aux éditions 2042. La succession d’illustrations donne à voir l’acte de dessiner figeant le temps du voyage. On se focalise, on observe autrement, on est attentif aux détails. Le sens de la contemplation est de mise pour apprécier un tel ouvrage.
Le second se nomme IMC et est signé de Claude Grétillat aux éditions Presque Lune. IMC, comprenez « Indice de Masse Corporelle ». Un récit constitué de photos « détournées, manipulées, déformées et redessinées » pour une réflexion sur la société de consommation, la transformation de notre agriculture contemporaine, l’alimentation (et son industrie productrice de fake-food) et les diktats de beauté à travers le prisme de l’obésité. Pour rappel, en 2050, la planète va au-devant d’une probable épidémie sanitaire avec la moitié de la population humaine en surpoids, dont 1,5 milliard en situation d’obésité.
Dans ce récit à dimension politique, les humains en surpoids ont pris le pouvoir et inversé les normes. Tout citoyen dont l’IMC est inférieure à 30 est déchu de sa nationalité avant d’être expulsé du pays. Un âge d’or semble se construire dans un monde d’abondance devenu un jardin d’Éden défendu âprement par un mur infranchissable. Du moins, jusqu’à ce qu’un événement inattendu ne vienne le fragiliser...
Une appréciable et dense diversité
Comme chaque année, la rentrée éditoriale promet des récits et des univers très divers. Par exemple, celui de l’auteur norvégien Sindre Goksoeyr qui publie Pffft ! aux éditions Misma. Le récit met en scène un canard acariâtre dont on pourrait imaginer de prime abord qu’il est un lointain cousin de Picsou et Donald. En réalité, cet univers raconte le vécu d’un anti-héros, un râleur qui s’emporte pour un rien, aux accents pathétiques, peu sociable et assez ingrat avec sa compagne. Suite à un accident, de nombreux traumatismes d’enfance remontent à la surface, tandis que sa femme fait un pas de côté au dénouement inattendu.
Tout autre genre, aux éditions Çà et là, Shadi, une histoire du vol PS752 des artistes Mana Neyestani (auteur du remarqué Les oiseaux de papier, nominé au FIBD d’Angoulême en 2024), Shaghayegh Moazzami et Touka Neyestani. La bande dessinée est traduite de la langue persane par Massoumeh Lahidji. Ce récit est une forme de témoignage sur un fait historique.
« Le 8 janvier 2020, le vol PS752 de Ukraine Airlines à destination de Montréal via Kiev, explose peu après son décollage de l’aéroport de Téhéran, en pleine crise entre les États-Unis et l’Iran ». Parmi les 180 personnes décédées, 145 sont des citoyens iraniens ou irano-canadiens. Et il y avait Shadi. Une jeune iranienne qui était sur le point d’épouser Nima, le fils de Touka Neyestani et neveu de Mana Neyestani. Un destin dramatique alors que le régime des Mollahs, malgré ses dénégations, semble bien être l’auteur des missiles tirés sur l’avion, contre son propre peuple.
Une autre fiction à laquelle il faudra prêter attention en cette rentrée est À travers la nuit. La première bande dessinée de l’autrice Joanna Lorho aux éditions L’Employé du moi. Dans une narration dense, l’autrice met en scène un road trip qui a lieu un an après la disparition d’Ahnah. On ignore si celle-ci est encore vivante. Quatre de ses proches, dont son ancien compagnon, vont alors sur les traces de son passé dans un moment expiatoire fait d’amitié et de bienveillance sous les auspices d’une nature lumineuse.
En octobre, L’Employé du moi va publier un autre titre que nous avons hâte de découvrir et qui nous intrigue : Mendax de Zad Kokar. Un récit de science-fiction que l’éditeur qualifie de « rétrofuturisme minimaliste et pixelpunk bigarré ». Le jeu d’arcade Mendax, réputé trop difficile et quelque peu dépassé graphiquement, est relégué au sous-sol. On découvre cependant que ces bornes d’arcade ont été créées pour un nombre limité de parties. Le gérant organise alors un tournoi intergalactique avec un prix de un million de métabillets, de quoi s’assurer que les meilleurs joueurs de l’univers participent. Enfin, c’est sans compter sur l’intelligence artificielle Mendax qui ne compte pas disparaître sans combattre avec acharnement.
Enfin, les éditions Atrabile proposent deux titres dans les mois à venir : Iris de Fabian Menor et Tongues (Vol. 1) d’Anders Nilsen. Le premier, auteur suisse présenté par certains comme le protégé de Zep, propose un récit de vie qui laisse place à un dessin tout en sensorialité. La personne principale est Iris, peintresse au sale caractère qui est en train de perdre alors la vue, alors même qu’une rétrospective de son œuvre se prépare.
Le second est un auteur étasunien primé en maintes occasions (Prix Ignatz) et qui propose un grand récit de science-fiction de 370 pages pour ce premier volume. Le récit entremêle lieux, personnages et époques mobilisant la mythologie (Prométhée). Au centre de la narration, la jeune Astrid à qui on confie la mission, en Afrique de l’Est, de tuer un certain Omega . Sur la même temporalité, en Asie centrale, un Étasunien est en fuite dans un désert, accompagné de sa peluche, et se confronte à des mercenaires peu recommandables.
Les incontournables de la rentrée selon Formula Bula
Nous vous en avions parlé, depuis trois ans, le festival de référence Formula Bula propose un prix Prima Bula. Celui-ci souhaite mettre annuellement en avant une sélection de titres alternatifs qui sont publiés entre la fin de l’été et le tout début de la rentrée éditoriale. Parmi ces bandes dessinées retenues, nous avons déjà évoqué Rouge Signal de Laurie Agusti, Monsieur Chouette de David B. et La Vérité sur l’affaire Dolorès B. Cooper de Marie Boisson.
Cinq autres albums sont en compétition et à découvrir en cette rentrée éditoriale : Tous derrière et eux devant de Thomas Brosset aux éditions FLBLB (Thomas s’interroge sur la transmission et le deuil alors qu’il doit s’occuper de ses parents vieillissants, tandis qu’il a lui-même enfanté), Le Bonheur de Corentin Garrido aux éditions Le-Monte-en-l’air (une romance fantastique et sensuelle entre Jan, un humain et Guerre, l’un des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, avec un graphisme très doux), Les Aventures fictives de Léa MKL aux éditions Super Loto (une exploration originale de soi à travers un ensemble numérique composé de captures d’écran, de messages et autres souvenirs virtuels qui constituent un refuge de l’identité), Toc Toc de Lucie Morel aux éditions Même pas mal (Lucie développe des troubles obsessionnels compulsifs à la suite d’un accident de voiture pourtant anodin, un récit qui explore l’angoisse et la sensibilité au réel) et La Tête sur les épaules de Bénédicte Muller aux éditions Atrabile (dans un univers onirique et troublant, l’autrice explore les mécanismes des violences subies dans l’enfance à travers Martha, une enfant vivant dans une maison étrange où une figure surnommée « la grosse tête » commet un acte de violence).
La bande dessinée alternative et indépendante prouve une fois encore la puissance de sa proposition éditoriale qui mêle auteurs confirmés et nouvelles plumes, rééditions et patrimoine, jeunesse et adulte, expérimentation et univers connus, audace graphique et sujets populaires. Il y en a pour tous les goûts. À rebours d’une industrie du livre qui cherche à uniformiser nos goûts, à nous empêcher de penser et à nous proposer des œuvres prémâchées, découvrir, soutenir et promouvoir les bandes dessinées de « la Contrebande » (formule de l’auteur Morvandieu) est un acte politique et un plaisir de lecture. Ne loupez pas cette rentrée !
Par Romain GARNIER
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