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Le Label 619 (2/5) : Un héraut d’une forme de modernité

Par Romain GARNIER 11 septembre 2026 
Les productions du Label 619 sont nombreuses à incarner une forme de modernité, nourrie par la confluence de cultures de plusieurs continents. Quelque chose respire, vit, émerge entre les pages de ces albums qui relève du réel. Chacun à leur manière, les auteurs nous projettent dans des univers à la fois étrangement familiers et inédits, surprenants, puissants. Run, Mathieu Bablet, Florent Maudoux, Guillaume Singelin, Neyef et tant d'autres ont assimilé une vaste pop culture qui constitue la matrice de leur imaginaire. De ce moule brisé surgissent des œuvres qui interrogent intelligemment notre époque à travers une diversité graphique et narrative qui n’empêche pas une admirable communauté d'esprit.

Quand on se rend sur le site du Label 619, le projet est présenté en ces termes « c’est avant tout un état d’esprit, une volonté de proposer des œuvres pop et qualitatives, fun et divertissantes, mais avec un réel propos. C’est une collection à l’esthétique singulière, aux influences multiples et métissées, et aux thématiques modernes ». Le Label 619 incarne une bande dessinée « métissée » selon les mots de son fondateur. Celui-ci, comme d’autres artistes de la maison, revendique un syncrétisme [1] graphique des trois grandes traditions du 9e art : BD franco-belge, comics et mangas. La culture populaire y est centrale et valorisée, avec l’ambition de réhabiliter une pop culture française qui serait tombée en désuétude.

« Il existe déjà une distinction de définitions entre « culture populaire » et l’anglicisme « pop culture ». C’est une lecture très personnelle, qui n’engage que moi, mais j’ai ma propre définition : j’aime voir le mot « pop » comme quelque chose qui éclate, qui jaillit. Une culture qui bouscule les codes, qui naît dans des milieux déclassés ou méprisés par l’élite dominante, avant d’infuser progressivement dans la société et finir par devenir incontournable. C’est cette dynamique qui m’intéresse et me motive. Un métissage des genres, des styles et des influences, en perpétuelle mutation, jusqu’à ce que ce qui semblait marginal finisse par devenir une évidence aux yeux du public... et n’ait plus à se justifier d’exister ».

Le Label 619 (2/5) : Un héraut d'une forme de modernité
© Mathieu Bablet & cie / Label 619 - Rue de Sèvres (2022)

La volonté de Run n’est pas pour autant d’anoblir une pop culture qui n’en a pas besoin : « On ne fait pas de distinction entre ce qui serait noble ou moins noble. On ne cherche donc pas à anoblir quoi que ce soit, parce que cela sous-entendrait qu’il existe un besoin de légitimer cette culture. Pour moi, la pop culture est déjà légitime.

J’ai d’ailleurs une véritable aversion pour le vocable « roman graphique ». Je comprends la démarche qui consiste à vouloir attirer de nouveaux lecteurs vers la bande dessinée, ou à lui donner une reconnaissance plus « littéraire ». Mais, au final, cette terminologie sous-entend une hiérarchie entre les œuvres. Comme si, dès lors qu’un album aborderait des sujets sérieux ou s’adresserait à un public plus « mature », le mot « bande dessinée » ne suffisait plus... C’est regrettable.

Au lieu de revendiquer pleinement la richesse de la bande dessinée, on a préféré lui trouver un autre nom pour la rendre plus acceptable aux yeux de ceux qui la regardaient de haut, ou la dénigraient. Selon moi, c’est le terme « bande dessinée », dans toute la largeur de son spectre, qu’il faudrait pleinement réhabiliter, plutôt que d’inventer des étiquettes qui finissent par valider un classement arbitraire. »

© Neyef / Label 619 - Rue de Sèvres (2022)

Dans les publications du Label 619, la pop culture est d’abord cinématographique avec l’omniprésence du cinéma de genre. Le cinéma d’action et de gangsters (Mutafukaz, The Grocery...), le shlasher (Jaune), l’horreur, la science-fiction (Blood Moon), le cyberpunk (Shangri-La) et le Kaiju Eiga (Shin Zero). Les cultures urbaines sont également très présentes avec la culture « Chicana » (étasunien d’origine mexicaine) et West Coast étasunienne (les voitures lowrider, les tatouages, le street art, le hip-hop), ainsi que le catch mexicain (esthétique des combats, tenues).

L’animation japonaise et les mangas représentent un autre versant de la pop culture instillée dans les œuvres du Label. Guillaume Singelin use par exemple du style « Chibi » pour ses ouvrages, quand d’autres œuvres de Mathieu Bablet, Guillaume Singelin et Florent Maudoux portent des références comme Power Rangers, Akira, Godzilla, Ultraman, Nausicaä de la vallée du vent, Berserk, Billy Bat, Saint Seiya ou One Piece. On relèvera également l’influence de la pop culture liée à la sorcellerie et à l’occultisme, ainsi qu’au jeu de rôle et au jeu vidéo.

© Run & Rours / Label 619 - Rue de Sèvres (2024)

Cette pop culture se double de thématiques profondément modernes et appelant le lecteur à la réflexion, traitées dans des œuvres très diverses : l’écologie avec Frontier et Silent Jenny, le complotisme, les évolutions sociétales et les violences urbaines avec Mutafukaz, le féminisme avec The Midnight Oder, Midnight Tales, le transhumanisme avec Carbone & Silicium, l’acculturation et l’assimilation forcée avec Hoka Hey !, les dérives du néolibéralisme avec Shangri-La et les traumatismes de guerre avec PTSD, pour ne citer que ces exemples.

Les auteurs du Label cherchent à tout prix à rendre leurs œuvres, cette pop culture et ces thématiques, accessibles au plus grand nombre. De ce fait, les ouvrages publiés sont généralement à des prix défiant la concurrence, eu égard à la pagination, au format et à la qualité de fabrication. Si bien que des paris un peu fous ont parfois été lancés : « Tout dépend du nombre d’exemplaires qu’on va vendre, mais [nos standards font] que c’est très risqué. Vu le prix, la marge est très réduite. C’est un risque pour tout le monde. D’abord pour Rue de Sèvres, qui finance, et pour les auteurs. Si ça ne se vend pas, on ne gagne pas grand-chose, même si on touche un minimum garanti […] Quand on a fait Shangri-la, j’étais presque le seul à y croire, dans le sens où, pour être rentable, il fallait vendre plus que le premier tirage. Dans aucune maison d’édition il [n’était alors] possible de faire ça ».

« Je sais que mettre un prix qui ne serait pas raisonnable, cela peut tuer un projet. Nous, l’idée consiste à vouloir que les étudiants, les chômeurs, les gens qui n’ont pas forcément un pouvoir d’achat démesuré, puissent aussi accéder à nos bouquins ». (Run)

© Guillaume Singelin / Label 619 - Ankama Éditions (2019)

Voir en ligne : Site du Label 619

Par Romain GARNIER

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