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Hervé Bourhis aux Rencontres Chaland de Nérac : à la « table des adultes »

Par Didier PASAMONIK 2 octobre 2026 
Invité d’honneur des Rencontres Chaland de Nérac, Hervé Bourhis n’en revient pas : pour la première fois, lui qui venait régulièrement ces dernières années, se voit au centre d’une véritable rétrospective. Une rétrospective ?! C’est une surprise pour cet auteur prolifique qui, depuis le début des années 2000, a multiplié les expériences, « débutant » sans cesse comme s’il hésitait sur la voie à prendre : dessinateur, scénariste, auteur de BD documentaires, biographe, chroniqueur de musique ou encore de la culture populaire… Derrière cette apparente dispersion, Bourhis trace pourtant une ligne de cohérence, devenue plus évidente à ses yeux avec le temps. Quelles que soient les formes employées, il finit toujours, d’une manière ou d’une autre, sans ostentation, à rester finalement dans le même sujet : lui-même.
Hervé Bourhis aux Rencontres Chaland de Nérac : à la « table des adultes »
Yves Chaland par Hervé Bourhis

Son rapport à Yves Chaland remonte au milieu des années 1980. Enfant, Bourhis est d’abord lecteur de Strange et des comics Marvel, particulièrement sensible aux anciens épisodes dessinés par Jack Kirby ou Steve Ditko. Du bon vieux classique, mais ricain. Vers 1985, la découverte d’une librairie d’occasion près de chez lui ouvre un autre univers : quelques vieux numéros de Spirou et de Pilote, quelques albums anciens et, surtout, le Franquin des années 1950. Voilà que la magie opère. S’ensuit la découverte en curieux d’une BD pas très éloignée de cette esthétique : Serge Clerc, Yann et Conrad et surtout Yves Chaland. La découverte du Jeune Albert est décisive. « Je suis tombé fou amoureux de Chaland », résume-t-il dans un sourire en coin.

Lorsqu’il vient pour la première fois aux Rencontres Chaland, vers 2009, Bourhis a 35 ans et accompagne Christian Cailleaux pour Piscine Molitor, leur biographie dessinée de Boris Vian. Il y rencontre Isabelle Beaumenay-Chaland et plusieurs proches du dessinateur. Il reviendra ensuite régulièrement à Nérac. Être aujourd’hui l’invité d’honneur de la manifestation a donc pour lui une signification particulière : « À 35 ans, aux Rencontres Chaland, on est à la table des enfants. » Le voici désormais passé, plaisante-t-il, « à la table des adultes ».

Hervé Bourhis avec Simone Beaumenay de l’Association Les Amis d’Yves Chaland

Cette invitation lui offre surtout quelque chose qu’il n’avait pratiquement jamais connu : une véritable rétrospective. Et elle intervient au moment où son propre dessin semble se rapprocher plus que jamais des principes qu’il admirait chez Chaland. Avec les années, Bourhis dit s’être « radicalisé » : la virtuosité et le dessin réaliste l’intéressent de moins en moins, au profit de l’épure, de la synthèse et du « trait juste ».

Une nostalgie pour une époque qu’il n’a pas connue

On pourrait voir dans son travail, comme dans celui de Chaland, une forme de nostalgie. Bourhis nuance cependant cette lecture. Né en 1974, il n’a pratiquement pas connu les années 1970 qu’il évoque régulièrement (on pense à son Teckel, qui rend hommage à Jean-Pierre Marielle ou à ses albums sur les Beatles). Il se considère avant tout comme un enfant des années 1980. Son intérêt pour la décennie précédente tient ainsi moins au souvenir qu’à une fascination pour une époque qu’il juge exceptionnellement créative.

Il se souvient notamment d’une télévision où l’expérimentation pouvait encore appartenir à la culture populaire. L’émission Du Tac au tac montrait des dessinateurs au travail devant des millions de téléspectateurs ; Les Shadoks introduisaient le surréalisme dans les foyers ; Jean-Christophe Averty pouvait expérimenter son graphisme sur une grande chaîne. Pour Bourhis, les années 1960-1970 représentent ainsi un moment où le mainstream pouvait encore être audacieux et intellectuellement exigeant.

Hervé Bourhis visitant l’exposition "A l’affiche : Yves Chaland" à la Galerie Sèderie à Nérac. Visible ce week end seulement.

Ses véritables obsessions remontent pourtant à 1988, lors de ses 14 ans. Cette année-là, il découvre notamment les Beatles et la House Music, tandis que le vingtième anniversaire de Mai 68 nourrit sa curiosité pour les années précédentes. L’élection présidentielle l’amène parallèlement à s’intéresser à la politique. « Tout vient de cette année 88 et de mes 14 ans », constate-t-il encore aujourd’hui. Une grande partie des thèmes qu’il continue d’explorer trouvent leur origine dans ce moment de formation du goût.

Du dessin au scénario

Bourhis se destinait initialement au dessin. Son premier album réalisé seul, Thomas ou le Retour du tabou, reçoit le Prix René-Goscinny. On lui fait alors remarquer que la principale qualité du livre réside peut-être dans son scénario…

Mais un événement beaucoup plus concret précipite son évolution : la naissance de son premier enfant. Avec un bébé et le manque de sommeil, dessiner lui devient extrêmement difficile. « On peut écrire dans un état de fatigue avancé ; dessiner, ce n’est pas possible », explique-t-il. Il confie alors le dessin du Stéréo Club, un projet signé chez Dargaud, à son ancien camarade d’école Rudy Spiessert. Une collaboration durable commence : les deux auteurs réaliseront ensemble une trentaine de livres.

Bourhis n’abandonne pas pour autant le dessin. Avec Comix Remix, il y revient et met progressivement en place une organisation qu’il conserve encore aujourd’hui : alterner les projets en solo et les collaborations. Cette oscillation lui permet à la fois de partager la création et de retrouver régulièrement une complète autonomie.

Aujourd’hui, c’était la journée spéciale jeunesse, en présence de l’auteur
Des enfants admirants les bandes dessinées que dessinait Hervé Bourhis quand ils avaient leur âge
Les "magazines" que dessinait Hervé Bourhis quand il avait 10-12 ans.

Son goût pour le cinéma transparaît particulièrement dans Le Teckel. Bourhis le considère presque comme un exercice de style cinématographique : construction des personnages, suspense, situations et dialogues participent d’une mécanique de comédie. Il récuse cependant l’influence d’Audiard, dont il juge les dialogues trop théâtraux pour son propre travail. Il se sent davantage proche de Jean-Loup Dabadie le scénariste de Claude Sautet, et Yves Robert, où les dialogues, « très écrits » dit-il, conservent l’apparence du naturel. Bourhis teste d’ailleurs ses propres dialogues, comme Flaubert, « au gueuloir », afin de vérifier qu’ils peuvent effectivement être prononcés.

Pour Hervé Bourhis, 2027 sera "l’année Teckel" sa BD étant adaptée à l’écran par Mathieu Sapin en janvier prochain.

Le goût de comprendre

À côté du raconteur d’histoires s’est progressivement imposé un Bourhis documentaire. L’auteur y voit presque la conséquence d’une frustration ancienne : celle de ne pas avoir poursuivi davantage ses études. Formé au graphisme dans une filière professionnalisante, il reconnaît qu’il aurait aimé étudier davantage l’histoire et l’histoire de l’art. « Je crois que j’aurais pu finir historien », dit-il. Ce qui le fascine est la « genèse » des phénomènes : comment une musique, un mouvement culturel ou une situation politique sont apparus et, surtout, comment ils conduisent au présent.

Ses livres documentaires ne sont donc pas conçus, là encore, comme des célébrations nostalgiques. La question centrale est plutôt : « Comment en est-on arrivé là ? » Raconter plusieurs décennies de rock, de politique ou de culture populaire doit permettre d’éclairer le monde contemporain.

Une influence déterminante lui vient d’un livre découvert adolescent : Histoire du théâtre dessinée - De la Préhistoire à nos jours, tous les temps et tous les pays d’André Degaine. Cet ancien employé des Postes, passionné de théâtre, avait entrepris de raconter toute l’histoire de cet art au moyen d’un dessin extrêmement simple. Bourhis est fasciné par cette capacité à embrasser un univers entier et à le rendre accessible. Lorsqu’il cherche, des années plus tard, une manière de parler du Rock en BD, ce souvenir lui fournit la solution : réaliser à son tour un livre-somme, mais volontairement subjectif. Le succès de cette formule en entraînera plusieurs autres.

Hervé Bourhis dans l’expo "Paul & Ringo - Deux Garçons dans le vent".

Derrière la diversité de ses sujets, mais avec une constance, Bourhis reconnaît aujourd’hui que : « Dans chaque bouquin, je ne parle que de moi ». Même lorsqu’il raconte Paul McCartney, Ringo Starr ou l’histoire du Centre Pompidou, son propre regard et son histoire personnelle prennent une place croissante. Son infarctus a probablement accéléré cette évolution. Pour la première fois depuis ses débuts, Bourhis a été contraint de s’arrêter pendant un mois. Cette pause forcée l’a obligé à se concentrer sur lui-même et à réfléchir à ce qu’il voulait encore faire.

Alors qu’on lui suggérait de raconter cette expérience en bande dessinée, il refusa catégoriquement. Mais on ne se refait pas : trois semaines plus tard, il prenait déjà des notes… Il en est surtout ressorti avec une décision : ne plus accepter de projet qui ne lui ressemble pas. Même une commande doit désormais comporter une part importante de subjectivité. «  C’est à prendre ou à laisser. »

Une embellie personnelle dans une BD en crise

Ce recentrage intervient paradoxalement au moment où le travail de Bourhis déborde de plus en plus du cadre de la bande dessinée. Plusieurs adaptations audiovisuelles sont en chantier ou aboutissent : Le Teckel, Le Ministre et la Joconde, mais aussi French Pop, adapté pour Canal+. Il refuse pourtant d’y voir un changement de carrière. Ces adaptations sont des opportunités arrivées simultanément, parfois après des années de développement. Il les envisage surtout comme un « levier » susceptible de renforcer sa liberté comme auteur de bande dessinée, notamment dans ses rapports avec les éditeurs.

Car si sa propre carrière connaît une embellie, son diagnostic sur la situation générale de la BD est nettement moins optimiste. Bourhis rappelle qu’il est arrivé dans le métier en 2002, trop tard pour appartenir à la génération de L’Association ou de Cornélius, mais au moment où les grands éditeurs cherchaient précisément à intégrer certaines innovations venues de la bande dessinée indépendante. La surproduction lui a même été favorable : les éditeurs devaient alimenter leurs collections et remplir les linéaires. Il se situe finalement davantage du côté de la génération des blogueurs du milieu des années 2000, autour de Boulet, de Pénélope Bagieu et de plusieurs auteurs apparus au même moment.

Le « marasme » qu’il n’avait pas ressenti à ses débuts lui paraît en revanche manifeste aujourd’hui : paupérisation des auteurs, difficultés de vente, instabilité croissante des équipes éditoriales. « Moi, je vis une embellie […] mais je vois bien que c’est dans un monde qui ne va pas bien », constate-t-il. Le Bourhis de 2002, assure-t-il, n’aurait écouté personne. « J’étais un bulldozer. J’étais Chirac. Je fonçais, rien ne pouvait m’arrêter et rien ne m’a arrêté. Même un infarctus ne m’a pas arrêté. » Jusqu’à Nérac, où on pourra le rencontrer et voir son travail à travers plusieurs expositions.

Bienvenue à Nérac, c’est ce week-end !

Par Didier PASAMONIK

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Code EAN : 9782203096547
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