Très bon
16 octobre 2024
Sa tante est en vacances. Jeanne la remplace en tant que concierge de l’immeuble. Au cœur de l’été, elle semble avoir davantage de temps disponible que de travail. Surtout si on omet l’habitant qui vient chercher son courrier trois par jour. Afin de s’occuper, elle visionne des films à longueur de page, que ce soit dans la conciergerie ou le cinéma local.
Elle découvre par hasard deux livres. Le premier est Notes sur le cinématographe du cinéaste Robert Bresson dont elle cite un passage : « Un film n’est pas fait pour une promenade des yeux, mais pour y pénétrer, y être absorbé tout entier ». Puis un autre ouvrage : L’Emprise de la fiction.
Le livre théorise la possibilité, sous certaines conditions, de créer une passerelle cinématographique entre le réel et la fiction. Vous passez alors d’un monde à un autre. Vous rencontrez un(e) personnage, et non pas l’acteur (ou l’actrice). Obnubilée, elle s’engage dans une enquête qui implique tout son être, avec l’espoir de percer ce mystère. Son seul ami estival, Élie, finit par s’impliquer à son tour.
Une déclaration d’amour au cinéma
Dans un dessin sans artifice, dépouillé afin de ne faire émerger que la substantifique moelle, Aude Bertrand bâtit une ode au cinéma qui explore avec obsession la frontière qui sépare le réel de la fiction cinématographique. Jeanne est profondément bouleversée par le cinéma. Lors d’échanges avec Élie, elle lui affirme que « le cinéma, c’est des portes vers des vies parallèles...prolonger notre relation avec les films qui nous transforment ».
Un avis que son camarade ne partage qu’avec scepticisme. Quand elle déclare « Tu imagines si un film te bouleverse tellement que tu peux pas t’en remettre de toute ta vie ? », il rétorque avec le ton de celui qui ne sait plus quoi penser face aux propos tenus : « Jeanne...Je sais pas si un film peut faire ça ». Qu’importe si Élie ne s’investit pas à sa mesure, son lien avec la fiction est jusqu’au-boutiste, flirtant légèrement avec le dédoublement de personnalité.
Un récit référencé
Aude Bertrand a suivi des études de cinéma. Il n’est donc pas anormal qu’à travers ce roman graphique transpire un certain nombre de références au 7ème art. Au-delà du cinéaste Robert Bresson, son goût pour la Nouvelle Vague se traduit par des références à Éric Rohmer (Le Rayon vert). L’héroïne cinématographique de Cléo, qu’elle souhaite interpréter pour emprunter le chemin de la passerelle vers l’univers de la fiction, nous fait irrémédiablement penser à Cléo de 5 à 7 d’Agnès Varda. On trouve encore une affiche du film On dirait la planète Mars, une comédie québécoise de Stéphane Lafleur, sortie en salle en 2022.
Ennui, surréalisme et banalité ou la passion de la fiction
Tel un film de la Nouvelle Vague, l’héroïne est jeune, banale et vit dans un monde contemporain, bien que l’espace soit inconnu, et le temps limité au mois d’août d’une année non précisée. La technologie est avancée, mais pas au point de celle d’aujourd’hui. Ce qui amplifie la dimension fabuleuse de l’ensemble, le trouble entre la réalité et la fiction, qui s’installe à mesure qu’avance le récit, ne cessant de grandir.
Comme semblant indifférente à la société, elle se renferme sur son réel à l’aune de son désir brûlant d’investir la fiction. Un espoir puissant d’amour, le souhait de tisser un lien intime avec la fiction cinématographique qui la conduit à des sacrifices, à se perdre elle-même.
Dans ce récit initial d’un quotidien surgit un surréalisme subtil. À travers ces planches, caractérisées par des cadrages dynamiques et des découpages qui se multiplient jusqu’au surdécoupage, flotte une atmosphère de fantastique. Son univers graphique, coloré, fait d’aplats de couleurs, n’est pas sans rappeler le travail de Jérémie Moreau.
L’atmosphère fantastique est accentuée par la projection du Rayon vert. Film, d’Éric Rohmer, il est fortement inspiré d’un roman de Jules Verne, daté de 1882, qui évoque le dernier rayon du soleil grâce auquel, selon les dialogues du film, on pourrait « lire dans ses propres sentiments, et dans les sentiments des autres ». Jeanne y croit, ou tout du moins a envie d’y croire.
Au travers du rayon, publiée aux éditions 2024, est une bande dessinée d’une grande finesse prenant la forme d’un manifeste en faveur de la fiction cinématographique. Un appel à nos rêves (in)avoués de ne faire plus qu’un avec ces univers qui nous transforment par la puissance de leur imagination. Un premier roman graphique à saluer et une création artistique d’une artiste à suivre.
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Au travers du rayon, d’Aude Bertrand
En librairie depuis 06 septembre 2024.
Bande dessinée publiée aux éditions 2024
Couverture cartonnée, marquage à chaud, relié dos carré cousu
180 pages - Format 170 x 250 mm - 26€
D’autres articles sur les éditions 2024 :
– La rentrée éditoriale de la bande dessinée alternative, de Romain Garnier
– Les éditions 2024 ou la Grande Coïncidence, de Romain Garnier
Chroniques sur des publications des éditions 2024 :
– Tulipe T. 5, Les amours de Tulipe - Par Sophie Guerrive - Éd. 2024, de Romain Garnier
– La Pérégrination vers l’Ouest – Par Ohara Toya, Utagawa Toyohiro et Katsuhika Taito – Ed. 2024, de Didier Pasamonik
– Les autres mondes de Jeremy Perrodeau, de Stéphane Grobost
– Le Livre-Oracle de Xavier Bouyssou : si le futur m’était compté..., de Kelian Nguyen
– Le Visage de Pavil : l’excellent Jeremy Perrodeau anime la rentrée de 2024, de Kelian Nguyen
– White Boy – Par Garrett Price – éditions 2024, de Thomas Figueres
– La Mer à boire - Par Blutch - Éditions 2024, de Louis Groult
– "Des Vivants", réinventer le genre historique, de François Rissel
– "Le Grand Vide" de Léa Murawiec : l’album de l’année 2021 pour la rédaction d’ActuaBD !
– Le Club des amis T. 2 - Par Sophie Guerrive - Éditions 2024 (collection 4048), de Frédéric Hojlo
– L’Hiver de Tulipe - Par Sophie Guerrive - Éditions 2024, de Frédéric Hojlo
– Angoulême 2017 : "Police lunaire" de Tom Gauld & "Tulipe" de Sophie Guerrive, deux albums des éditions 2024 en lice dans la Sélection officielle, de Morgane Aubert
– "Honneur et Profit", l’exposition de Sophie Guerrive à Angoulême 2017, de Morgane Aubert
– "Tulipe et les sorciers" (Éditions 2024) : le petit précis du savoir bien vivre de Sophie Guerrive, de Frédéric Hojlo
Interview en lien avec les éditions 2024 :
– Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « Le lectorat s’intéresse de plus en plus au genre de BD de notre catalogue » [INTERVIEW] (1/3), de Romain Garnier
– Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « Je ne crois pas que nous ayons véritablement voulu tuer le père. Je suis content de les côtoyer en salon » [INTERVIEW] (2/3), de Romain Garnier
– Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « On m’a décrit la maison comme oscillant entre démocratie désordonnée et dictature molle » [INTERVIEW] (3/3), de Romain Garnier