Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html

Jérôme Dubois (Immatériel) : « Faire un truc axé sur le réel, ça m’ennuie un peu » [INTERVIEW]

Par Rémi BARNAULT 12 février 2025 
Immatériel suit l’histoire d'un homme seul dans son appartement, qui se laisse complètement aller, rassemble tout un tas d’objets et s’isole socialement. Il est ce qu’on appelle au Japon un Hikikomori. À sa mort, une équipe de nettoyage est missionnée pour vider et nettoyer le logis. L’un des nettoyeurs, Adel, ressent une sorte de connexion avec le lieu. Entre approche surnaturelle et réflexion sur la mémoire, Jérôme Dubois revient ici sur la genèse de son œuvre, son esthétique et l’influence de ses expériences personnelles sur son parcours artistique.

Vous avez publié l’an dernier Immatériel , aux éditions Cornélius. D’où vous est venue l’idée de parler du phénomène Hikikomori ?

Je ne sais plus exactement d’où me vient l’idée. Ça vient peut-être d’un reportage, à la radio. Souvent, quand j’entends quelque chose comme ça, qui m’interpelle un peu et qui me questionne, je me dis que c’est à creuser et à approfondir.

Jérôme Dubois (Immatériel) : « Faire un truc axé sur le réel, ça m'ennuie un peu » [INTERVIEW]
© Cornélius.

Pouvez-vous nous expliquer ce titre, “Immatériel” ?

« Immatériel », c’est lié au fait que j’ai d’abord écrit sur le phénomène Hikikomori. J’ai ensuite développé le livre sur le rapport au monde réel, le monde un peu fantomatique, fictif ou numérique. C’est le rapport à tout ce qui est intangible, puisque l’histoire tourne autour de l’équipe de nettoyage qui vide un appartement et donc s’occupe de choses en apparence très matérielle, des objets du quotidien. Finalement, je trouve qu’ils s’occupent aussi de quelque chose de plus immatériel, à savoir le souvenir.

Vous avez choisi un angle surnaturel. Pourquoi ?

C’est une approche que j’ai un peu tout le temps. Faire un truc purement concret, axé sur le réel, assez rapidement, ça m’ennuie un peu. J’aime bien intégrer ce côté surnaturel, car c’est un goût que j’ai moi-même pour la fiction. Ça me permet d’être un peu plus libre dans mon récit. Ça me permet aussi de mettre le lecteur ou la lectrice dans la connivence. Qu’il se dise qu’on est dans un univers bien défini, que l’on n’aie pas à chercher si c’est une histoire vraie ou pas.

Vous avez échappé de peu à des événements marquants, comme la catastrophe de Fukushima et la tempête Andréa à New York. Est-ce que ça a influencé vos œuvres et l’auteur que vous êtes aujourd’hui ?

« Échappé » c’est peut-être un peu exagéré, mais disons que j’aurais pu m’y trouver. Je devais être pas loin et le hasard a fait que je n’étais pas là à ce moment là. Pour la tempête Andréa, je l’ai prise dans la gueule mais on était à l’abri, donc c’était pas difficile.

Mon premier livre parle d’un voyage en Corée qui a été très compliqué. Alors c’est pas autobiographique, mais c’est inspiré de ce vécu-là. On allait peut-être être rapatrié, parce que je n’étais pas à Fukushima même, mais pas loin non plus. Le fait d’être à l’étranger, de vivre dans un sentiment d’angoisse et en même temps de possession, car ce n’est pas moi qui décidait si j’allais repartir ou pas. À ce moment-là, je n’avais ni mon passeport, ni mes affaires. Je me suis trouvé très instable. Et comme c’est un voyage qui se passe mal, ça a beaucoup joué sur ce premier livre. Après, pour le reste de mon œuvre, non. Je n’ai pas eu de traumatisme ou quoi que ce soit.

© Cornélius.

Quand avez-vous commencé Immatériel ?

J’ai commencé avant la pandémie. Comme ça parlait des Hikikomori, j’ai dû réécrire le scénario, parce qu’avec le COVID tout le monde a été enfermé chez soi. Ça a changé le rapport qu’on avait avec l’enfermement, c’est plus du tout la même expérience. Ce que j’avais écrit passait de quelque chose d’un peu étonnant à quelque chose d’assez banal. J’ai donc transformé ça pour tirer plus vers une histoire de fantôme. La première approche ne m’intéressait plus, le monde avait changé.

D’où vous vient ce choix artistique de la trichromie, que l’on retrouve dans votre univers ?

Quand j’étais aux Arts décoratifs de Strasbourg, j’ai appris à faire des images en sérigraphie. On limite souvent le nombre de couleur, car à chaque fois c’est un nouveau passage, ça coûte cher, ça prend du temps, etc. Comme je reproduisais mes images en sérigraphie, j’ai appris d’instinct à limiter le nombre de couleurs et à travailler directement dans des tons assez bruts. C’est-à-dire complètement à l’opposé d’un travail à la gouache ou à la peinture à l’huile, où tu peux faire des mélanges de tous les pigments. Donc c’est vraiment la sérigraphie qui m’a lancé dans cette direction-là et j’ai toujours gardé cette habitude, même si avec les livres, je pouvais imprimer ce que je veux. C’est un langage visuel que j’aime bien, car il est assez direct.

Qu’est-ce que ça apporte à vos œuvres ?

En général, j’essaie de faire en sorte que ça soit cohérent avec le scénario. Je ne fais pas ça juste pour que ce soit joli. Dans Immatériel, j’ai pris le rouge, le vert et le bleu, parce que c’est la couleur du numérique. Je parle du monde physique matériel et numérique. En mêlant ces couleurs-là, je plaçais directement le récit à la frontière entre la fiction et la réalité.

Comment en êtes-vous venu aux éditions Cornélius ?

C’est un éditeur que j’aimais beaucoup. Quand je suis sorti de mes études, mon premier livre était mon projet pour mon diplôme. Ce qui c’est passé, c’est que j’ai envoyé mon livre à plein d’éditeurs pour voir qui voudrait bien le publier. Et j’ai reçu pas mal de « non ». Comme toujours quand tu sors un premier livre, c’est rare que tout le monde se jette dessus. J’ai fait des échanges avec plusieurs éditeurs et Cornélius a été le premier à me donner un « oui » définitif. Comme en plus c’était l’éditeur que je préférais dans le lot, j’ai foncé.

© Cornélius.

Avez-vous de futurs projets en perspective ?

Là pour l’instant je travaille plus sur de l’illustration. Je n’ai pas de projet de bande dessinée immédiatement, parce que Immatériel était très long. Ça m’a demandé beaucoup d’énergie. C’est un projet que j’ai commencé il y a longtemps, pendant que je faisais mes autres livres. Donc là, j’ai besoin de faire des choses plus courtes comme des illustrations pour la presse.

Par Rémi BARNAULT

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782360812226

En médaillon : Jérôme Dubois. Photo : Rémi Barnault.

Cornélius France New York Strasbourg
 
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Rémi BARNAULT  
A LIRE AUSSI  
Interviews