Excellent
22 septembre 2025
Le récit s’ouvre sur une interview menée à la télévision. Une journaliste reçoit un homme qui affirme se prénommer Richard, mais dont le pseudonyme est D.B. Cooper. L’homme soutient de manière provocatrice être celui qui a échappé au FBI avec une rançon de 200 000 dollars. Il dit en témoigner dans son livre titré Je ne vous dirais rien, qu’il vient d’éditer aux éditions Deltaplane. Une bulle vient commenter cette mise en scène télévisuelle : Quel clown !
Car oui, l’histoire officielle n’est pas celle que vous croyez. Et afin de découvrir ce que dissimule cet imposteur, le récit nous emmène dans un tribunal, celui d’Églefin. S’y déroule le procès d’un homme politique, le sénateur Saule-crevette. Greffière, Dolores, 38 ans et célibataire, prend notes du déroulé de la séance. Mais quel lien peut-elle bien avoir avec l’affaire D.B. Cooper ?
Toujours est-il qu’un homme, Volodia, refait surface d’un passé qu’elle aurait aimé laissé enfoui. Réalisateur de films, Volodia souhaiterait que Dolores intègre le casting de son prochain projet à caractère autobiographique. Au même moment, l’héroïne apprend que La Méduse, une femme qui a passé 8 ans en prison à cause d’elle, s’apprête à retrouver sa liberté. Est-elle menacée ? Ce qui est certain, c’est que sa vie de greffière sans histoire est en train de basculer.
En voilà un récit inattendu. Non pas le destin de Dolores Bridget Cawood, que l’on devine aisément, mais tout l’univers et les personnages déployés autour d’elle. En reprenant le mythe que constitue cette affaire D.B. Cooper, Marie Boisson laisse une grande place au surréalisme, à l’absurde et à l’humour noir. D’une grande fluidité, égrenée de planches impeccablement rythmées, l’histoire nous saisit et nous rend incapable de lâcher la bande dessinée avant de n’avoir pu lire la dernière page.
L’autre talent de l’autrice est d’avoir su détourner l’histoire, comme D.B. Cooper soustrait l’avion à sa première trajectoire. En tant que lecteur ou lectrice, on s’attend à ce que le détournement du vol survienne rapidement afin d’obtenir moult détails et de découvrir l’enquête impossible du FBI.
Surviennent alors le cinéaste Volodia, deux chevaliers - Henri et Isidor - dans la petite lucarne télévisuelle qui interagissent directement avec Dolores assise sur son canapé, ainsi que l’inquiétante Méduse qu’on imagine commodément rechercher notre héroïne pour se venger. Tout cela sans compter son quotidien surchargé de greffière et ce passé trouble qui a pour origine le foyer qui l’a recueilli.
Si bien que toutes ces trames scénaristiques et ces personnages, souvent surréalistes, captent notre intérêt au point d’oublier quelques instants ce vol détourné. Et c’est précisément à ce moment-là, alors que nous sommes emportés, détournés de notre objectif premier, que l’héroïne se décide à prendre l’avion. Le contre-pied est savoureux.
Nous l’avons dit, l’humour est omniprésent , que cela soient les noms des lieux et des personnages. C’est également vrai pour les dialogues et la personnalité des différents protagonistes. De la juge vénère qui appelle l’assemblée à se tenir à carreau parce qu’elle manque de sommeil, au couple grincheux de l’aéroclub de Douarit, en passant par la ministre lunatique du Ministère de la Quiétude Publique et les enquêteurs branquignols de la Fédération de l’Administration Aérospatiale. Une succession de drôleries bien écrites. Un véritable théâtre des imbéciles où Dolores fait figure d’héroïne sérieuse, sereine mais décalée dans ce monde où la norme semble être l’absurde et la fantaisie.
On notera enfin la qualité et la beauté exaltante du graphisme de Marie Boisson. La grande finesse de son trait donne à lire des cases d’une très grande clarté, d’une très grande lisibilité. Ce trait procure une grande préciosité - ce qui n’est nullement négatif - et une fragilité certaine à cet univers graphique. Que cela soit conscient ou non, volontaire ou non, l’autrice s’inscrit dans un style qui rappelle celui de Bernadette Després (co-créatrice de Tom-Tom et Nana). Ses personnages ont un dimension visuelle qui évoque des marionnettes en 2D avec laquelle l’autrice prend plaisir à jouer dans ces cases pleine d’absurdité.
L’univers surréaliste et humoristique de Dolores est renforcé par les choix vestimentaires, architecturaux et paysagers de Marie Boisson. Le café Rosa, plein de douceur et de légèreté, ressemble à un lieu un peu onirique, de celui que l’on pourrait trouver au détour d’un conte. De même, le ministère de la Solitude, qui ressemble à un château miniature, est gardé par deux hommes en blanc qui ressemblent à des diablotins, tandis que la salle d’archive vous accueille avec un crocodile-table basse. Quant au choix des couleurs, il renforce cette dimension onirique et légère qui met ainsi à distance le tragi-comique du récit.
Retenue dans la sélection du festival Formula Bula, La vérité sur l’affaire D.B. Cooper est une bande dessinée délicieusement surprenante. Pleine d’absurdités, de protagonistes perchés, de lieux improbables. En s’emparant de cette affaire réelle de piraterie dans les airs, Marie Boisson bâtit un récit rocambolesque où les enjeux ne sont pas ceux que l’on imagine de prime abord. Un univers clownesque, tragi-comique et onirique d’une autrice à suivre.
Par Romain GARNIER
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Marie Boisson sera présente au Festival Formula Bula du 26 au 28 septembre à Césure dans le 5e ar. de Paris. Son livre La vérité sur l’affaire D.B. Cooper est en sélection pour le Prix Prima Bula.
La vérité sur l’affaire D.B Cooper - Par Marie Boisson - Éd. Misma - 208 pages couleurs - Format 17 x 23 cm - Parution : septembre 2025 - 24 euros.