Durant les quelques heures d’un engagement très violent, mêlant tirs d’artillerie et affrontements de fantassins, le héros-narrateur, soldat novice, va hésiter entre la désertion et la témérité la plus folle face à l’ennemi, puis découvrir que ses camarades sont passé par les mêmes états d’âme.
Ce récit est publié en 1895, alors que les braises de la guerre civile américaine sont encore chaudes. Nourri de souvenirs d’anciens combattants, il rapporte la confusion des combats tout autant que les interrogations de la fin du XIXe siècle au sujet de la bravoure virile. Les grandes envolées sont absentes. En 1951, John Huston en avait fait un film tirant vers le patriotisme. Son titre en français, La charge victorieuse, indique bien les valeurs dont il fut investi, accentuées par le rôle principal accordé à Audie Murphy, un des GI’s les plus décorés du second conflit mondial. Aujourd’hui, dans son communiqué de presse, Dupuis, l’éditeur de cette adaptation en bande dessinée, parle au contraire de « violente charge pacifiste ».
La première case nous place sur les rives d’un fleuve de Virginie en 1863, sans cadre historique plus précis. La reconstitution tient avant tout aux détails matériels, armes et uniformes notamment. On débute en assistant à l’épluchage des patates, cet indice de la grandeur des nations. La simplicité de la vie des soldats suggère la trivialité de la guerre, où l’ennemi peut parfois apparaître comme un autre soi-même.
Steve Cuzor a fait du roman un gros album en noir et blanc, à peine rehaussé de bichromies légères, comme le virage appliqué aux premiers films. La force du trait rejoint les meilleurs auteurs du western réaliste. La maîtrise de la lumière, particulièrement en forêt, est admirable. Les chevaux sont presque absents, ce qui relève de l’autopunition pour cet ancien cavalier de rodéo. Les bulles contiennent moins de dialogues que d’interrogations que se pose le héros. Une case relève carrément de l’hallucination : les Sudistes y apparaissent en barbares en casques à cornes.
Quant aux nuages de poussière répandus par les explosions d’obus, rarement la perception des conditions de combat aura été aussi juste dans une bande dessinée.
En Europe, la guerre de Sécession est souvent intégrée à la légende de la conquête de l’Ouest : de grands espaces dans lesquels des cavaliers intrépides se lancent dans des charges héroïques. En réalité, elle fut le premier conflit de nature industrielle. Plus que la bravoure des combattants ou la stratégie des généraux, ce fut la production de munitions et d’armements qui décida de l’issue des combats en dévorant un maximum de chair à canon. Ce livre mérite d’être lu au moment où une guerre d’attrition, faite de tranchées et de bombardements massifs, ravage les confins de l’Europe.
Par Marcelin SWITCH
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