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Cette dimension touche-à-tout du Label 619 et ardemment portée par Run se retrouve dès les origines avec la création de la revue trimestrielle Hey !, la revue conçue par Anne & Julien, sous-titrée modern art & pop culture ou la publication de livres d’art comme Diary of inhuman species ou Juxtapoz. Dans le numéro 1 de la revue Hey !, l’ambition est très clairement annoncée : « un acte fort de protestation en direction des esprits favorisant le cloisonnage et le dogme esthétique. Hey ! laisse la parole aux autodidactes, aux déviants, aux pratiques singulières, aux activistes, à la marge [...] reversant les valeurs établies du beau, du laid, du bon et du mauvais goût ». Une profession de foi intellectuelle et esthétique qui ne pouvait que plaire à Run :
« J’avais rencontré Anne et Julien en 2009, à l’occasion d’une interview autour de Mutafukaz, alors qu’ils travaillaient pour le magazine Graff It !. Pendant la pause-déjeuner, nous avons parlé de nos goûts communs pour le graffiti, les arts graphiques et l’art contemporain. Ils m’ont confié que leur rêve serait de créer une revue d’art unique, inédite en France. Je leur ai répondu : « Pourquoi est-ce qu’on n’essaierait pas ? » Quelques jours plus tard, ils me proposaient un numéro pilote fait main que je présentais à mon tour à Tot. C’est comme ça que l’aventure a commencé.
Hey ! était une revue d’art qui mettait en lumière des artistes issus de la culture pop, de l’illustration, du street art, du tatouage [...) avec une vision de l’art débarrassée de toute hiérarchie élitiste. Son format, comme sa fabrication, étaient totalement atypiques, et je pense qu’il n’y avait qu’Ankama pour accepter un projet aussi atypique avec une telle liberté éditoriale, sans trahir la vision d’Anne et Julien, qui étaient d’ailleurs les seuls maîtres à bord sur l’ensemble du projet.
Cette démarche sans concession faisait écho à l’ADN du Label 619. Depuis le début, nous refusons les frontières entre les formats, les disciplines et les cultures. Le Label s’est construit sur le métissage : la bande dessinée, les comics, le manga, mais aussi le graphisme, le cinéma, le graffiti, l’art contemporain... ) communiquent naturellement dans nos publications. C’était tout à fait naturel qu’une branche Art Books puisse coexister avec nos bandes dessinées (c’est d’ailleurs ce qui apparait dans la base line de notre logo : Art, Design & Comic Books - un anglicisme que je regrette un peu aujourd’hui, qu’on pourrait remplacer prochainement par "BandesDessinée") C’était une façon d’affirmer que la BD appartient à un écosystème artistique beaucoup plus vaste. Pendant sept ans, cette collaboration a permis de faire dialoguer des univers très différents, à travers la revue, mais aussi à travers de nombreuses expositions et plusieurs catalogues d’expo ».
Concernant plus directement la bande dessinée, le label n’a jamais cessé d’expérimenter et de découvrir des talents à qui une chance fut offerte avec les formats DoggyBags et Lowreader. Des publications périodiques conçues comme des hommages à la littérature pulp étasunienne, aux récits horrifiques (inspirés d’EC Comics) et au cinéma de genre, chaque volume comprenant trois récits. Parmi les auteurs et autrices, on retrouve bien évidemment Run, Florent Maudoux, Neyef, Guillaume Singelin, Baptiste Pagani, El Diablo ou Petit Rapace, mais aussi Valérie Mangin, Atsushi Kaneko, Céline Tran, Sylvain Repos et Antoine Ozanam. DoggyBags prend fin après 17 volumes, plusieurs hors-série et one-shot, du fait de la fin de la collaboration avec Ankama. Une fois installé Rue de Sèvres, le label reprend le concept avec Lowreader dont le dernier album date à ce jour de fin 2024, Run ayant déclaré que la charge de travail qu’imposait ce périodique devenait incompatible avec les nombreux autres projets.
« Vous parlez des influences qu’on avait quand on était jeunes, effectivement, Lowreader, c’est des réminiscences de Strange dans lesquels on avait des articles en plein milieu des histoires de super-héros. Alors eux, c’était pour dégraisser au niveau des impôts. Quand il y avait un contenu pédagogique, ils payaient moins de taxes que si c’était du plein divertissement. Nous, ce n’est pas du tout le cas.
Contrairement à ces Strange où tu avais un article sur les Aztèques qui n’avait rien à voir, nous, on va essayer de mettre un lien éditorial avec les histoires qu’on vient de raconter, ajouter des clefs de lecture, des clefs de compréhension, du contexte. Mais c’est aussi une façon de faire partager ce qu’on a aimé quand on était plus jeune ».
Le Label 619 : vers un catalogue patrimonial ?
Après dix-huit ans d’existence, le moment est-il venu pour le Label 619 d’élaborer une ligne patrimoniale, lui qui aime tant transmettre cette pop culture à l’instar du cinéma bis ? Dès 2015, Nanardland - Le livre des mauvais films sympathique - Episode 1 est publié par le label : « […] J’adorais le site Nanarland et […] je voyais immédiatement la plus-value qu’un portage papier pouvait apporter, aussi bien sur le plan de la fabrication ou du contenu éditorial.
Mais, plus largement, j’ai toujours considéré la culture populaire dans son ensemble. Je n’ai jamais vu Label 619 comme une « simple » collection de bande dessinée. Nanarland est un travail de passionnés, et nous nous sommes compris très vite. Leur envie d’archiver, de documenter et de mettre en lumière un pan du cinéma souvent méprisé me parle énormément.
Les univers de Mutafukaz ou de DoggyBags convoquent d’ailleurs énormément le cinéma bis, qui fait aussi parti de l’ADN du Label (et c’était encore plus flagrant les premières années). Nous avions donc le sentiment de nous adresser au même public : des lecteurs curieux, passionnés de pop culture, capables d’apprécier aussi bien un film fauché et sincère devenu culte qu’une bande dessinée ultra-référencée ».
D’une autre manière, le label a aussi transmis des bandes dessinées étrangères par achat de droits avec la symbolique héroïne Tank Girl des auteurs britanniques Alan Martin et Jamie Hewlett. « Nous avons effectivement publié quelques ouvrages en achat de droits, comme Sons of Anarchy, mais aussi Enormous , Burning Fields , D4ve .... Nous avons même eu la chance de publier une création originale de Tank Girl, « Everybody Loves Tank Girl », avec Alan Martin et Jim Mahfood. C’est une vraie fierté et ça a été une très chouette expérience.
Mais notre priorité a toujours été la création originale. Nous aimons découvrir de nouveaux auteurs, les accompagner, les révéler aux yeux des lecteurs et leur transmettre ce que nous avons appris sur le terrain au fil des années. Je dirige aujourd’hui le Label 619 avec trois associés et amis et nous sommes tous auteurs avant d’être éditeurs.
Je pense que c’est aussi ce qui fait notre singularité dans le paysage éditorial français. Nous abordons les projets qu’on nous propose avec un regard de créateur, et les auteurs que nous signons en sont conscients. Ça constitue un socle de confiance très solide entre eux et nous. Nous consacrons aujourd’hui l’essentiel de notre énergie à faire émerger de nouveaux univers originaux, riches et singuliers, plutôt qu’à constituer un catalogue patrimonial ».
De nouvelles générations d’artistes biberonnées à l’école graphique et narrative du Label 619
Run ne l’a jamais caché, son souhait est que le Label lui survive. Et cette question a longtemps occupé les esprits des quatre piliers de la collection. « Le Label 619, ce n’est pas la maison d’édition de Run. » Bien qu’ils continuent de développer leurs propres projets, les quatre auteurs historiques prennent aussi aujourd’hui l’habit de tuteurs et deviennent éditeurs pour une nouvelle génération d’artistes qui se revendiquent du Label 619.
Si Guillaume Singelin évoque avec émotion que « Le Label, j’ai grandi avec lui, c’est tout particulier. » Anne Masse souligne une ligne éditoriale « unique ». Une filiation que revendique également Martin Robic, auteur tout récent du Label, qui explique avoir été éduqué par ces BD. « Petit, je lisais Gaston, puis des mangas, et les BD du Label m’ont fait revenir à la BD. Déjà parce qu’elles sont belles et aussi pas chères, un très bon argument pour le moi étudiant (rire). Elles étaient très modernes et cinématographiques. Par exemple, La Belle Mort m’a transporté à l’époque.
Aujourd’hui, je suis heureux et fier qu’ils m’aient donné ma chance. Surtout que mes éditeurs sont Mathieu et Guillaume, qui sont deux auteurs dont je connais toute la bibliographie. C’était une grande chance d’avoir leurs retours. C’est, je trouve, quelque chose qui fait la force du Label 619 : continuer d’explorer. Pour moi, ils sont un gage de qualité, celui d’une BD pas comme les autres. »
Le Label 619, une identité éditoriale qui s’exporte dans le monde
Run travaille depuis plusieurs années, notamment aux Etats-Unis, à exporter le Label 619 comme une identité indépendante : « Nos titres sont aujourd’hui traduits dans plusieurs pays, même si je serais incapable de vous donner un chiffre précis. Ce qui me réjouit surtout, c’est de voir que Label 619 commence à s’exporter comme une vraie identité éditoriale. Récemment, j’ai validé un catalogue "Label 619" espagnol. C’est vraiment fou quand on y pense... Aux États-Unis, Magnetic Press utilise maintenant le Label comme une véritable identité éditoriale, et on commence à observer la même dynamique en Allemagne ».
Dirk Schulz, éditeur allemand, confirme son intérêt pour les créations du label, notamment de Mathieu Bablet dont le talent est de plus en plus connu et reconnu outre-Rhin. En Allemagne, Dirk dirige les éditions Splitter qui ont été fondées en 2006 et qui publient essentiellement des publications françaises, à hauteur de 80%. Par mois, pas moins de 20 à 25 bandes dessinées sont publiées. « En 2010, nous avons créé le label « toonfish » où nous publions du matériel pour les jeunes lecteurs comme Les Schtroumpfs, Elles, et aussi des classiques pour la jeunesse comme Clifton. En 2025, nous avons également lancé une collection de mangas appelée Splitter Manga+ avec quatre livres par mois provenant du Japon, de la Corée, de Taiwan... ».
Et le Label 619 ? On y trouve des séries symboliques du label comme Freaks Squeele, des one-shot à succès comme Hoka Hey !, et des œuvres de Mathieu Bablet. « [Mathieu] Bablet est l’un de nos auteurs préférés. Bablet fonctionne très bien. Il faut du temps pour atteindre les lecteurs, mais il a désormais une excellente et fidèle base de fans. C’est un artiste incontournable, aussi bien en tant que scénariste que dessinateur. Son travail est incroyable et ses fans attendent sa nouvelle bande dessinée avec impatience ».
Pour Dirk Schulz, le Label 619 « est synonyme de très bonne qualité à côté de la création destinée au marché de masse (ce qui est bien sûr très important pour le marché de la bande dessinée), mais il est bon d’avoir quelques bandes dessinées atypiques pour les lecteurs qui recherchent quelque chose de « nouveau » ».
Run est fier de cette reconnaissance progressivement acquise à l’international : « Je trouve que c’est assez rare pour être souligné. Dès le départ, mon ambition était de créer une collection indépendante avec une identité suffisamment forte pour être reconnue, au-delà de ses auteurs et de ses séries. Voir aujourd’hui cette identité s’exporter à l’international est une fierté et une véritable satisfaction ».
Aux États-Unis, début 2025, le Label 619 signe avec Magnetic Press un contrat d’exclusivité afin de d’amener les titres du catalogue aux lecteurs et lectrices américains. Chaque publication est précédée d’une campagne de financement participatif sur Kickstarter avec à chaque fois la création de goodies spéciaux par l’éditeur étasunien. Pour la campagne concernant Silent Jenny, qui a engrangé 265 000 euros, un modèle réduit d’une Monade, en résine, sculptée par David Arberas, a ainsi été proposé à l’achat.
Le Label 619 est une aventure éditoriale incontournable de la bande dessinée française de ce début de siècle. Synonyme de qualité, d’expérimentations graphiques et narratives dans la bande dessinée de genre, participant au renouvellement de l’approche de la science-fiction (spacepunk), multipliant les formats (17x25, 24x32, 15x21, 20x28…) et les excellentes finitions éditoriales, le label porte haut une forme de modernité.
Héraut d’une pop culture métissée, plaçant la bande dessinée au cœur d’un écosystème artistique qui ne cesse de dialoguer avec d’autres formes, ce laboratoire français a vu émerger plusieurs générations d’artistes dont le talent est de plus en plus reconnu à la fois par la critique, les festivals et le public. La dernière génération a même la particularité d’avoir grandi avec le Label 619 au point d’en avoir digéré le style pour créer le sien. Rassemblés autour de la figure fondatrice de Run, les auteurs du label commencent à s’exporter à l’étranger, confirmant une dynamique nouvelle enclenchée par l’alliance éditoriale avec Rue de Sèvres. Avec le Label 619, le talent est là, reconnaissons-le.
Voir en ligne : Site du Label 619
Par Romain GARNIER Kelian NGUYEN
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