Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html
Très bon
6 août 2025
Nando Von Arb est angoissé par tout ce qui l’environne, par la vie elle-même. La mort, la maladie, la souffrance, le monstrueux,... sont autant de muses qui malmènent sa vie intérieure depuis son enfance. Cauchemars, crise d’angoisse, hypocondrie en sont d’épuisantes manifestations. Elles partitionnent sans cesse son quotidien et hantent ses souvenirs.
Ces pages constituent un bouquet de peurs qui nous est tendu. Une invitation à un voyage sensoriel dans des récits d’introspection, réflexifs, voire cathartiques. Des petits riens du temps qui passe, universels, entrecoupés par des pages sans indication, sans même une idée de ce que nous allons découvrir au détour d’une case dans ce labyrinthe de ressentis.
L’artiste semble prostré, cloîtré et apeuré dès la couverture. Cet espace indéfini, rayé de noir et de violet ne parvient pas à pénétrer cette case dans laquelle Nando serait réfugié. Une métaphore possible du fœtus à l’abri dans le ventre de sa mère, préservé de la brutalité du monde extérieur. Comme lorsqu’il vient dormir dans le lit parental, terrorisé par des cauchemars d’où surgissent une armée de monstres qui évoque les yôkais.
À moins que cet univers clôt dans lequel il gravite ne soit son esprit, son corps lui-même dans lequel il étouffe, dans lequel il angoisse sous l’effet de la claustration. Hors, de cela il n’est pas question dans l’album. L’auteur ne pratique que très peu la narration en cases qui viendrait claquemurer ses émotions. Il s’adonne pour l’essentiel à de pleines pages, à de vastes respirations graphiques. Comme si la bande dessinée accueillait tout son esprit dans lequel les limites ne sauraient avoir de sens.
Dans les premières lignes de son texte, la question est posée : « Depuis quand je ne me sens plus comme un enfant ? ». Quand l’angoisse de la vie en pleine conscience, sa fragilité extrême, est-elle venue briser l’insouciance de l’enfance ? Peut-être quand il est tombé du haut d’un lit alors qu’il n’était qu’un nourrisson, tandis que ses parents se disputaient. Peut-être quand il se blesse à l’oreille dans le jardin de son meilleur ami. Peut-être quand il a un accident au parc aquatique, voire lorsqu’il est frappé par un individu dont on ne sait rien. Peut-être, peut-être pas.
Quand il assimile son corps à un relief où il est possible de localiser d’innombrables maladies ? Probablement. Quand il prend conscience de la mort ? Assurément. Tout au long de l’album, on expérimente ses peurs et ses angoisses qui pourraient tout à fait être les nôtres, la mort en premier lieu. Voyage en avion, décès, examens médicaux, murge monumentale. Les aventures sensorielles ne manquent pas pour l’enfant et l’adulte. Néanmoins, la force de Nando Von Arb est de parvenir à transcender tout cela par une grande imagination graphique.
De cette prison du ressenti s’exprime une liberté artistique tout à fait fascinante lors de la lecture. À chaque page, l’artiste essaye de proposer quelque chose de nouveau dans sa narration graphique, sans pour autant éviter des motifs qui reviennent invariablement. Comme un écho à ces angoisses toujours sur le retour. On assiste à des explosions de couleur qui laissent place dans l’instant qui suit au gris terne, au noir et blanc dépourvu de vie.
Le jeu des formes structure cette bande dessinée avec un sens aigu de la géométrie, de la symétrie, de la perspective, ainsi qu’un dessin naïf qui trouve écho à cette enfance qu’il nous raconte. Nando Von Arb a ainsi bâti un dialogue constant entre le fond et la forme, ce qui ne manquera pas de ravir les lecteurs et lectrices sensibles à cette ambition formelle.
Pour notre part, les passages où des expressions métaphoriques sont mises en scène nous ont beaucoup amusé avec pour cadre l’onirisme de la nuit. Elles nous ont rappelé l’absurdité d’un Tex Avery qui animait à l’écran la littéralité et la richesse imagée de la langue anglaise dans certains courts-métrages.
La puissance de Bouquet de peurs réside véritablement dans sa performance formelle qui tend vers l’illustration, sa capacité à renouveler tout au long de la lecture sa forme narrative et visuelle, ainsi que ces récits qui incarnent notre modernité angoissée. Un roman graphique qui a toute sa place dans les lectures importantes de cette année et qui confirme la pertinence des choix éditoriaux de Misma année après année.
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Bouquet de peurs - Par Nando Von Arb - Misma Éditions - 432 pages - Format 17 x 24 cm - Titre paru en février 2025 - 32 euros.
D’autres chroniques au sujet d’ouvrages publiés par les éditions Misma :
– Les Contes du Marylène T. 6, Henry, James et les autres - Par Anne Simon - Éd. Misma, de Romain Garnier
– Les Julys - Par Nyslo - Éd. Misma, de Romain Garnier
– La Méthode Gemini - Par Magius - Ed. Misma, de Romain Garnier
– Une chouette vie - Par Hideyasu Moto - Ed. Misma, de Romain Garnier
– Les malheurs de Clocki, icône-star intergénérationnelle, de Thomas Figueres
– Schappi - Par Anna Haifisch - Misma, de Frédéric Hojlo
– "Fabulosas" par Nazario, une anthologie coquine pour Angoulême (et pour le printemps) chez Misma Éditions, de Jorge Sanchez