Les Cahiers du Corbeau : un Paris mythifié par Lucas Nine

Par Romain GARNIER Favori de la rédaction 14 mars 2025 
Avec le brillant diptyque Delicatessen (2022) et Le Rêve émeraude (2024), l’auteur de BD argentin imaginait une splendide déclaration d’amour graphique à la culture française. Dans ce nouvel album, le bédéiste revient à sa ville de cœur, Paris, en la personne de son alter ego de papier, l’énigmatique Corbeau. Mêlant un foisonnement de créativité et d’hommages à une plume d’une grande finesse, Lucas Nine invente ni plus ni moins qu’un mythe romanesque parisien, une figure décadente et surréaliste qui magnifie la laideur du monde.

Ces Cahiers du Corbeau relatent la vie d’un homme qui habite une modeste mansarde rue des Solitaires entre les XIXe et XXe siècles. Des scénettes de quelques pages chacune, voire d’une unique page, dans lesquelles se concentrent des moments de vie dans un Paris jugé déliquescent. Le Corbeau est rongé par une noire mélancolie. L’homme hante son époque et éprouve une fascination toute baudelairienne pour la laideur, le déchet et la mort. Lecteur énamouré de La Ruine de Byzance, son antre est décoré par une collection de pots de chambre et de masques funéraires, tandis que le crâne de sa mère, une corde de pendu et une horloge, de laquelle surgit un corbeau, habillent les murs.

Déambulant dans les rues de Belleville, il se plaît à bringuebaler une scolopendre géante morte, et en laisse - une référence à Gérard de Nerval. Le Corbeau s’amuse. Ses ambitions impériales envoient par le fond des navires d’enfant dans les jardins du Luxembourg. Il s’adonne à l’ivresse, plonge dans le stupre avec une femme mariée, enseigne son art de l’oisiveté et du larcin à un disciple et échange avec son comparse Kropotkine, géographe anarchiste.

Le Corbeau est un esthète décadent qui croasse à qui veut l’entendre son craille ternaire : « Hélas ! Hélas ! Hélas ! ». Tel l’animal, il est un charognard déterminé de son époque où il substitue le rêve de la réalité à la réalité même, achevant de nous perdre dans cette vie surréaliste.

Les Cahiers du Corbeau : un Paris mythifié par Lucas Nine
© Lucas Nine / Éd. Les Rêveurs

Lucas Nine est un auteur argentin qui connaît la culture française de ces deux derniers siècles d’une façon qui témoigne de sa fascination et de son érudition. L’album est pétri de références littéraires, mais aussi picturales, cinématographiques et musicales. Cela en épuiserait probablement certains, y percevant là quelques lourdeurs inutiles au récit. Rien de tout cela nous concernant.

Les références qui émaillent la narration, parfois au détour d’une bulle, sont d’une importance capitale. Elles permettent une juste compréhension du Corbeau qui n’est pas autre chose qu’une incarnation parodique de son époque culturelle, à savoir celle du décadentisme. Un mouvement littéraire et artistique fin-de-siècle qui fut prisé par la droite réactionnaire face à son dégoût de la modernité.

© Lucas Nine / Éd. Les Rêveurs

Dans un univers parisien à l’humour sous-jacent, Lucas Nine crée un personnage littéraire à la fois plein de panache et complètement bouffon. Le Corbeau incarne l’errance, le désœuvrement et semble comme affecté par un ennui existentiel, un mal de vivre que la langue peine à exprimer en peu de mots et qui surgit parfois au milieu d’une case.

Le Corbeau, ce personnage de bulles et de traits, est un disciple de Jean des Esseintes, une création littéraire de l’auteur français Joris-Karl Huysmans dans À rebours, ouvrage longtemps considéré comme un manifeste du décadentisme. Un livre qu’Oscar Wilde qualifiait de « livre empoisonné » dans Le portrait de Dorian Gray.

© Lucas Nine / Éd. Les Rêveurs

Ces cahiers du Corbeau sont écrits dans une langue de haute tenue, pleine de lyrisme, de poésie et de flamboyance, qui tire sa source du réel contrarié que notre anti-héros interprète de la fenêtre de sa mansarde. Derrière notre glace sans tain de lecteur et de lectrice, nous goûtons les délices pourris d’une vie remarquablement foutraque dans un Paris où la désolation industrielle étend son ombre.

Cette tartufferie décadentiste est mise en image par Lucas Nine avec ce trait reconnaissable entre tous, et qui peut être déroutant à plus d’un titre. L’imprécision régulière de son dessin amène lecteur et lectrice à plisser les yeux, à s’interroger parfois sur la certitude de ce qu’il perçoit. Ce dessin d’esquisse au trait dynamique et virevoltant dérange l’œil du bédéphile franco-belge formé par les codes de la ligne claire.

Ce graphisme aux atours picturaux se prête avec aisance à un univers où onirisme, surréalisme et réalité s’enchevêtrent. Comme dans les précédents albums de l’auteur argentin, les personnages et les actions s’expriment davantage à travers des formes, des couleurs et des lumières qui orientent notre perception et notre compréhension.

© Lucas Nine / Éd. Les Rêveurs

Lire Lucas Nine est toujours un plaisir esthétique et narratif. Ce personnage romanesque du Corbeau est une création géniale qui mériterait d’autres développements. On peut imaginer sans trop de difficulté que ses cahiers personnels recèlent bien davantage d’anecdotes croustillantes que celles révélées par cet unique album. Il n’est pas chose aisé que de parvenir à créer un anti-héros aussi marquant et l’auteur y est parvenu. Pour toutes celles et tous ceux qui aiment la culture française du XIXe et première partie du XXe siècle, pour les amateurs et amatrices d’absurdité, de surréalisme et d’audace, pour les lectrices et lecteurs soucieux de protagonistes puissants, Les cahiers du Corbeau sont faits pour vous.

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782378941390

Les Cahiers du Corbeau - Par Lucas Nine - Éd. Les Rêveurs

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3 Messages :
  • Qui aurait pu croire que Carlos Nine (1944-2016) fasse école avec son style si personnel. Une école avec un seul élève, pour l’instant, son propre fils Lucas, dépositaire et héritier de ce travail flamboyant, d’une beauté rare, perdu dans le monde de la BD qui ne convient pas à sa dimension (ce n’est que mon avis) la première fois que j’ai vu du Carlos Nine, c’était il y a bien longtemps, dans le mensuel « l’ Écho des savanes » Un véritable choc propre à faire éclater les limites des récits traditionnels auxquels nous ont habitué les éditeurs dont nous sommes les clients complaisants dans la nuit des marchandises. Longue vie à Luca Nine, à son travail et celui de son père,

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    • Répondu par Gina Vanilla le 16 mars 2025 à  10:13 :

      Je trouve très bien que Lucas perpétue le style de son père qui lui a peut-être appris à dessiner ! Un style original qui a fait moins d’émules que les traits de Hergé, Franquin ou Gir-Moebius !

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      • Répondu le 17 mars 2025 à  10:38 :

        Ce sont tous les deux d’immenses dessinateurs. Mais ils ne sortent pas de nulle part, il y a une magnifique tradition de grands dessinateurs argentins, tous plus ou moins marqués par le séjour d’Hugo Pratt en Argentine dans les années 50 et 60 et par l’héritage d’Alberto Breccia. Parmi eux, José Munoz évidemment, Nine père et fils, et plus récemment Jorge González. L’école argentine est une des plus belles au monde.

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