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En raison de sa naissance à Tokyo le 30 octobre 1937 dans l’arrondissement de Katsushika, un quartier populaire de l’est de la capitale japonaise, Yoshiharu Tsuge voit son enfance marquée par la guerre et les privations qui s’ensuivirent. La disparition de son père en 1942, alors qu’il n’a que cinq ans, conditionne largement son univers : pauvreté, instabilité familiale et sentiment d’abandon sont des thèmes qui irrigueront toute son œuvre.
Contraint de travailler très jeune, il entre dans le monde du manga au milieu des années 1950, au sein du système des librairies de prêt (kashihon). Le manga, en ce temps là, est sous l’influence de Osamu Tezuka, mais bientôt, on verra poindre une bande dessinée plus adulte, le gekiga, un vocable forgé par Yoshihiro Tatsumi en 1957, à la fin de l’occupation américaine en 1954. Le cadre urbain tokyoïte modeste qui caractérise son travail : paysages de faubourgs, terrains vagues, bains publics, petits commerces… constitue la matière première de ses récits autobiographiques comme L’Homme sans talent.
C’est au sein de la revue Garo, fondée en 1964 par Sampei Shirato et Katsuichi Nagai, que Tsuge peut déployer ses récits à la tonalité sombre et fataliste, où les personnages, écrasés par leur condition, semblent condamnés à une forme de résignation. À partir de 1966, il y publie une série de récits qui tranchent avec l’énergie crue et idéaliste de Sampei Shirato, auteur de Kamui Den.
Yoshiharu Tsuge transpose dans la bande dessinée le shishōsetsu, parfois traduit sous le vocable « le roman du moi », un genre littéraire né au Japon au début du XXe siècle. Ses récits mêlent ainsi autobiographie et fiction, un procédé d’autofiction savamment dénommé watakushi manga, centré sur l’intime, les sensations et les états psychiques censés traduire une forme de justesse émotionnelle.
Trop sombre, trop intime, trop éloignée des standards narratifs de l’époque, à la manière de Tezuka ou d’Ishinomori, cette orientation suscite l’incompréhension, voire le rejet. Mais Tsuge, grâce à sa collaboration avec Shigeru Mizuki, dont il fut l’assistant, persiste dans la voie de ce que l’on dénommera plus tard le « manga d’auteur ». Son trait est sobre, exempt de toute volonté de séduction, habité et mystérieux, finement travaillé comme celui de son maître Mizuki, avec des noirs et blancs en permanent équilibre.
Dans La Vis (1968), œuvre inspirée d’un rêve, Tsuge pousse plus loin encore l’exploration de l’inconscient. Dans une démarche propre au surréalisme, cette œuvre sidère littéralement le public et remporte un immense succès critique. « Investissant un filon onirique où l’association libre le dispute au pulsionnel le plus direct, écrit Aurélien Pigeat dans ActuaBD.com, c’est une œuvre qui demande qu’on y revienne pour saisir toute la subtilité que masque une tonalité de prime abord absurde. Certaines innovations techniques s’y font jour. Ainsi des phylactères vides, sorte de pied de nez adressé au lecteur mais qui prend des sens divers selon son usage. C’est particulièrement visible dans "Le Patron du Gensenkan", où le personnage féminin, sourde, lit sur les lèvres pour comprendre ses interlocuteurs. La scène où le personnage principal l’agresse par derrière, dans le bain, avant qu’elle ne l’invite dans sa chambre en écrivant dans la buée sur le mur… » [en est une illustration].
Dans le recueil de nouvelles Les Fleurs rouges (ou pourpres, selon les éditions) où l’on retrouve les échos de ses récits de voyage, nourris par ses errances dans un Japon rural en marge du développement économique, Tsuge témoigne, écrit encore Aurélien Pigeat dans ActuaBD, « d’une forme d’ironie distante, voire grinçante : veillée funéraire perturbée par des malfrats malotrus, touristes pris au piège dans le désert ou encore point de vue d’une salamandre échouée dans les égouts. Mais rapidement, la place est ménagée à un narrateur sensible et curieux qui témoigne directement de ses pensées et de ses sentiments. »
Les années 1970 voient son œuvre reconnue, rééditée et adaptée, notamment pour la télévision. Mais cette consécration s’accompagne d’un retrait progressif. Fragilisé par des troubles anxieux persistants, il revient à la bande dessinée avec L’Homme sans talent, en quelque sorte son testament artistique. Refusant les compromis, fuyant la réussite comme une injonction, le personnage marginal au centre du récit cristallise les obsessions de Tsuge : l’échec, la fuite, vécue non sans un certain sentiment de liberté.
En 1987, Tsuge cesse définitivement de publier et se retire de la vie publique. Mais il a eu l’occasion de connaître une belle rétrospective à Angoulême en 2020, que Thomas Figuères a chroniquée sur ActuaBD.. Il avait reçu, lors de son passage, un Fauve d’honneur.
Auteur rare, tourmenté et exigeant, Yoshiharu Tsuge laisse une œuvre peu abondante mais d’une intensité exceptionnelle. Il n’est pas trop tard pour la découvrir.
Par Didier PASAMONIK
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Bibliographie de Yoshiharu Tsuge en France
• Le Marais, 1965-1966, Garo, Seirindō. Éditions françaises : Cornélius, 2020.
• Les Fleurs rouges, 1967-1968, Garo, Seirindō. Éditions françaises : Cornélius, 2019.
• La Vis, 1968-1972, Garo, Seirindō. Éditions françaises : Cornélius, 2019.
• Divagation, années 1970, (revue japonaise). Éditions françaises : Bang !, Casterman, 2005.
• La Jeunesse de Yoshio, 1973-1974, (prépublication en revues, dont Garo), Seirindō et autres. Éditions françaises : Cornélius, 2020.
• Saisi par la nuit, 1975-1981, (revues diverses), Seirindō et autres. Éditions françaises : Cornélius, 2021.
• Désir sous la pluie, 1981-1985, (revues diverses), Seirindō et autres. Éditions françaises : Cornélius, 2023.
• L’Homme sans talent, 1985-1986, Comic Baku, Nihon Bungeisha. Éditions françaises : Ego comme X, 2004 ; réédition Atrabile, 2018.