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Très bon
12 novembre 2025
Dans cet album, Thomas Brosset raconte la fin de vie de ses parents, leur condamnation à la dépendance, et son rapport à ce nouvel état de fait, lui qui était jusqu’alors encore l’enfant de ses parents. Une mue qui le conduit à devenir le parent, l’adulte responsable, celui qui prend en charge deux adultes qui se perdent progressivement, à la fois l’un et l’autre, et eux-mêmes. L’un ne parle presque plus et plonge constamment dans le sommeil, cet exercice qui consiste à faire le mort tout en étant vivant. L’autre, atteinte par la maladie d’Alzheimer, oublie tant que le simple fait de se déplacer la conduit à s’égarer dans l’espace comme dans le temps.
Le sujet de cette bande dessinée est lourd, bien évidemment, mais son traitement, profondément empathique et plein d’humanité, s’accompagne d’un humour léger, parfois pince-sans-rire, mais aussi involontaire, conséquence de la maladie. La maman, Pierrette, devient une véritable Tatie Danielle avec ses paroles sans filtre et son caractère souvent odieux avec les aidantes. Une véritable enfant déboussolée, sans repères ni règles sociales, dont la personnalité brute transparaît. Pierrette est désespérément attachée à la vie dont elle refuse qu’on l’arrache, à savoir sa maison et ses souvenirs, aussi fugaces et inconstants soient-ils, pour un infâme lieu de retraite.
Pour Thomas, ce récit est un maelström de sentiments qui reflète sa position dans le fleuve de la vie. On se projette dans la finitude de ses parents en fin de vie, espérant à la fois ne pas connaître le même sort, celui de la maladie, et leur tenir la main aussi longtemps que possible afin de profiter ensemble. On est troublé, inquiet, effrayé de se voir soi-même vieillir, nous informant par là-même que si nous ne sommes pas encore séniles, nous surestimons notre jeunesse. Le corps nous rappelle que le temps passe à toute vitesse. Enfin, on envie le jeune âge, l’avenir et l’insouciance des enfants qui ne font que crapahuter à l’aube de leur existence. Le cycle de la vie, en somme.
L’auteur souffre continuellement, avec beaucoup de pudeur, d’une situation qu’on ne peut maîtriser, mais seulement accompagner. Il existe une forme d’impuissance dramatique qu’on intériorise autant que faire se peut. Un combat contre soi-même afin d’espérer être à la hauteur. Celle du bonheur et des sacrifices consentis dans sa jeunesse par ses parents pour l’éduquer. À aucun moment l’auteur ne se plaint. Il ne s’agit pas d’une bande dessinée qui se complaît dans l’étalage de sentiments négatifs. Cet album est aussi plein de joies et de maladresses qui font des souvenirs. Thomas télescope ainsi son réel avec ses souvenirs d’enfance qui surgissent d’une page à l’autre, sans prévenir.
Cette bande dessinée est une boîte à souvenirs à valeur de thérapie pour un auteur ayant vécu des moments de vie non pas isolés mais universels dans leur réalité. Afin de les retranscrire, Thomas Brosset a fait le choix d’un trait enfantin et s’en explique auprès des éditions Flblb : « J’ai essayé de dessiner de manière réaliste pendant des années, sans succès, puis j’ai vu mes filles dessiner avec bonheur sans se soucier de questions formelles et je leur ai emboîté le pas. J’aime penser que ce sont mes filles qui m’ont appris à dessiner. Je dessine comme je jouais, enfant, aux Playmobil, j’approche mon visage très près du papier, j’entends les voix des personnages dans ma tête. L’histoire de ce livre questionne la part d’enfance qui est en nous, superposer un dessin enfantin avec un propos adulte était cohérent ».
Nous sommes d’accord avec l’auteur. Ce dessin enfantin ne fait, après tout, que refléter le regard d’un homme qui, s’il est devenu le parent de ses parents, n’en est pas moins éternellement leur enfant. Ces souvenirs qui se multiplient nourrissent ce parti pris graphique et ébranlent le réel, à la fois ressenti et vécu. Ils engendrent une confusion entre une nostalgie soudaine et la souffrance nourrie par des faits cruels.
Le tissu de cette authenticité narrative devient un patchwork de perceptions où tout s’entremêle, souffrance comme bonheur, passé comme présent, jusque dans les rêves dont on ne sait plus bien s’il s’agit de cauchemars angoissants ou de moments d’une délivrance bienvenue. Le peu de précisions temporelles dans le récit renforce cette impression d’un brouillard du temps où les événements désordonnés s’enchaînent dans un va-et-vient constant, comme si l’on scrutait l’esprit de l’auteur. La seule certitude étant alors d’avoir emprunté le chemin menant à la mort.
La maladie est une souffrance pour soi, mais également pour les autres. Thomas doit combattre son sentiment de culpabilité. À la fois celui de penser de ne jamais avoir assez fait pour ses parents, mais aussi celui d’espérer une mort rapide face au poids psychologique insoutenable que fait peser la vie à bout de bras. Ses nuits sont ainsi perturbées par ces angoisses. Aurait-il perdu sa nécessaire empathie ?
Pour Pierrette, la maladie d’Alzheimer la conduit, de manière inconsciente, à une vie qui se désagrège petit à petit, s’enfonçant dans la violence du temps qui s’abîme dans le néant. Dans cette maison de retraite, vécue comme un mouroir, la mère de Thomas se défend avec hargne et n’hésite pas à faire tâter de sa canne les autres pensionnaires qu’elle juge envahissants. On s’imagine alors benoîtement cette petite vieille que l’on retrouve dans des œuvres est-asiatiques et qui maîtrise les arts martiaux. Il s’agit de trouver à rire.
Mais pour son fils qu’elle ne reconnaît plus, se propage le sentiment légitime d’un effondrement sous ses pieds. Le sentiment d’être projeté dans un vide béant, celui d’un regard parental qui ne voit plus en vous qu’un inconnu, certes sympathique, mais un anonyme quand même. Le deuil commence ainsi du vivant de la personne que l’on connaissait depuis toujours, que l’on continue de côtoyer et qui, pourtant, est déjà partie, engoncée dans sa propre réalité, revenant à son enfance, à l’origine de sa vie.
Tous derrière et eux devant est une véritable déclaration d’amour filiale, profondément émouvante. Un témoignage nourri par la justesse du ton, une humanité teintée d’un humour précieux, et une pudeur subtile. Cette bande dessinée nous donne à lire un récit prenant, emprunt d’universalité, et ne manquera pas de troubler celles et ceux qui ont vécu pareille situation. En lisant cet album, chacun et chacune appréciera différemment le récit selon la place qu’il ou elle occupe sur le cheval, mais auront pour point commun d’être saisis par la portée du récit.
Par Romain GARNIER
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Tous derrière et eux devant - Par Thomas Brosset - Éd. Flblb - Paru le 22 août 2025 - 184 pages - 15.7 x 0.7 x 22 cm - 20 euros.