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21 août 2025
Cinq grands reporters - Fabrice Arfi, Benoît Collombat, Elodie Gueguen, Michel Despratx, Geoffrey Le Guilcher - réunissent pour la première fois toutes les pièces du puzzle reliant l’ancien président français Nicolas Sarkozy au dictateur libyen aujourd’hui décédé, Mouammar Kadhafi. Cette enquête inédite met en lumière un scandale d’État aux ramifications multiples, mêlant corruption au plus haut niveau de la République, intérêts pétroliers et nucléaires, financement occulte de campagnes électorales, réseaux d’intermédiaires douteux, opérations de désinformation et morts suspectes...
Les révélations, issues du travail conjoint d’enquêteurs de Mediapart et de Radio France, dressent le portrait d’une affaire d’une ampleur inédite. Elles mettent au jour la façon dont des négociations diplomatiques, économiques et militaires ont pu se croiser avec des ambitions personnelles et électorales. Des contrats énergétiques juteux aux marchés nucléaires stratégiques, en passant par l’argent libyen qui aurait alimenté la campagne présidentielle de 2007, c’est toute une mécanique de compromissions et de manœuvres secrètes qui se dévoile.
L’enquête, rigoureuse et minutieuse, remonte le fil des événements pour montrer comment ces relations troubles se sont nouées, puis comment elles ont été masquées. Au centre de ce réseau : des intermédiaires aux méthodes opaques, jouant sur plusieurs tableaux, brassant des millions, et servant de relais entre Paris et Tripoli. Les opérations de désinformation, destinées à brouiller les pistes et à décrédibiliser les témoins, côtoient les disparitions suspectes qui alimentent le climat d’ombre et de menace entourant l’affaire.
Les coulisses du pouvoir : de Tripoli à Paris
C’est en 2012 que Mediapart bouscule l’ordre établi. Des documents, attribués à Jean-Charles Brisard, dévoilent l’existence d’un accord secret conclu dès 2005 et formalisé en 2006 : un financement de 50 millions d’euros en échange du soutien de Kadhafi à la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy, dont le budget officiel était de l’ordre de 20 millions.
Ziad Takieddine, homme d’affaires franco-libanais, apparaît immédiatement comme l’intermédiaire-clé, assurant, selon ses propres aveux, avoir transporté des mallettes d’argent liquide depuis Tripoli jusqu’à Paris, remises en main propre à Claude Guéant (alors bras droit du Président) et Nicolas Sarkozy. Le nom de Béchir Salah Béchir émerge dans ce récit tissé de discrétion : ancien directeur du fonds souverain libyen (Libyan African Portfolio), il devient l’"argentier" chargé de superviser ces versements, avant de trouver refuge en France sous une protection diplomatique troublante.
Enquête d’État : témoignages, rétractations, pièces à conviction...
L’enquête judiciaire s’engage en 2013, sous la houlette des juges Tournaire et Grouman, ouvrant une information pour « corruption, trafic d’influence, faux, blanchiment... ». Les mises en examen s’enchaînent : Sarkozy, puis ses proches — Guéant, Hortefeux, Woerth, Djouhri ... — sont tous sommés de répondre des soupçons qui pèsent sur eux. Les témoignages se succèdent, oscillant entre aveux publics et rétractations aussi spectaculaires que suspectes. Takieddine, initialement franc, infléchit sa position à plusieurs reprises, allant jusqu’à nier ses propres déclarations — un scénario rocambolesque qualifié par la justice de "subornation de témoin".
À cela s’ajoute le témoignage en filigrane de Choukri Ghanem, ancien ministre libyen du Pétrole, retrouvé noyé dans le Danube peu après ces révélations. Il avait tenu un carnet mentionnant entre autres des versements de 6,5 millions d’euros à la campagne. Enfin, les affirmations de Moftah Missouri, interprète personnel de Kadhafi, renforcent la gravité du dossier : il confirme publiquement avoir eu connaissance d’un versement, et ce dès 2007. Un document attribué à Moussa Koussa, ancien chef des services secrets libyens, est également authentifié par la justice française, malgré son démenti initial.
Tribunal et turbulence : procès, documentaires, verdict à l’horizon...
Le procès s’ouvre en janvier 2025 devant la 32ᵉ chambre du tribunal judiciaire de Paris, pour s’étendre sur plusieurs mois d’audiences explosives et de revirements dramatiques. Le Parquet national financier y requiert contre Sarkozy une peine sévère : sept ans d’emprisonnement ferme, 300 000 € d’amende et cinq ans d’inéligibilité. Pour Guéant et Hortefeux, les réquisitions sont à peine moins lourdes.
Les plaidoiries finales, qui ont duré près de cinq heures, donnent lieu à un déferlement de dénégations et d’attaques contre ce que la défense qualifie d’« acharnement politique ». Sarkozy a changé sa version à quatre reprises au cours du procès, selon Mediapart. Le documentaire Personne n’y comprend rien, de Yannick Kergoat, sort presque en simultané : en 103 minutes, il remonte les treize ans d’audition, d’enquête, d’ombres, d’indices — en soufflant l’opacité pour en faire un récit limpide et glaçant. Le jugement est attendu le 25 septembre 2025, date fixée comme un moment décisif pour la Vᵉ République.
Cette BD-enquête restitue le travail de plusieurs années de journalisme d’investigation, traduisant en images et en récits une matière complexe mais essentielle à comprendre. Sortie alors que Nicolas Sarkozy a été mis en examen en mars 2018 pour « corruption passive », « recel de détournement de fonds publics » et « financement illégal de campagne électorale », elle offre au grand public un décryptage clair et documenté d’un dossier explosif.
Véritable best-seller, saluée unanimement par la presse comme par les lecteurs, cette bande dessinée démontre la puissance du journalisme graphique pour rendre accessible et percutante une affaire politico-financière d’ampleur internationale. Au fil des pages, d’ailleurs magnifiées par les couleurs de Cécily de Villepoix et une mise en scène dessinée signiée Thierry Chavant, le lecteur mesure à quel point l’affaire Sarkozy-Kadhafi dépasse le simple cadre d’un financement de campagne pour s’inscrire dans un jeu mondial d’intérêts stratégiques, de compromissions et de luttes d’influence.
Dans le tumulte de l’affaire Sarkozy–Kadhafi, les figures de la diplomatie, de l’argent et du pouvoir s’entremêlent, confondant les frontières entre ce qui est dit et ce qui est secret. Dans ce grain de sable glissé dans les rouages de la République, c’est le socle éthique et politique lui-même qui vacille, suspendu à la sentence d’un tribunal…
Par Jessy LEMESLE
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Sarkozy-Kadhafi, des billets et des bombes. Par Fabrice Arfi, Benoît Colombat, Thierry Chavant, Michel Despratx, Elodie Gueguen, et Geoffrey Le Guilcher - Editions Delcourt / La Revue Dessinée, 25,50 € (édition réactualisée)
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