Très bon
21 novembre 2025
Lucie Morel est née dans une famille de 3 enfants, Pauline étant sa grande sœur, Léa sa petite sœur. Au début de l’album, on suit son quotidien de jeune fille dans la cour d’école, sa rencontre avec Justine, ses angoisses nocturnes, ou sa complicité avec Pauline. Elle évoque ses visites familiales à sa tante, devenue handicapée à la suite d’un accident de voiture, les repas au Buffalo Grill, et sa pratique sportive dans les bassins.
Un jour, alors que c’était l’hiver, la pluie battait le pavé et le retour de la piscine fut interrompu par un accident. Certes, l’incident n’était pas grave, mais les conséquences furent inimaginables pour Lucie. La prise de conscience fut immédiate. La mort pouvait la toucher, elle, ses parents, ses sœurs. La grande faux pouvait couper à tout instant le fil invisible qui relie chacun et chacune au théâtre de marionnettes qu’est l’existence. Cela n’arrive pas qu’aux autres. Une réalisation brutale.
Lucie Morel noircit toujours davantage de papier afin d’exprimer ses peurs, celles d’une petite fille qui se sent tourmentée par la vie elle-même. La mort de sa mère dans un accident de voiture, les espaces plongés dans le noir, sa sœur Pauline quand elle interprète une sorcière, le vide de l’univers et la mort constituent un empilement d’anxiétés, de possibilités insupportables pour l’esprit de Lucie. Graphiquement, sa tête est étirée comme si cet afflux de sentiments négatifs innervait un gonflement nerveux, comme si une soupape peinait à relâcher la pression, comme si la jeune fille était victime d’une macrocéphalie émotionnelle.
Dans le même mouvement se développent des troubles obsessionnels compulsifs : la nécessité de dire certains mots à plusieurs reprises afin de ne pas attirer le mauvais œil, de tourner sur elle-même afin de ne plus se sentir emmêlée, de ne pas souffler toutes les bougies en même temps afin que la fête d’anniversaire ne tourne pas à la mort de tous les invités, voire poser ses chaussures dans l’axe d’une courbe dont elle est l’inventrice. Perçus de l’extérieur, de tels comportements pourraient prêter à rire ou jugés ridicules, mais la souffrance face à ces pensées envahissantes, ces rituels inévitables, font du quotidien une source de souffrances bien réelles.
Les années passent et les mots ne sont que difficilement identifiés pour cerner les comportements de Lucie. Cela ne l’empêche néanmoins pas de connaître une adolescence pleine de joie, mais aussi ses affres, telles des amitiés brisées du jour au lendemain, assorties de rabibochages express, les amours et son lot de déceptions, ou des boutons d’acné qui donne la vive impression que Dieu a confondu le visage de Lucie avec une pizza pepperoni. Ce n’est que lors de ses études supérieures que Lucie va se confronter à ses TOC en prenant rendez-vous avec un spécialiste.
Tout au long des pages de cet bel album, Lucie Morel multiplie les supports et les techniques graphiques faisant de son titre un véritable lieu de brassage visuel et narratif : photos personnelles redessinées avec réalisme, dessin enfantin, dessins mettant en scène la pop culture, l’index de ses symptômes dans le cadre de son traitement psychologique, véritables coupures de journaux la concernant, scan de son diplôme obtenu lors de ses études supérieures, extraits de son journal intime, etc.
En lisant ces pages, on est troublé par la sincérité du témoignage, pris par le récit de ces années qui défilent, plein d’empathie pour cette petite fille, puis cette jeune femme, qui tente vaillamment de surmonter, comme elle peut, ce flux ininterrompu d’injonctions qui s’écoule dans sa tête devenue grosse comme une patate. On est comme arpentant sa psyché, spectateur et spectatrice de ses turpitudes.
Lucie Morel n’hésite pas à s’emparer de la page pour l’organiser selon son bon vouloir afin d’exprimer au mieux toute la complexité de ses émotions, mêlant dessin réaliste et dessin naïf. Une démarche d’autrice déjà très aboutie prend en considération les nombreuses potentialités du médium. Poésie, rires, détresse, bonheur, déception, angoisses, espoir, amour, ce panel d’émotions est au service d’un beau moment de lecture et de communion avec une autrice à suivre.
Par Romain GARNIER
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Toc Toc - Par Lucie Morel - Éd. Même Pas Mal - Paru le 5 septembre 2025 - 160 pages - 20 x 1.8 x 26.4 cm - 25 euros.