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Cette année, le jury Artémisia était composé de Chantal Montellier - autrice de bande dessinée et co-fondatrice du Prix Artémisia -, Julie Scheibling - scénariste -, Isabelle Beaumenay-Chaland - directrice artistique du festival « Les Rencontres Chaland » -, Patrick Gaumer - écrivain et journaliste, auteur du Dictionnaire mondial de la BD (Larousse) -, Pascal Guichard - directeur artistique, graphiste et plasticien -, Christophe Vilain – enseignant, journaliste, rédacteur en chef de TraitpourtraitBD et de Zoolemag.com -, et Julie Sicault Maillé - commissaire d’exposition, directrice artistique de SIANA, enseignante à l’Université).
Le Grand Prix Artémisia : La Tête de mort venue de Suède de Daria Schmitt
Ensemble, ils ont décidé de récompenser Daria Schmitt qui avait déjà reçu, en 2023, le Prix Artémisia Fantastique pour son merveilleux ouvrage Le Bestiaire du crépuscule (Dupuis) et en 2018 avec Mention spéciale du dessin pour son album Ornithomaniacs (Casterman).
Nous ne pouvons que reconnaître la justesse de ce choix du jury puisque notre rédaction a elle-même récompensé l’autrice de son Prix ActuaBD du Meilleur Album 2025.
Le récit de La tête de mort venue de Suède se déroule à Paris. Conservé dans la galerie de Paléontologie et d’Anatomie comparée du Jardin des Plantes, le crâne de René Descartes se réveille chaque nuit et réfléchit à voix haute. Les squelettes des animaux finissent par s’animer à leur tour afin d’entrer en discussion avec cet homme qui a théorisé l’animal-machine, dépourvu d’âme, et le « cogito ergo sum ». « La supériorité de l’homme n’est qu’un préjugé d’espèce » lui assène un cétacé dans un débat opposant spécisme et anti-spécisme.
Au fil des pages, et à travers une multitude d’allers et retours dans le temps, le crâne du « père de la modernité » égrène ses réflexions et raconte les aventures rocambolesques de son crâne qui n’a cessé de passer de main en main, narrant par la même une histoire de la pensée scientifique entre le XVIIe et le XXe siècles.
Sur note site, Anthéa Mariani qualifiait l’album de la manière suivante : « D’une beauté aussi désarmante qu’onirique, La Tête de mort venue de Suède vient confirmer - si tant est que nous en puissions douter - l’incomparable talent de scénariste et d’illustratrice de Daria Schmitt. Pendant une bonne centaine de pages, immergez-vous, le temps d’une nuit, dans les collections du Muséum d’Histoire naturelle de Paris et dans l’invraisemblable conversation de ses hôtes squelettiques autour de la tout aussi invraisemblable histoire vraie autour des os de Descartes. […] Souvent favorisée pour la légèreté qu’apporte le dessin à la lecture, on oublie souvent combien la bande dessinée trouve aussi ses lettres de noblesse dans une belle prose. En l’occurrence, celle de Daria Schmitt ne déçoit pas. »
Prix spécial Résistance : Syndrome Italie, de Tiziana Francesca Vaccaro et Elena Mistrello (Presque Lune)
Traduite de l’italien par Laurent Lombard pour la collection Lune froide, cette bande dessinée est signée par deux autrices italiennes, récompensées à plusieurs reprises pour leurs créations artistiques au-delà des Alpes : Tiziana Francesca Vaccaro et Elena Mistrello.
Ensemble, elles relatent le destin de Vasilica. Une femme d’Europe de l’Est qui, comme tant d’autres avant elle, ont quitté famille et enfants afin de trouver un emploi en Italie. Un pays où ces immigrés occupent des métiers d’aides ménagères et de soins à la personne appelées « les aidantes ». Des emplois souvent difficiles et qui laissent des cicatrices, tant dans le corps que l’esprit, à un point tel que bon nombre de ces femmes venues de Roumanie, de Pologne, d’Ukraine et de Moldavie souffrent de que l’on a baptisté « syndrome Italie ». Avec le vécu de Vasilica, les autrices nous emmènent sur les traces de ce syndrome de Parlerme à Milan.
Prix Beaux-arts : Le Dernier Peintre, de Mandragore (L’Œuf)
Pour bon nombre d’être humains, l’art, l’acte créatif, ne va pas de soi. Il peut être perçu au mieux comme une indéniable étrangeté, un chemin de vie qui manque d’ambition, au pire comme un cul-de-sac d’une société obsédée par l’homo economicus. Ne parlons même pas de la préservation de l’art, ni de savoir ce qui peut être rassemblé sous cette bannière. Il n’en est pas moins que cette question de la place de l’art et sa préservation dans des sociétés humaines toujours plus utilitaristes, qui confondent culture et loisirs, qui s’appuient sur une IA en imaginant produire de l’art, obsède et inquiète légitimement les artistes.
On peut se souvenir de Mimésia de Hugues Micol, une bande dessinée parue en 2025. Son synopsis, tel que relaté par Kelian Nguyen sur notre site, est on ne peut plus clair : « Tin, robot humanoïde, professeur de sport au collège sans histoires, voit son destin basculer le jour où il croise, par hasard, un buste de marbre du XVe siècle abandonné dans la rue. Saisi par un émoi inexplicable, sa conscience s’éveille face à la beauté. Une révélation dangereuse dans ce monde gouverné par le Canon, intelligence artificielle tyrannique qui veille à l’effacement de toute forme d’art qui pourrait troubler l’ordre établi. Poursuivi par une milice au service de « l’obscurantisme », Tin embarque dans sa cavale sur un vaisseau interstellaire aux côtés d’un groupe de pirates de l’espace, des rebelles qui se sont donnés comme mission de sauver, conserver et diffuser les œuvres d’art de l’humanité. Une résistance culturelle face à la robotisation, la marchandisation de la création, et le nivellement par le bas de toute création ».
Si le récit ne porte pas exactement les mêmes questionnements, la BD Préférence Système d’Ugo Bienvenu (Grand Prix de la Critique ACBD 2020) envisage lui aussi une menace sur l’héritage culturel de l’humanité : « Le « Bureau des Essentiels » juge de ce qui doit être gardé ou détruit. Quand les juges imposent leur visa d’élimination sur des données, la sentence est implacable. Il faut faire de la place ! Trouver tant de gigaoctets avant le soir ! Libérer de la mémoire... Expression fort peu adéquate quand il s’agit de faire disparaître des poèmes d’Arthur Rimbaud ou un film de Stanley Kubrick. Des agents ne peuvent cependant pas se faire à l’idée que des pans entiers du patrimoine culturel de l’humanité disparaissent pour laisser la place aux derniers épisodes d’une série à la mode. Alors, en infraction aux règles de leur profession, ils conservent clandestinement des fichiers contenant des œuvres ou des informations qu’ils estiment dignes d’être sauvegardées. Et prennent ainsi des risques pour leur liberté voire leur vie... » (Frédéric Hojlo sur ActuaBD)
On peut enfin citer, à une toute autre époque, le livre de Jules Vernes, bien que publié de manière posthume en 1994, intitulé Paris au XXe siècle. On y suit le destin du jeune Michel Dufrénoy à l’aube des années 1960. Diplômé de lettres classiques à 16 ans, il fait figure de « mouton noir » pour une société dans laquelle seuls sont valorisés le commerce et la technologie. La culture est méprisée et l’art jugé inutile. Dans les librairies, on ne pourra vous proposer que des livres de sciences et techniques. Seul espoir pour Michel, alors à la recherche d’auteurs du XIXe siècle : la bibliothèque impériale.
Mais revenons à l’ouvrage récompensé par le Prix Artémisia : Le Dernier Peintre. Dans cette BD, Mandragore propose une idée à la fois simple et forte qui résonne avec les œuvres précédemment citées : une institution accueille des personnes atteintes de « crises artistiques ». On tente de soigner ces personnes en marge de la société, mais ils sont aussi des objets d’étude et de curiosité scientifique. Dans cette société où l’art n’a plus sa place car jugé peu en phase avec les canons de l’utilitarisme, Charles Mazov est peintre. Le dernier. Et lui aussi est interné.
Prix Humour graphique : Betty Boob, de Vero Cazot et Julie Rocheleau (Dargaud)
Œuvre initialement publiée en 2017, aux éditions Casterman, elle connaît une réédition chez Dargaud. À l’époque, David Taugis s’exprimait sur ActuaBD en ces termes à son sujet : « Parmi les maladies graves traumatisantes, le cancer du sein s’impose dans la douleur la plus profonde. Celle qui doit, dans cet album, perdre un sein pour survivre, va subir un effet bilatéral, avec l’éloignement embarrassé, voire honteux, de son compagnon. Pour la jeune femme convalescente, le hasard des rencontres va entraîner une belle surprise : la découverte d’un milieu ou sa différence récente peut devenir... une attraction.
Vaste récit muet, à la manière d’un film avec intertitres, Betty Boob raconte la maladie et son lot de deuils successifs avec une fantaisie rayonnante. On y trouve le charme romanesque de Un Océan d’amour, mais aussi, contexte du cirque oblige, un peu de Freaks de Tod Browning, voire de Cristal qui songe. La libération que vit Betty s’accompagne aussi d’une revanche, doublée d’une morale à l’ironie mordante qui, en quelque sorte, boucle la boucle des rejets humiliants qui l’ont portée au bord du gouffre.
Par la force de pages constamment inventives, les autrices parviennent à illustrer le scénario sans une grande palette de couleurs, car avant tout centrées sur les émotions de Betty, et ce nouveau monde qui la bouscule avant de lui faire une place. Et au-delà de l’efficacité formelle, un des grands mérites de cet album réside dans sa capacité à amener un public masculin à accorder une attention définitive à ce cancer sans équivalent ».
Prix Initiation : Et c’est ainsi que je suis née, de Fanny Michaëlis (Casterman)
En 2025, Fanny Michaëlis avait été interviewée sur par Jade Mouti et Kelian Nguuen, tandis que son ouvrage avait été chroniqué par Noémie Sirat : « Dessinée uniquement au crayon noir comme dans sa précédente œuvre, elle raconte l’histoire en deux parties d’une jeune fille qui naît la tête à l’envers. Celle-ci, peu bavarde et rejetée lors de son enfance, s’émancipe petit à petit du foyer familial jusqu’à « retrouver sa tête ». La deuxième partie, quant à elle, se concentre sur sa nouvelle vie et notamment sur son emploi dans un aéroport, lieu de croisements, de voyages, d’arrivées et de départs souhaités mais aussi d’expulsions et de contrôles [...] Au départ présenté comme un conte surréaliste, cette deuxième partie se révèle être en récit initiatique à la fois une lutte politique et féministe. Bien qu’elle et son entourage soient exposés à la violence, au racisme et à l’inégalité, l’héroïne cherche à s’affirmer. Entre les dialogues écrits à la main et sans bulles et des dessins expressionnistes, les personnages se métamorphosent et bougent leurs corps jusqu’à prendre toute la place de certaines pages ».
Prix Métamorphose : Ces lignes qui tracent mon corps, de Mansoureh Kamari (Casterman)
Enfin, Ces lignes qui tracent mon corps avait déjà retenu l’attention de l’ACBD (Association des Critiques et journalistes de Bande Dessinée) puisqu’elle figurait dans sa sélection des quinze meilleurs albums de l’année 2025.
Sur ActuaBD, voici ce qu’en disait Jade Mouti : « L’histoire que raconte Mansoureh Kamari est troublante. Non pas parce qu’elle dérange - au contraire, tout ce qui est dit doit être dit, et surtout entendu -, mais parce qu’elle nous plonge dans le quotidien de l’autrice lorsqu’elle était enfant. Les drames qui jalonnent sa jeunesse ne sont pas des événements exceptionnels ; ils appartenaient à sa routine, à une normalité imposée et pourtant profondément violente. Kamari réussit à nous entraîner dans cette vie qui nous paraît dystopique, alors qu’elle constituait pour elle une habitude. Le récit naît d’ailleurs d’un paradoxe puissant : son choix de poser nue dans des classes de modèle vivant. Se mettre à nu aujourd’hui pour raconter l’enfermement de son corps d’hier. Elle qui fut autrefois réduite à son corps le rend désormais visible, public - et ainsi, elle devient plus que lui. Il ne la limite plus, puisqu’il n’a plus de frontières à tracer autour d’elle ».
Une fois encore, le palmarès du Prix Artémisia est de grande qualité et confirme, malgré d’incontestables avancées et bientôt vingt années d’existence, son rôle de promotion artistique d’autrices de talent. Pour rappel, le Prix Artémisia a préalablement publié une sélection de 19 titres de laquelle sont issues les lauréates. Des bandes dessinées qui ont été retenues pour « leur qualité, leur originalité, leur créativité ».
– Abîmes, de Lucile Corbeille (Delcourt)
– Betty Boob, de Vero Cazot et Julie Rocheleau (Dargaud)
– Ces lignes qui tracent mon corps, de Mansoureh Kamari (Casterman)
– Dames de fraises, doigts de fée, de Annelise Verdier, d’après l’ouvrage d’enquête de Chadia Arab (ALIFBATA)
– Demain, de l’Autre Côté, de Tina Cho et Deb Jj Lee (Akileos)
– En quête de liberté, Comment je me suis sortie de l’enfer de Daesh, de Gaële Joly, Sana et Tugce Audoire (Vuibert Graphic)
– Et c’est ainsi que je suis née, de Fanny Michaëlis (Casterman)
– Frida Kahlo - Un tramway nommé Diego, de Dominique Osuch (Futuropolis)
– La Tête de mort venue de Suède, de Daria Schmitt (Dupuis)
– La Tête sur mes épaules, de Bénédicte Müller (Atrabile)
– La Promesse du souffle, d’Anne Idoux et Carine Borgi (Rue de Sèvres)
– Le Dernier Peintre, de Mandragore (L’Œuf)
– Lointains mes mots, d’Anaële Hermans et Sandrine Revel (Dargaud)
– Marcie, de Cati Baur (Dargaud)
– Moheeb sur le parking, de Clara Lodewick (Dupuis)
– On ne parle pas de ces choses-là, de Marine Courtade et Alexandra Petit (Casterman)
– Syndrome Italie, de Tiziana Francesca Vaccaro et Elena Mistrello (Presque Lune)
– Une Obsession, de Nine Antico (Dargaud)
– Wax Paradoxe, de Justine Sow (Bayard Graphic)
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Le Prix Artémisia sur ActuaBD :
– Les huit titres récompensés du Prix Artémisia 2025, de Perrine Lavorel
– « Madones et Putains », de Nine Antico, Grand Prix Artémisia 2024, de Charles-Louis Detournay
– « Perpendiculaire au soleil », de Valentine Cuny-Le Callet, Grand Prix Artémisia 2023, de Didier Pasamonik
– Prix Artémisia 2022 : six titres primés et des autrices à suivre, de Thelma Susbielle
– L’autrice finlandaise Tiitu Takalo Prix Artémisia 2021, de Didier Pasamonik
– "Ada" de Barbara Baldi (Ici Même) Grand Prix Artémisia 2020, de Jaime Bonkowski de Passos
– Prix Artémisia 2019 : découvrez le Palmarès, de Vincent Savi
– Lorena Canottiere Grand Prix Artemisia 2018 pour « Verdad » (Ed. Ici Même), de Didier Pasamonik
– Prix Artémisia 2017 : quatre livres récompensés, de Frédéric Hojlo
– Le Prix Artémisia de la bande dessinée féminine fait la leçon au Festival d’Angoulême, de Didier Pasamonik
– L’année 2014 de la bande dessinée féminine, de Didier Pasamonik
– Jeanne Puchol : "La création est forcément différente d’un sexe à l’autre.", de François Boudet
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