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La Tête sur mes épaules - Par Bénédicte Müller - Éd. Atrabile

Par Romain GARNIER Excellent 23 septembre 2025 
Les éditions Atrabile publient La tête sur mes épaules de Bénédicte Muller. La première bande dessinée de cette illustratrice. Et quelle première ! Ce roman graphique est d’une très grande finisse narrative et porteuse d’idées graphiques fortes. Il n’en fallait pas moins pour traiter un sujet aussi difficile que l’abus sexuel sur les enfants. En 216 pages, l’autrice parvient à décrire subtilement les mécanismes d’emprise, le silence, le déni et les graves conséquences psychologiques pour les victimes grâce à des mises à distance graphique habiles. Encore une excellente bande dessinée publiée par les éditions suisses Atrabile, et on ne s'en lasse pas.

On est heureux dans cette famille de huit enfants. On se chamaille, certes, mais on s’amuse. On vit en tribu, on y est inséparables. Grand-mère vit sous le même toi, de même que le père, la mère, Valentine et son compagnon, que l’on surnomme « la grosse tête ». Et comme dans toutes les autres maisons, les têtes de chacun et chacune se détachent sans peine des corps. Têtes qui se solidarisent avec le corps tout aussi aisément lorsqu’on les replace.

Les têtes des adultes sont énormes et leurs corps immensément grands. Les enfants, eux, sont tout petit. Et avec leurs petites têtes, il apprécient jouer au bowling. Ce que n’apprécie guère la grand-mère. Quand elle croise une tête qui n’est pas solidement arrimée à son propriétaire, la beuglante n’est pas loin.

Dans cette tribu d’enfants se distingue Martha. Elle apprécie, comme les autres enfants, que la grosse tête se mette à leur hauteur et vienne s’amuser avec eux. Comme les autres enfants, elle est subjuguée par le savoir et les récits hauts en couleur de cet adorable grosse tête d’adulte. Comme les autres enfants, elle n’aime pas lorsque la grosse tête se met à hurler.

La Tête sur mes épaules - Par Bénédicte Müller - Éd. Atrabile
© Bénédicte Müller / éditions Atrabile (2025)

Martha a envie de grandir. Elle envie ce monde d’adultes qui ne mangent pas à la même table que celle des enfants. Martha s’entend très bien avec la grosse tête. Une nuit, alors qu’ils sont ensemble sur son lit, la grosse tête s’endort. La jeune fille n’ose pas la réveiller. Alors, elle s’endort à son tour, sur la couette. Dans le cours de la nuit, la grosse tête bouge et écrabouille l’enfant.

Au petit matin, une grande confusion l’assaillit. Son corps est ratatiné. Sa tête est devenue grosse. Elle prend sur elle, s’impose une forme de déni et se retrouve enchaînée à ce moment qui la hante. Petit à petit, Martha s’éloigne des autres enfants, s’isole et souffre toujours plus intensément à mesure que les années passent.

© Bénédicte Müller / éditions Atrabile (2025)

Bénédicte Muller réalise une bande dessinée bluffante, tel est le premier mot qui nous vient à l’esprit au terme de la dernière page. En premier lieu, on est fasciné par l’univers onirique construit par l’autrice. Un univers qui emprunte à l’enfance, au surréalisme et au conte, une manière idéale de préparer le terrain à toutes les métaphores graphiques et narratives à venir, gages d’une ingéniosité de la part de l’autrice. Le surréalisme narratif, incarné par la possibilité pour les personnages de se séparer de leur tête et de la remettre à sa place, instaure une atmosphère drôle et légère, à contre-temps de la violence qui se prépare.

Les enfants regardent des films, dont La Belle et la Bête de Jean Cocteau (film qui questionne le passage à l’âge adulte et la sexualité concomitante). Ils se voient conter le monde extérieur et participent à des jeux d’eau dans un salon transformé en espace aquatique. La dimension onirique est renforcée par ces adultes géants dont on ne distingue que le bas du corps et qui nous confrontent à la réalité telle que perçue par les enfants.

Cela souligne métaphoriquement l’existence de deux univers aux repères différents, l’un enfantin et l’autre non. Et le seul qui se met à portée de ce monde nourri d’amusement et de fantaisie est la grosse tête. Jamais le récit ne vient à montrer la réalité physique de cet agresseur, de même que l’abus sexuel qui est suggéré par cette grosse tête qui écrase la pauvre Martha.

© Bénédicte Müller / éditions Atrabile (2025)

Le corps de Martha ressemble désormais à un cratère. Elle a peur, se censure elle-même, angoissée à l’idée de répandre le chaos dans la tribu familiale. Puis elle a désormais une grosse tête, elle-aussi. Les autres ne la voient pas. Impossible selon elle. Quel silence ! L’enfant a été arraché d’un monde innocent et joyeux, forcé de rentrer dans celui des adultes. Tous les mécanismes d’emprise, puis de culpabilité et de souffrance psychologique sont ainsi mis en scène par l’autrice.

Les métaphores percutantes se succèdent. Le lieu où les armoires et les commodes se comptent par dizaines évoque le passé familial et les araignées du passé que les enfants veulent dépoussiérer. Le risque est d’y trouver des choses que certains auraient pu vouloir conserver dans l’ombre, référencées au registres des blessures éternellement envenimées.

Un trait fin et sans fioriture, des planches sans case, des espaces dessinés qui laissent place à l’imagination, Bénédicte Muller recourt à toutes les possibilités du medium pour donner une forte identité dessinée à sa narration. Ce récit de l’adulte-prédateur et de l’enfant-proie est d’une horrible tendresse graphique avec des couleurs jamais agressives. Ces choix visuels permettent néanmoins de mettre à une juste distance ce crime affreux, de sorte que la lecture ne soit pas insoutenable.

© Bénédicte Müller / éditions Atrabile (2025)

La tête sur mes épaules est d’une grande inventivité graphique, d’une finesse narrative déroutante, au service d’un sujet grave qu’il convient de ne pas éluder. Surtout dans une époque comme la nôtre où une moyenne de trois enfants par classe est victime d’inceste, sans parler de tous les autres types d’abus et d’agressions sexuels existants. La puissante dichotomie entre la délicatesse onirique de ce monde graphique et l’âpreté du fond est incontestablement la grande réussite de cet album qui doit être lu et partagé.

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782889231560

Le titre est retenu dans la sélection 2025 du festival Formula Bula.

La tête sur mes épaules - Par Bénédicte Müller - Éd. Atrabile - 17.5 x 2.2 x 24.5 cm - Paru le 12 septembre 2025 - 216 pages - 24 euros.

Atrabile ✏️ Bénédicte Müller France
 
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