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Trop Tard - Par Baptiste Delengaigne - Éd. 2042

Par Romain GARNIER Très bon 23 avril 2026 
Baptiste Delengaigne publie Trop tard aux éditions 2042, une première bande dessinée d’une maîtrise aboutie, tant sur le plan narratif que visuel. Avec une esthétique à la Osamu Tezuka, l’auteur nous propose un conte politique qui charrie dans ses dialogues les vieilles antiennes de l’extrême droite, rappelant par là-même toute sa dangerosité quel que soit le costume qu’elle endosse. Après Rouge Signal de Laurie Agusti, publié l’année passée et qui nous confrontait au poison, à la violence du masculinisme, le catalogue des éditions 2042 s’enrichit d’une deuxième bande dessinée ouvertement politique. Très réussi, cet album prend les atours d’une grande bouffonnerie tragi-comique où les idéologies extrémistes n’en demeurent pas moins extrêmement mortifères. Bienvenue en France où un coup d’État menace la République…mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Dans un flou temporel et géographique, le personnage de Claudine, un jeune homme bien sous tous rapports, est à la recherche d’un cousin que la famille ne parvient plus à contacter. A-t-il disparu ? Ce cousin se nomme Alain. Dans son malheur, Claudine se retrouve kidnappé par le gang des Mamelouks, une bande de brigands aux allures de pieds nickelés, qui sévit dans les environs. Ce groupuscule d’extrême droite donne aussi dans l’atelier de sculpture et le collectif entrepreneurial avec un dessein impérial : exalter la fibre nationaliste du peuple afin d’accélérer l’arrivée au pouvoir des véritables défenseurs de la France. Alors seulement le pays retrouvera sa grandeur.

Et quoi de mieux pour ressusciter l’envie de dominer le monde et de martyriser les minorités que de confronter chacun et chacune à des bustes de Napoléon dont le regard est à la fois sévère, plein de gravité, et conquérant ? Ces piètres artistes plasticiens du gang des Mamelouks se trouvent être, de fait, dirigés par Alain, un fanatique romantique décliniste qui harangue ses compagnons de route avec une ferveur qui n’a d’égale que l’obscurité labyrinthique de ses logorrhées et autres soliloques. Embarqué malgré lui dans l’aventure, Claudine est bringuebalé entre fascination, peur et hésitation. Les Mamelouks parviendront-ils au terme de leur projet funeste et artistique ?

Trop Tard - Par Baptiste Delengaigne - Éd. 2042
© Baptiste Delengaigne / Éditions 2042 (2026)

Un récit politique référencé

Avec ce premier album très maîtrisé, Baptiste Delengaigne élabore un récit et une proposition graphique abondamment référencés. Il parvient à faire dialoguer le fond et la forme, ce qui confère à l’ensemble un véritable décalage entre la gravité du sujet abordé et le sentiment d’un burlesque omniprésent. Celui qui l’incarne le mieux est le personnage d’Alain. Un prénom probablement choisi en référence à la fois à Alain de Benoist, théoricien de la Nouvelle Droite à partir des années 1970, et Alain Soral, essayiste et idéologue antisémite. Alain décline ainsi les antiennes traditionnelles de l’extrême droite mais aussi les plus récentes, et ce au gré des situations loufoques et violentes qui parsèment la narration.

Tout y passe. Des références allant de Maurice Barrès (l’enracinement, la terre et les morts) à Renaud Camus (grand remplacement, remigration), en passant par Jean-Yves le Gallou (préférence nationale) et Charles Maurras (nationalisme intégral, coup d’État). Des litanies politiques où s’expriment un racisme décomplexé, des saillies homophobes, qui revendiquent une naturalisation des relations sociales (« la nature n’est qu’un combat constant entre le fort et le faible »), sans manquer de dénoncer pêle-mêle les ennemis héréditaires qui forment l’Anti-France (Francs-maçons, musulmans, financiers, communistes…), ainsi que le cosmopolitisme et l’écologie.

© Baptiste Delengaigne / Éditions 2042 (2026)

L’âme complotiste de l’extrême droite

Le complot et le complotisme constituent un autre versant omniprésent dans la bande dessinée, deux éléments inséparables de l’histoire de l’extrême droite, et présent au sein de la contre-révolution dès les origines. Ainsi, l’abbé Barruel publie Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (parus en 5 volumes entre 1797 et 1803) dans lesquels il explique que la Révolution française est l’aboutissement d’un complot de longue date mené par la Franc-maçonnerie et auquel s’adjoignent les Juifs et les philosophes des Lumières - dont les fameux Illuminati.

On citera également le tristement célèbre Les Protocoles des Sages de Sion (1903), un ouvrage antisémite et complotiste, inventé de toutes pièces par les services secrets tsaristes, qui plagie à longueur de page Dialogue aux enfers entre Machiavel & Montesquieu (1864), un pamphlet satirique du français Maurice Joly. Dans Trop tard, le groupuscule est à la fois en train d’hourdir un complot contre la République et le parlementarisme qu’Alain dit haïr - un topos de l’extrême droite - tout en dénonçant le complotisme d’une élite pédophile (Qanon…), la corruption qui se répand dans l’ombre du parlementarisme, la volonté de mener le grand remplacement des populations blanches et de mettre à mort la virilité de l’homme (« La société qui ne veut plus de gaillards tout virils comme nous, et qui préfère nous métrosexualiser »).

© Baptiste Delengaigne / Éditions 2042 (2026)

Virilisme, nationalisme et propagande

Sur ce dernier sujet, Alain Delengaigne s’amuse de l’obsession contemporaine du genre et des normes viriles par l’extrême droite avec le personnage de Claudine. De par son prénom, bien sûr, mais aussi sur son physique androgyne qui reprend les codes de la culture manga. Un personnage d’une fluidité de genre qui exaspérerait plus d’un extrémiste. Ainsi, plusieurs membres de la bande des Mamelouks soupçonnent Claudine de dissimuler sa féminité. En miroir, le groupuscule fait régulièrement preuve de virilisme notamment dans son rapport à la violence (« Vive la mort », phrase proclamée par Alain, une référence franquiste au phalangiste José Millán-Astray) et à travers son homophobie. « Normalement, dans cette société, on ne peut plus en faire des comme ça. Enfin, pas naturellement comme les gaulois, les soldats de la grande armée ou nos grands-pères torchés au vin » (personnage d’Alain).

Alain Delengaigne brocarde également tant le patriotisme que le nationalisme, ainsi que le roman national - à travers ses figures telles Jeanne d’Arc - qui sont ici associés à l’impérialisme napoléonien et à l’idée de l’homme providentiel. Alain a trouvé la source de son projet dans l’inspiration qu’aurait suscité en lui la citation au fronton du Panthéon : « Aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Alain l’affirme, « il faut qu’on se rappelle à quel point on a été forts, cruels, intraitables…c’est pour ça, les statues de Napoléon ». Ces bustes, un outil de propagande, sont « un truc qui fait entrer tout droit de la rectitude chez toi ». Quant à l’immense statue de l’empereur en train d’être finalisée dans l’immense atelier : « 5m ! […] ça va rayonner à des kilomètres à la ronde. De l’énergie partout ! Comme une sorte de totem ! Un truc d’indien ! Un mât spirituel pour rectifier ce monde qui part en vrille ».

© Baptiste Delengaigne / Éditions 2042 (2026)

Les oripeaux de l’extrême droite aristocratique et conservatrice

Ces Mamelouks incarnent aussi un héritage de l’extrême droite pré-boulangiste (fin du XIXe siècle), c’est-à-dire avant qu’elle ne devienne populiste et subversive. Elle est alors aristocratique et conservatrice, pleine de son passé d’Ancien Régime, façonnée par le principe d’honneur de la noblesse et la religion chrétienne comme outil de contrôle social. Une forme qu’incarne encore aujourd’hui un théoricien comme Renaud Camus. Dans cette ambiance groupusculaire qui se veut « une milice d’avant-garde » - c’est-à-dire élitiste - et qui se revendique « gentilhomme », un conflit se résout dans un duel, tandis que des chants contre-révolutionnaires et royalistes (Le Prince d’Orange) animent un moment de recueillement.

Enfin, Baptiste Delengaigne s’amuse grandement avec le langage avec lequel l’extrême droite a un rapport angoissé. Alain affirme que l’« On respecte la langue et les usages comme il faut…Littré, ça vous parle ? ». En réalité les Mamelouks alternent constamment entre un langage populaire, proche d’une forme d’argot, et un parler presque aristocratique, les deux étant marqués par une forme de lyrisme. Au milieu de tout cela, Alain s’adonne à des monologues dans lequel son langage est une bouillie idéologique qui crée sa propre réalité, en phase avec les pratiques de l’extrême droite contemporaine qui détournent le sens des mots et corrompt la langue. Elle en manipule les significations, ce afin de créer une réalité alternative ou pour nier ce qui est, tel le racisme dont le héraut des Mamelouks se défend.

© Baptiste Delengaigne / Éditions 2042 (2026)

Les Mamelouks, ces fidèles étrangers

Un égarement, loin de la réalité, qui s’illustre jusque dans le nom donné au groupuscule : les Mamelouks. Ce nom désigne historiquement des esclaves affranchis, arabisés, éduqués dans l’islam, afin de devenir des militaires au service de la dynastie Abbasside de Bagdad et la dynastie des Ayyoubide du Caire, avant de s’emparer du pouvoir en Égypte où ils deviennent une caste militaire dirigeante. Ici, il n’est nullement question de cela, du moins pas directement. Ce nom fait référence aux Mamelouks de la République, puis de la Garde impériale, une unité de cavalerie composée d’hommes ayant combattu aux côtés des troupes françaises lors de la campagne d’Égypte de Napoléon.

Cela désigne aussi des fidèles de l’empereur tel Roustam Razam, un mamelouk d’origine arménienne. En se nommant ainsi, Alain et son groupe d’extrême droite se rêvent en fidèles portant le message impérial de l’empereur. Toutefois, il est absurde, incohérent et amusant de constater que ces extrémistes se nomment d’après un groupe constitué d’étrangers venant d’Afrique noire, du Maghreb et de l’espace impérial ottoman quand on connaît leur xénophobie et leur racisme. Une chose bien comprise par Louis-Étienne Saint-Denis qui, devenant le second valet de chambre de Napoléon, alors qu’il remplaçait un mamelouk, abandonna son prénom français pour celui d’Ali.

© Baptiste Delengaigne / Éditions 2042 (2026)

De la réalité à la fiction, du fond à la forme

Si le récit mis en scène semble mettre en scène un vaste amalgame des divers mouvements historiques de l’extrême droite, notamment française, dans une sorte de conte politique effrayant, certains éléments sont bel et bien inspirés de la réalité. Ce groupe de Mamelouks, habillés d’un béret et d’une salopette, est inspiré d’un véritable groupe, vêtu comme du temps de la révolution industrielle, celui de l’Atelier Missor qui souhaite « redonner à Napoléon son rang de héros national » et revendique un « art nationaliste » qu’il rêve d’exporter dans l’Amérique trumpiste.

Sur le plan graphique, Trop tard s’inscrit dans un héritage très ouvertement inspiré d’Osamu Tezuka et Shigeru Mizuki, mais aussi Popeye ou les tous premiers Tintin. Les choix de mise en scène veillent aussi à illustrer le fond, à savoir l’obsession de l’uniformité, les parallélismes et l’harmonie de manière générale. Un fascisme visuel qui transparaît jusque dans les personnages secondaires du groupe des Mamelouks qui se ressemblent tous, non seulement par leurs habits, mais également par leur carrure et leur visage. La dimension cartoonesque et chaleureuse du graphisme – qui confèrent vitalité et dynamisme au trait - amplifie l’absurde et le burlesque des personnages qui, s’ils sont des pieds nickelés de l’action politique, n’en demeurent pas moins extrêmement dangereux.

© Baptiste Delengaigne / Éditions 2042 (2026)

Trop tard - un titre en forme d’avertissement - est une première bande dessinée pleine d’intelligence et de talent qui rappelle que l’extrême droite, quelle que soit l’époque, quel que soit le vêtement qu’elle revêt, quel que soit le discours idéologique tenu, charrie structurellement une haine inextinguible (racisme, xénophobie, homophobie, antisémitisme, islamophobie, anti-démocratie…), une soif de domination et de violence dont elle essaie de se laver les mains avec l’appui du pouvoir spirituel. Ce nouvel album des éditions 2042 est un très bon moment de lecture où se mêlent grande bouffonnerie et tragique de l’histoire, le tout avec un graphisme d’une haute tenue et d’une vitalité réjouissante. Et ainsi que le disait Henri Barbusse, cité en première page de l’album : « Le mythe de l’intérêt ou de l’honneur national, rend enragé le plus terne et le plus neutre des citoyens - à fortiori, la jeunesse vide et gueularde ».

Par Romain GARNIER

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Code EAN : 9782487849204

Trop Tard - Par Baptiste Delengaigne - Éditions 2042 - 188 pages - 16 x 24 cm - Jaquette de couverture transparente imprimée en sérigraphie - Parution le 06-02-2026 - 23 euros.

Chroniques sur des publications des éditions 2024/2042/Collection 4048 :

– Naphtalène et Cie - Par F’murrr - Éd. 2042, de Romain Garnier
Le Club des Amis T. 5, La Fête des monstres - Par Sophie Guerrive - Éd. 2042 (Collection 4048), de Romain Garnier
– Rouge Signal - Par Laurie Agusti - Éd. 2042, de Romain Garnier
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– Béla sans monde - Par Simon Roussin - Éd. 2042, de Romain Garnier
– Au travers du rayon - Par Aude Bertrand - Éd. 2024, de Romain Garnier
– Tulipe T. 5, Les amours de Tulipe - Par Sophie Guerrive - Éd. 2024, de Romain Garnier
– La Pérégrination vers l’Ouest – Par Ohara Toya, Utagawa Toyohiro et Katsuhika Taito – Ed. 2024, de Didier Pasamonik
– Les autres mondes de Jeremy Perrodeau, de Stéphane Grobost
– Le Livre-Oracle de Xavier Bouyssou : si le futur m’était compté..., de Kelian Nguyen
– Le Visage de Pavil : l’excellent Jeremy Perrodeau anime la rentrée de 2024, de Kelian Nguyen
– White Boy – Par Garrett Price – éditions 2024, de Thomas Figueres
– La Mer à boire - Par Blutch - Éditions 2024, de Louis Groult
– "Des Vivants", réinventer le genre historique, de François Rissel
– "Le Grand Vide" de Léa Murawiec : l’album de l’année 2021 pour la rédaction d’ActuaBD !
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– L’Hiver de Tulipe - Par Sophie Guerrive - Éditions 2024, de Frédéric Hojlo
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– "Tulipe et les sorciers" (Éditions 2024) : le petit précis du savoir bien vivre de Sophie Guerrive, de Frédéric Hojlo

Interview en lien avec les éditions 2024 :

– Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « Le lectorat s’intéresse de plus en plus au genre de BD de notre catalogue » [INTERVIEW] (1/3), de Romain Garnier
– Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « Je ne crois pas que nous ayons véritablement voulu tuer le père. Je suis content de les côtoyer en salon » [INTERVIEW] (2/3), de Romain Garnier
– Olivier Bron (éditeur des Éditions 2024) : « On m’a décrit la maison comme oscillant entre démocratie désordonnée et dictature molle » [INTERVIEW] (3/3), de Romain Garnier

D’autres articles sur les éditions 2024/2042 :

– Les éditions 2024 deviennent... les éditions 2042 !, de Romain Garnier
– La rentrée éditoriale de la bande dessinée alternative, de Romain Garnier
– Les éditions 2024 ou la Grande Coïncidence, de Romain Garnier

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