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Favori de la rédaction
25 juillet 2025
Au début du XIXe siècle, on pense que la création de la planète Terre, et par conséquent les événements de la Genèse (Adam et Ève), ont eu lieu quelques dizaines de milliers d’années auparavant. Entre ces deux dates, selon les croyances fixistes de l’époque, aucune espèce, qu’elle soit végétale ou animale, n’a connu d’évolution. Un critère essentiel d’interprétation dans le cadre scientifique. Pour d’autres encore, aucune espèce créée par Dieu n’a pu disparaître. Les fossiles retrouvés ne sont que le fait de catastrophes particulièrement violentes et ponctuelles qui ont eu un impact, à un moment donné, sur le vivant. On nomme cette pensée le catastrophisme.
C’est dans ce cadre intellectuel, scientifique et religieux que la bande dessinée nous révèle ses premières pages dessinées par l’autrice Pol Cherici. On y suit un certain Gideon Mantell en pleine discussion avec le docteur James Parkinson. Tous deux partagent un amour immodéré pour la géologie et la paléontologie naissantes, ce dernier ayant même commis un ouvrage que Gideon juge fondateur : Restes organiques de l’Ancien monde.
« Il y a eu un monde avant. Il y en aura un après, bien différent. N’en déplaise aux monarques et à leur règne passager ». (James Parkinson, extrait de La dent de l’iguanodon)
Gideon rêve d’imiter son aîné, à savoir parvenir à concilier l’exercice de la médecine et son intérêt pour le monde souterrain. Chose à laquelle, vous l’aurez compris, il ne parvient pas. Alors qu’il se rend au domicile d’un notable pour le soulager dans ses souffrances ante-mortem, il fait la connaissance de Mary Ann Woodhouse. Une femme instruite et paléontologue amatrice, dessinatrice émérite, avec laquelle il se marie en 1816.
Un an a passé après leur rencontre. Mary Ann accompagne son mari dans ses déplacements de médecin de campagne. Elle dessine dans ses carnets les pierres et autres fossiles qu’elle peut trouver. La nuit venue, alors qu’elle montre ses trouvailles du jour, Gideon lui demande de l’emmener là où elle a trouvé un fossile en particulier qui se révèle être une dent géante.
« La région est pleine de ce genre de cailloux. Les villageois prétendent que c’est l’ornement de Dieu pour décorer le monde souterrain. » (Extrait de La dent de l’iguanodon)
La quête d’un couple de scientifiques amateurs en marge des institutions officielles
Tous deux découvrent alors que celui-ci provient de la carrière de Withman’s Green (comté du Sussex au sud-est de l’Angleterre). Les premières conclusions sont déroutantes. Le fossile serait une dent d’herbivore datant de « l’ère des reptiles » mesurant une vingtaine de mètres, ayant vécu dans un environnement tropical. Une série d’absurdités pour Gideon et Mary Ann au regard des connaissances de l’époque.
Gideon va alors se comporter en scientifique. Avec le soutien scientifique de Mary Ann, qui est exclue de facto du fait de son statut de femme, il confronte ses découvertes au jugement et connaissances de ses pairs : William Buckland et la Royal Society, Georges Cuvier, maître de la discipline et surnommé le Mammouth, ou encore Mary Anning, paléontologue amatrice, issue de la classe ouvrière, qui a découvert un squelette complet d’Ichtyosaure de neuf mètres de long. La joute scientifique, politique et religieuse s’enclenche, tandis que le couple Mantell souffre du poids des enjeux et de l’évolution du comportement de Gideon qui flirte avec la déraison.
Le dogme de l’Église bouleversé par la science moderne
Clément Xavier et Lisa Lugrin ont su écrire un scénario subtil qui aborde une question intime, la vie d’un couple de scientifiques qui partagent une quête, l’idéal de révolutionner leur époque, et une question globale, publique, à même de bouleverser toutes les croyances des sociétés du XIXe siècle. Ce récit met en lumière avec intelligence la confrontation entre la science et la religion, la difficulté des notables à contester le discours religieux de peur de scier la branche du pouvoir sur laquelle ils sont assis.
L’Église surveille ardemment les discours produits par la recherche scientifique, alors que Jean-Baptiste de Lamarck a déjà mis ses nerfs à rude épreuve en développant la théorie transformiste, une théorie de l’évolution précurseure de celle de Charles Darwin, à laquelle il manque le mécanisme de la sélection naturelle.
Le Français Georges Cuvier est très apprécié du clergé parce qu’il cherche systématiquement à faire coïncider ses découvertes scientifiques avec le discours biblique. Ainsi, sa découverte consistant à dire que les mammouths étaient une espèce éteinte différente des éléphants modernes s’appuyait sur l’idée que des catastrophes naturelles, après le Déluge, auraient provoqué leur disparition. Ensuite, Dieu les aurait remplacés par les éléphants modernes selon un plan qu’il serait seul à détenir.
William Buckland, qui décrit lui-même le Megalosaurus en 1824, joue double jeu, tentant de faire avancer la science sans s’attirer les foudres de l’Église. Cette complexité et ces enjeux de pouvoir sont très bien rendus par le scénario fondé sur une solide documentation. Un état de fait renforcé par la très appréciable postface de Ronan Allain, paléontologue au Muséum d’histoire naturelle de Paris.
Le dessin de Pol Cherici est un crayonné noir et blanc dynamique, léger et doux à l’œil. On apprécie grandement les représentations de dinosaures appuyées sur la recherche scientifique du XIXe siècle ou la reproduction des dessins de Mary Ann Mantell qui rythment l’album. Des cases pleines de douceur et de poésie émaillent de temps à autre les planches du titre.
On retient notamment la pleine page splendide de Gideon dans les bras de sa mère dans le monde souterrain. Le découpage de ces 346 pages est réussi, avec une fluidité qui happe lecteur et lectrice dans un récit qui agit comme une enquête. On notera enfin une très grande attention apportée à l’objet, avec une couverture et un dos absolument splendides, en couleur, avec des dorures.
« Plus le monde se modernise, plus il nous ouvre la voie de temps ancestraux. » (Gideon Mantell, extrait de La dent de l’iguanodon)
La dent de l’iguanodon est une excellente bande dessinée, passionnante, qui résonne malencontreusement avec l’actualité. Celle d’un retour du religieux et de l’extrémisme politique à travers le monde qui engendrent une contestation des faits scientifiques au profit de dogmes et de croyances obscurantistes. Ce récit de ces origines de la paléontologie est une lettre d’amour à la science et aux autodidactes obstinés, passionnés qui, pas à pas, ont bouleversé nos connaissances et représentations du monde. 200 ans après, faites leur honneur, faites une place dans votre bédéthèque à Mary Ann et Gideon Mantell, des étendards de la raison scientifique. Une bande dessinée à lire et à offrir.
Par Romain GARNIER
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La dent de l’iguanodon - Par Lisa Lugrin, Clément Xavier & Pol Chérici - Éd. FLBLB - 15,5 × 22 cm - 348 pages noir et blanc - 25 avril 2025 - 23 euros.