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Très bon
15 novembre 2024
Bar « Les Deux Mégots ». Au comptoir, une vieille dame se rince le gosier, l’air méchant. Elle nous interpelle. Que lui veut-on ? Elle comprend. Nous aussi, nous sommes venus lui réclamer une de ces histoires sordides et macabres qui se déroulent sous la mansarde d’un appartement du coin. Véritable pie-grièche, la cliente du zinc ne se fait pas prier. Telle une djinn surgissant de sa lampe, seuls trois contes nous seront autorisés.
Que relatent ces contes ? Dans un même appartement se succèdent des destins frappés par l’étrange et le macabre au cœur de Paris. Le premier conte révèle le sort de Meera et Bastien. Ce dernier est littéralement obsédé par les conditions et le jour de sa mort. Sa fin inévitable l’angoisse. Pour plusieurs centaines d’euros, il recourt au service d’une entreprise qui promet, grâce à des technologies sophistiquées, une réponse précise aux questions existentielles de chacun et chacune. En levant le voile sur ce secret de Dieu, le poison s’installe dans la vie de Bastien.
Le deuxième conte met en scène le couple de Miriam et Aurore. Aurore a hérité de la collection d’arts premiers de sa grand-mère. Ces objets étranges sont installés dans l’appartement parisien de sa compagne, sous la mansarde. Une véritable succursale du Quai Branly. La tension s’installe alors que Miriam est prise de démangeaisons irrépressibles. Sa paranoïa grandissante est alimentée par des événements qu’elle ne saurait expliquer et auxquels Aurore n’assiste pas.
Enfin, au sixième étage de cet appartement vit une autrice de bande dessinée, lors d’un énième été caniculaire. Obsédée par son travail si chronophage, elle y abandonne son existence dans une vie presque monacale. Claquemurée, ses amis tentent de l’extraire en sonnant au bas de l’immeuble, en vain. Consciente du sacrifice, elle ne se dévoue pas moins à son art mal payé. Un jour, elle trouve une clé sur son bureau de labeur. Barbara n’a aucune hésitation. La jeune femme peut ouvrir ce petit placard mystérieux placé sous les combles. Explorant la pièce, elle découvre le secret d’une jeunesse éternelle, qu’elle étouffe sous le sceau du secret, jusqu’à un incident inattendu...
Un hommage au genre du conte horrifique tout en subtilité
Les Contes de la mansarde entretiennent une tension constante sur pas moins de 200 pages . Pour les amateurs du genre tels que nous, on attend, fébrile, au détour de chaque page, l’événement qui va venir tout bouleverser et nous saisir d’effroi. Les autrices recourent aux codes avec beaucoup de subtilité. L’horreur peut prendre bien des visages et la chute que connaît chaque conte nous a cueilli.
La couverture est splendide et installe immédiatement l’ambiance d’un réalisme magique. Entre les masques de démons, ce squelette qui attend dans l’ombre du placard, ce tableau de jumelles qui nous évoque les terrifiantes sœurs Grady de Shining - réalisé par Stanley Kubrick -, la jeune personne miniature et nue derrière la cafetière, observée par une statuette étrange, sans compter l’affiche du film de science-fiction horrifique The Thing - de John Carpenter - et la typographie dégoulinante du mot « mansarde ». À préciser que l’ambiance colorée de la couverture ne se retrouve pas dans l’album. Chaque conte est plein d’une unique couleur qui installe une ambiance particulière. Toujours est-il que cette couverture est un condensé de références que les autrices revendiquent.
Toutes deux citent aussi bien les contes de Charles Perrault - bien plus terribles que ce qu’a décidé d’en faire Walt Disney - que ceux de Marcel Aymé. On pourrait tout autant citer d’autres maîtres de l’exercice tels que Edgar Allan Poe, les Frères Grimm ou Guy de Maupassant. Un hommage fugace est rendu dans une case aux Contes de la crypte et à son gardien, en référence au patrimoine de contes horrifiques d’EC Comics apprécié d’Élizabeth Holleville et Iris Pouy. La vieille acoudée au bar interprète ici la fonction du gardien. On retrouve enfin le folklore d’Europe de l’Est avec le personnage de Baba Yaga et son isba, sa maison qui se déplace sur deux immenses pattes de poule.
Les destins terribles des protagonistes nous rappellent le travail de Timothé Le Boucher avec Ces jours qui disparaissent. La violence psychologique mise en scène y était d’une rare puissance. Un talent dans l’imagination et sa mise en œuvre que l’on retrouve ici.
D’un graphisme à la parenté probable, Iris Pouy parvient avec beaucoup de talent à dessiner des récits réalistes dans un découpage dynamique. Les Contes de la mansarde méritent le détour et pour tout dire, on en redemande !
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Les Contes de la Mansarde - Par Iris Pouy & Élizabeth Holleville - Éd. L’Employé du moi
Paru le 04-06-2024 - Format 17.6 x 2.8 x 21.7 cm
200 pages - 22 €
D’autres articles sur des bandes dessinées d’Élizabeth Holleville :
– Immonde ! - Par Elizabeth Holleville - Éditions Glénat, de Didier Pasamonik
– "L’Été fantôme" - Par Élizabeth Holleville - Glénat, de Lise Lamarche