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Masereel, F’Murrr,... À l’Est du nouveau !

Par Yves FREMION 7 mars 2026 
Longtemps, le monde des images fut conditionné à la proche présence des imprimeries, donc de cours d’eau propices à la fabrication du papier qui en consomme beaucoup. Ainsi, au temps des gravures volantes, des images de colportage et des imageries, le Rhin (des deux rives) fut le centre de la production. Pour les imageries françaises, des villes de l’Est (disons du Grand-Est d’aujourd’hui) comme Nancy, Montbéliard, Metz, Wissembourg, Pont-à-Mousson, Jarville, Strasbourg et bien entendu Epinal, en installèrent non loin d’où étaient parties les plus anciennes gravures (sur bois) que nous connaissions (principalement à partir du XVe siècle). La production fut considérable et reste en grande partie peu étudiée. Il est remarquable qu’aujourd’hui, comme remontant du fond des âges et de je ne sais quelle mémoire enfouie, le monde du dessin populaire semble renaître dans ces contrées, comme mues par un dessein commun occulte. Pourtant, si la volonté politique y est pour beaucoup à Epinal ou à Strasbourg, il n’existe pas de démiurge supervisant tout cela. Mais l’héritage culturel, lui, y joue son rôle, même inconscient.

Alors que la « capitale mondiale de la BD » Angoulême flanche, notamment pour des décisions politiques et stratégiques déplorables, son redressement potentiel pourrait s’inspirer de l’Est. Les deux exemples qui suivent montrent que, lorsque que la volonté politique y est – de quelque bord politique qu’elle vienne – la réussite est au rendez-vous.

Masereel à Épinal

Outre le colossal succès de ses Imaginales (les prochaines auront lieu fin mai sous la houlette de l’illustrateur Gilles Francescano), Epinal a son musée de l’Imagerie, qui s’impose désormais comme le lieu d’expositions remarquables. En ce moment, et jusqu’au 20 septembre 2026, se tient la superbe rétrospective de l’œuvre de Frans Masereel.

Graveur populaire s’il en fut, engagé auprès de tous les porteurs de souffrance, pacifiste majeur, artiste européen et international passant de sa Belgique à l’Allemagne, de la Hollande à la France, de l’Espagne à la Suisse, de l’URSS à la Chine, il a marqué son temps de ses images puissantes et souvent terribles. Mais il a aussi laissé des scènes urbaines réalistes et été le pionnier du roman graphique. Un Art entre révolte et rêverie, sous-titre Samuel Degardin dans son bel essai-catalogue (L’Échappée), un art d’un rare équilibre en noir-et-blanc, qui influencera de nombreux suiveurs. Il fut un immense illustrateur de livres au point de se faire éditeur, mais aussi un décorateur, un peintre, un sculpteur, un dessinateur de presse, un génie universel. Un ensemble jamais vu, compilé grâce notamment à des fans acharnés.

F’murrr à Strasbourg

Les Rencontres de l’Illustration de Strasbourg ont trouvé leur rythme de croisière. Bien implantées dans toute la ville pour son 11e anniversaire, la manifestation (jusqu’au 29 mars 2026) reste d’un rare éclectisme. On passe d’un parcours quai des Bateliers le long du fleuve, où des panneaux montrent les images canines de Laura Simonati (organisé comme bien d’autres choses par Central Vapeur), aux illustrations pour enfants aussi bien à la médiathèque Neudorff autour du « Bibiville » d’Eponine Cottey, qu’à la médiathèque André Malraux avec la « Balade d’Oscar » (encore un chien) d’Anouck Constant et Charlotte Bresler, voire encore aux talentueux artistes d’art brut de la Chaufferie. Et bien d’autres initiatives, car il est impossible de tout voir, sauf à s’installer dans la ville pour des semaines.

Ce festival, qui a su mobiliser dans le passé des grands noms de l’illustration (de Gustave Doré à Blutch) a chaque année un événement majeur. Dans le superbe musée Tomi Ungerer, après Julie Doucet l’an dernier, c’est à F’Murrr qu’il est rendu hommage. Une exposition mémorable où, aux côtés de planches connues, un panorama des travaux de F’Murrr, beaucoup plus copieux qu’on ne saurait imaginer si l’on n’a lu que son Génie des alpages, est présenté (avec des commentaires graphiques de la jeune autrice, Camille Potte). Ceci est rendu possible grâce à la dation réalisée de ses originaux, les planches parties au Musée de la BD d’Angoulême, le reste à Ungerer, y compris l’intégrale de son chef d’œuvre, Le Char de l’Etat dérape sur le sentier de la guerre, que les éditions 2042 (déjà éditrices de Naphtalène et Cie) viennent de ressortir dans une édition magnifique.

Les carnets d’un dessinateur sont toujours passionnants, ceux de F’Murrr sont aussi étonnants qu’émouvants et les gestionnaires du Fonds "F’Murrr au futur" ont bien fait d’en exposer en regard des planches connues de tous. F’Murrr n’était pas le génie que des seuls Alpages.

Il se passe bien d’autres choses dans les villes de l’Est qui ont pris la culture à bras le corps, qui savent que c’est elle qui fait non seulement le renom d’une cité, mais dynamise l’économie locale, que la plupart des entreprises ou des commerces ne parviennent plus à stimuler. Relancer une cité par la culture se fait désormais non seulement en créant directement les conditions de ce dynamisme, mais aussi en encourageant et aidant ceux et celles qui font, qui créent, qui donnent leur temps, trop souvent bénévolement, aux citoyennes et citoyens. Artistes, cartoonistes, bédéastes, éditeurs, revues, galeristes, libraires, indépendants malgré les spéculations, ils changent la vie des habitants. Quelques maires l’ont compris. De mon bord ou pas, je souhaite leur réélection.

Par Yves FREMION

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Code EAN : 9782373091847
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