Bon
10 septembre 2025
Quand on ouvre Le Bonheur, on ne s’attend pas nécessairement à trouver sur l’intérieur de la jaquette une liste des thématiques abordées dans ce livre, certains mots étant cochés, d’autres pas. Alors que l’on s’attend à un récit plutôt grave et sérieux après avoir porté attention à la couverture, on se prend à sourire, voire à rire quand on relève les intitulés. Ainsi, Le Bonheur traite de SF post-apo, de système D, de phytothérapie de permaculture gay, d’exhibitionnisme, de jardinage, de sorcellerie, d’aide à mourir, d’éco-anxiété et de « fellation en page 22 ». On rit une seconde fois après avoir lu le récit et l’avoir confronté à certains de ces items. Vous noterez, cela nous est précisé, qu’on échappe à de la breakdance, au frérisme, à la chemsex et au yoga de chaise. Une chance ! Mais où sommes-nous donc tombés ?
Tout a commencé lors d’une longue journée du mois d’août. La chaleur est forte et les lettres du livre de Jan dégringolent en un tas de poussière que celui-ci époussette d’un revers de main, peu inquiet. Alors qu’il fait la rencontre d’un homme avec qui il couche le temps d’une nuit, il reprend conscience dans une lande dévastée. Les cavaliers de l’Apocalypse ont précipité la fin du monde des humains. Seul Jan et son compagnon, qui se révèle être l’un des quatre cavaliers - Guerre -, ont survécu. Seuls, offerts à l’immensité d’un monde débarrassé de la vie, ne subsiste que leur amour et la recherche d’un bonheur commun.
Le graphisme de Corentin Garrido est d’une très grande douceur et d’un trait fin qui viennent jurer avec le fond du récit. Certes, il est celui d’un amour sincère entre Guerre et Jan, mais un amour né dans un univers post-apocalyptique où la mort et la désolation ont détruit l’humanité. Néanmoins, nous sommes mis à distance d’un paysage qui est avant tout suggéré. L’auteur se focalise sur les corps de nos protagonistes, sur leurs visages qui sont comme extraits de toute réalité, précipités dans le vide d’une case de bande dessinée.
Cette douceur et cette sensualité du toucher sont évoquées dès la première page. On y distingue le doigt de Jan effleurant la surface de l’eau qui laisse apparaître son reflet. Tout au long des pages, on assiste évidemment à l’étreinte amoureuse, aux caresses, au partage de graines et de fruits. Le toucher est le sens omniprésent, celui de la jouissance du contact, mais aussi celui de la découverte, tel une interface avec le monde réel. En témoignent les choix de cadrage avec des gros plans sur les visages où s’expriment les émotions, mais aussi sur les mains, presque des protagonistes à part entière de ce récit.
L’amour, le véritable bonheur, ne peuvent-ils se vivre que dans l’isolement, loin des tumultes du monde, avec de l’eau fraîche et quelques fruits ? Sur les terres de ce jardin d’Éden corrompu et bâti par les cavaliers de l’Apocalypse, ce couple improbable contemple, jouit d’un temps qui ne semble plus s’écouler, assiste à un renouveau de la vie, et ce dans le plus simple appareil. Débarrassé des affres de la civilisation, Jan et Guerre se nourrissent de l’extrême simplicité d’une vie dont la nature, comprenant leurs corps, est la seule distraction.
Au contact de nos protagonistes naît l’impression de distinguer deux jeunes adultes, éperdument amoureux, isolés dans leur petit appartement-cocon, qu’ils ont oublié de quitter afin de se rendre à leurs cours de l’université, comme écartés de la réalité. Cet aspect resserré, ce temps suspendu et cette réalité mise à distance, sont renforcés par le format de la bande dessinée, petite et compact avec peu de cases par planche. La sensation d’une bulle de bonheur, d’une petite sucrerie condensé en un amas de pages, nous étreint lors de la lecture. Dans cette solitude à deux, n’existe-t-il pas le danger que la passion brûlante, cette volupté si intense, ne vienne tout consumer ? Tout cela n’est-il pas qu’une illusion face à l’immensité du vide et la résurgence du passé ? Guerre et Jan peuvent-ils véritablement vivre le bonheur ?
En publiant Le Bonheur, Corentin Garrido nous invite à une expérience sensuelle, faite de contemplation, mais aussi d’une belle réflexion métaphorique sur le bonheur et l’amour. Un bon moment de lecture pour lequel on est tour à tour saisi par la tendresse et la poésie, tour à tour par l’effroi et l’indicible.
Par Romain GARNIER
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Le Bonheur - Par Corentin Garrido - Éd. Le-Monte-en-l’air - 203 pages - 13 x 1.7 x 18 cm - Paru le 5 septembre 2025 - 16 euros.
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