Excellent
24 septembre 2024
L’expression "se méfier de l’eau qui dort" n’a jamais été aussi juste que dans les 300 pages de l’autrice canadienne Faith Erin Hicks, publiées en France aux éditions Rue de Sèvres. Marcher sur la queue du tigre, c’est s’exposer à des conséquences souvent imprévues. Dans Les Filles en colère aiment les garçons sensibles, l’autrice explore cette mince frontière entre violence brute et libération émotionnelle. Alix n’est clairement pas une mauvaise personne, et pourtant elle a laissé la violence prendre le dessus en giflant sa capitaine.
Grande force du livre, les personnages paraissent tous très réalistes. Grâce à des dialogues vraisemblables et attachants, le lecteur peut s’immerger dans le récit et voir l’évolution des problèmes que les adolescents traversent. Alix et Ezra sont bien entendu au centre du récit, mais pas forcément en même temps. Saluons ainsi le rythme de l’histoire, qui parvient à alterner entre les différents personnages en laissant à chacun le temps d’évoluer.
Un autre aspect important de l’histoire est la relation complexe qui se tisse entre Alix et Ezra tout au long des pages. Alix cherche d’abord à apprendre d’Ezra et du calme dont il est capable face aux remarques moqueuses, puis va se rapprocher progressivement de lui dans un flou qu’elle-même a du mal à comprendre. En effet, comme beaucoup, elle croit qu’Ezra est gay, alors qu’il se rapproche plutôt de la pansexualité. Mais comme il le dit lui-même, il n’aime pas les étiquettes...
Lorsqu’on lit Les Filles en colère aiment les garçons sensibles, on se rend compte d’une chose : c’est une histoire typiquement canadienne. En effet, nous remarquons la présence de multiples éléments et références culturelles très spécifiques, que ce soit l’accent mis sur l’affirmation de la sexualité des personnages, ou les longs voyages en 4x4 dans des paysages sauvages.
Prenons pour exemple le stage de hockey d’Alix, auquel elle tient absolument à aller. Au Canada, le hockey est le sport le plus médiatisé, tout comme la Ligue des Champions en Europe. Les jeunes joueurs désirant intégrer l’élite du sport doivent ainsi faire leurs preuves pour gravir les échelons. D’abord intégrer l’équipe de leur école, puis monter au niveau municipal, régional, et ainsi de suite jusqu’au Graal : la CHL, pour "Canadian Hockey League". Cette ligue destinée aux amateurs (définis comme tous ceux n’ayant pas de contrat) est pour beaucoup la porte d’entrée vers le monde du sport professionnel. Seuls les plus doués se rencontrent au sommet, ce qui mène aussi à des guerres d’ego, et à du harcèlement systémique. C’est triste, certes, mais c’est aussi admis dans les mœurs. En effet, un joueur professionnel doit faire preuve de résilience pour se battre sur la glace, et les entraîneurs n’hésitent pas à fermer les yeux sur le harcèlement pour décourager les profils plus fragiles. Un lecteur canadien, habitué depuis le plus jeune âge à ce culte du hockey, sait déjà tous les enjeux qui se jouent dans ces stages. Tous les moyens sont bons pour accéder au sommet et garder sa place de numéro 1, sur la glace ou dans la classe.
Même le titre original du livre, Hockey Girl Loves Drama Boy, est une référence aux personnages clichés des séries sitcom nord-américaines, avec les stéréotypes qui y sont associés. En français, le titre identifie les personnages par les émotions qu’ils ressentent : elle est colérique et impulsive, il est sensible et doux. Sauf que le titre original les désigne par leurs fonctions sociales au sein de l’école. Alix et Ezra sont identifiés par les clubs dont ils font partie. Le titre sous-entend que ces personnages sont toujours rentrés dans ces cases depuis le début de leur scolarité, et ont intégré ces éléments à leur identité.
Même chose pour la question du genre et de l’attirance sexuelle. Alors que le sujet est encore délicat en France, il est un élément courant dans les pays d’Amérique du Nord. Lorsqu’ils se présentent, les Canadiens donnent leur pronom, qui établit immédiatement leur genre, alors qu’il est difficile d’imaginer un Français se présenter en disant : « Je m’appelle Pierre, pronom : Il/lui. » Cela s’explique notamment par le fait que les pronoms personnels ne sont pas genrés en anglais. Le pronom « they/them » par exemple est devenu courant au Canada, pour beaucoup de personnes qui s’affirment comme non-binaires.
Du côté graphique, cet album adopte une esthétique très minimaliste, où seules trois couleurs, le blanc, le gris, et le bleu, ponctuent le dessin. Ils sont utilisés principalement dans les vêtements, et servent à présenter les nouveaux personnages de la scène, ou mettre l’accent sur le protagoniste. Ces couleurs naturellement froides et tristes, donnent un ton très particulier, entre la légèreté d’un bleu presque couleur de ciel, et la mélancolie cassante de la glace canadienne.
Les Filles en colère aiment les garçons sensibles propose ainsi une histoire émouvante, bien rythmée, dans la lignée des histoires d’apprentissage où des adolescents grandissent et apprennent à s’aimer comme ils sont. Nul doute que le cadre culturel canadien constituera aussi une découverte pour nombre de lecteurs. On ne saurait trop vous le recommander.
Par Akira OIKAWA
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Participez à la discussion