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Très bon
25 septembre 2026
Héraut du western, Gallmeister est réputé pour ses récits sauvages et prônant en sous-main un retour à la terre. Une maison d’édition prestigieuse faisant la part belle aux travers humains et à la nature indomptable. Dans un climat de plus en plus enclin à renier nos racines sauvages, cette collection fait du bien.
Betty est la sixième enfant d’une portée de huit. À sa naissance, deux de ses frères et sœurs sont déjà morts. Dans son cœur de verre, lui dit son père, se niche un morceau de paradis. Et si l’on y colle l’oreille, on peut entendre le battement d’aile d’un oiseau.
Toute l’histoire sera marquée par cette relation fusionnelle père-fille. Heureusement, car il fait du bien d’avoir cette source de lumière au sein d’une histoire entaillée d’épines, des sables mouvants n’épargnant personne.
La famille Carpenter est maudite… Une ombre plane sur la famille. Surtout sur les femmes. On l’apprendra, la mère fut violée à de nombreuses reprises par son père. Cet inceste perdurera, tel un mal rampant sous la peau, gangrénant le sang des hommes et damnant celui des femmes.
De la tentative de suicide de la mère jusqu’au meurtre d’une de ses sœurs, le récit l’atteste : l’histoire a tendance à se répéter, le cycle de la violence se mord la queue. Impuissant, on contemple à notre tour la fratrie tomber comme des feuilles, alignant tombe sur tombe comme un jeu de dominos.
Cette douleur qui infecte la lecture contraste pourtant avec un décorum presque enchanté, celui d’une forêt où l’on accroche des citrons, d’une citerne à eau où l’on se baigne en cachette, d’une nuit recouverte de mystérieux coups de feu et d’une terre pleine de bocaux en verre où Betty a griffonné toutes les horreurs dont elle fut témoin au fil de son enfance. Comme pour conjurer le sort. Inhumer la détresse sous le point de craquer dans un si petit corps.
Transformer un roman en BD demande une certaine gymnastique, un talent de jongleur entre un vocabulaire et une grammaire proches, certes, mais différentes par bien des aspects. Tant et si bien que ramasser près de 700 pages en l’espace d’à peine 160 planches tient presque en soi du miracle.
Aussi, même s’il faut saluer le travail de Jean-Luc Cornette d’être parvenu à capturer l’essence du roman originel, certaines faiblesses inhérentes à cette mutation qui émergent néanmoins au fil de l’entame : passages rushés, segments précipités, ellipses violentes… sont néanmoins compensés par un rythme de scènes ponctuées de coups de feu.
Toutefois, on peut définitivement apprécier le travail du dessin d’Amélie Causse, notamment sur l’évolution des personnages au fil du temps, coiffant le portrait de toute une génération. Son dessin doux et velouté contraste avec la noirceur du propos, ce qui offre au lecteur une lecture singulière et différente du roman. Les deux approches méritent d’être comparées.
Et tout comme ces coups de feu, que l’on apprendra tirés par sa grande sœur Fraya dans l’idée de trouer le ciel afin d’aérer le monde, Betty appréhende à son tour de suffoquer dans un monde empreint de discrimination à son égard, aussi bien au sujet de son sexe que de son sang. Apprendre à respirer par le verbe, le mot, les histoires.
En tout cas, c’est ce que lui a appris son père par la transmission de sa culture cherokee, à son tour léguée par sa mère. Une tradition qui circule au fil des âges et qui bruisse dans le vent, celui d’un pouvoir féminin ancestral qui, malgré la noirceur, persiste à scintiller.
En grandissant, Betty apprend à s’émanciper, à se délivrer de la fatalité. Des démons qui ont consumé sa famille. Parmi cette tragédie subsiste quand même un espoir qui témoigne de ce pouvoir de résilience : celui d’une enfant qui, un jour, a emmené un garçon sur une route abandonnée, le laissant l’embrasser et davantage… dans l’espoir de constater si « Non » signifiait encore quelque chose.
Une séquence qui a le don de nous flanquer la chair de poule, d’autant plus du fait de sa résonance en écho avec un mouvement de parole qui s’est délié, faisant ressurgir des siècles d’abus étouffés.
Betty devra sans doute composer avec la sortie, le même jour chez le même éditeur, de son jumeau Le Gang de la clef à molette. En revanche, elle permettra potentiellement à un nouveau public d’embrasser le récit de cette petite fille et sa famille, opposant au feu qui dévore et désole, le feu qui soulage les plaies et attise l’espoir défaillant.
Par Sévan DUDOGNON
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