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Pascal Rabaté (L’Enfance des ruines) : « Il fallait que chacun de mes personnages ait quelque chose à perdre » [PODCAST]

Par Didier PASAMONIK 22 septembre 2026 
Interviewer Pascal Rabaté chez lui, qui plus est, tient de l'expérience initiatique. Nous avons affaire non seulement à un auteur de bande dessinée et à un cinéaste de grand talent, mais aussi à un érudit de l'image capable de s'enthousiasmer pour un tableau, une eau-forte ou plus simplement un numéro de la fameuse revue allemande Simplicissimus. Cette culture graphique transparaît dans son travail, une simple image pouvant déclencher une œuvre nouvelle. Tel a été le cas de L'Enfance des ruines, qui nous plonge dans le Berlin de la République de Weimar, au début des années 1930, au moment où une société extraordinairement vivante et créative voit progressivement monter le nazisme.

Rien n’est plus contagieux et communicatif qu’une passion ! Quand on interroge Pascal Rabaté sur les sources de sa bande dessinée, sur ce qui lui a donné l’idée de son dernier album, L’Enfance des ruines (aux éditions Rue de Sèvres), ce collectionneur invétéré s’esclaffe : tout vient d’une eau-forte allemande de 1926-27 achetée 5 euros sur eBay !

On y voit un groupe dont chaque individu représente une catégorie de la population allemande en train de danser en toute insouciance au bord d’un précipice. Cette image est probablement l’œuvre d’un artiste « dégénéré » du mouvement dit de la « Nouvelle Objectivité » (Neue Sachlichkeit), qui naît à peu près à la fin du mouvement expressionniste dans les années 1920 avec des artistes comme Otto Dix, George Grosz, Rudolf Schlichter ou Max Beckmann, et qui transcrit à la fois le bouillonnement du Berlin de Weimar : la libération des mœurs, l’essor du jazz, les expérimentations artistiques, mais aussi la misère et les profondes fractures sociales.

L’eau-forte qui a motivé L’Enfance des ruines, l’un des trésors dont dispose Pascal Rabate

Une seconde rencontre est encore déterminante : le roman Vers l’abîme, d’Erich Kästner. Rabaté envisage d’abord de l’adapter, tout simplement, avant de préférer construire sa propre histoire.

© Rue de Sèvres

Évidemment que Rabaté n’aborde pas cette époque, cette atmosphère sans rien dans les mains : il se nourrit depuis longtemps du cinéma de Fritz Lang, de Murnau et même d’Orson Welles, de la photographie du Bauhaus, des caricatures de la revue Simplicissimus, des témoignages riches en anecdotes comme ceux de Hans Fallada ou de Pierre Mac Orlan.

Cette accumulation est féconde, mais parfois paralysante : « toutes ces références, ces graphistes, ces illustrateurs et peintres […] à la fois m’aveuglaient et me nourrissaient. » Il lui faut lâcher prise et faire les choses à sa sauce. Ce qu’il aime dans leur expressionnisme, ce sont leurs lumières, leurs contrastes, leurs masses de noir et une certaine torsion des personnages : « Il faut travailler plus sur l’expression que sur la vérité du corps ou la justesse des proportions. »

© Rue de Sèvres

Des personnages qui refusent de voir

Au centre du récit se trouve Folker, un publicitaire qui fabrique des slogans, ne s’intéressant qu’aux apparences. À ses côtés, sa sœur Ingrid, une peintre qui cherche au contraire à représenter « ce que les gens ne veulent pas voir ». Autour d’eux gravitent notamment Ada et Lincoln ; ce dernier est un musicien noir installé à Berlin dans une période où le jazz connaît une formidable expansion. Il apprécie l’absence de ségrégation, mais ne veut pas voir le racisme qui suinte de tous les propos politiques du moment.

La ligne scénaristique de Rabaté ? « Il fallait que chacun ait quelque chose à perdre et que chacun vive dans une sorte d’aveuglement » explique Rabaté pour éclairer la construction de ses personnages. Contrairement à son précédent album, Sous les galets la plage, dont le scénario avait été écrit en une quinzaine de jours, L’Enfance des ruines lui a demandé près de deux ans de travail.

© Rue de Sèvres

Une histoire qui interroge le présent

Si Rabaté s’intéresse à cette période, c’est parce qu’elle lui semble entrer en résonance avec notre époque. Certes, il reste prudent sur les analogies historiques abusives de ce genre de comparaison tout en estimant, lui qui a signé la pétition lancée à Cannes par les professionnels du cinéma pour dénoncer l’emprise de l’empire Bolloré sur le cinéma français, qu’il existe d’étranges similitudes entre les mécanismes politiques de la fin de Weimar et la progression actuelle de l’extrême droite. Son livre n’est pas un brûlot politique : il est une simple interrogation adressée au lecteur, une expression de ses peurs.

© Rue de Sèvres

Le titre même du livre, L’Enfance des ruines, condense cette intention. « L’enfance » renvoie à la naissance et à la croissance du nazisme, par analogie avec le chef d’œuvre d’Ingmar Bergman L’Œuf du serpent, cet œuf que l’on couve, et qui, contrairement aux apparences, est celui d’un serpent ; « les ruines » font notamment allusion au livre d’Hélène Cixous, Des ruines bien rangées, qui parle du massacre des Juifs d’Osnabrück en 1938 pendant la Nuit de Cristal. Le titre désigne donc moins les destructions déjà accomplies que leur gestation : le moment où la catastrophe est encore en train de naître.

On sait le tribut que doit Pascal Rabaté à José Muñoz, cet expressionniste contemporain argentin de la bande dessinée. Il admire en particulier sa mise en scène, l’audace de ses cadrages. Son influence rejoint ici celles de Grosz, Dix et Beckmann dans un album où la forme graphique participe pleinement au propos : faire sentir, derrière l’exubérance d’une époque, la catastrophe qui vient…

Par Didier PASAMONIK

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Code EAN : 9782810206056

L’Enfance des ruinnes - Par Pascal Rabaté - Editions Rue de Sèvres.

Reportage : Kelian Nguyen, Didier Pasamonik
Photos : Kelian Nguyen
Montage audio, vidéo : Kelian Nguyen

Rue de Sèvres ✏️ Pascal Rabaté à partir de 13 ans Histoire Shoah France
 
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3 Messages :
  • Les évolutions graphiques de Pascal Rabaté ne cessent de m’enthousiasmer. Il apparait avec un dessin réaliste déjà parfait qui semble être hérité de l’incroyable Alexis, puis se ré-invente comme dans Ibicus puis essaye autre chose et toujours avec une formidable maitrise jamais coincée du cul, il m’épate !

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    • Répondu par Julien le 23 septembre à  10:42 :

      Ce qui m’a frappé c’est la proximité de plus en plus étroite et naturelle avec des Risso, Azzarrello,etc...une école en effet enthousiasmante, à l’image de David Prudhomme,où la forme redit au combien elle est un langage, un autre chemin où se raconte l’histoire.
      Toujours en éveil.

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      • Répondu le 23 septembre à  21:36 :

        C’est surtout l’influence de José Muñoz qui semble se manifester sur ce nouveau projet.

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