Pas mal
13 juin 2025
Tiago Minamisawa et Guilherme Petreca n’en sont pas à leur coup d’essai lorsqu’il s’agit de parler de culture japonaise. En effet, le duo avait sorti en 2023 Shamisen, qui avait su convaincre notre journaliste Stéphane Grobost. Ils reviennent cette année avec Kabuki, dans lequel, ils explore cette fois-ci, le royaume du théâtre japonais. Dans ce magnifique livre-objet d’une centaine de pages, le lecteur suit la vie de Kabuki, une jeune femme trans cherchant à compléter sa métamorphose par l’intermédiaire de sa danse. Quatre actes, basés sur les quatre saisons, se succèdent pour montrer l’évolution du personnage, à la manière des films d’Akira Kurosawa ou des mangas de Taiyō Matsumoto.
Le projet Kabuki a été pensé, à l’origine, comme un court-métrage d’animation en stop-motion, une idée datant de 2015 qui précède même la sortie de Shamisen. Le film est sorti fin 2024, et devrait être disponible plus généralement au public au cours de l’année 2025 après une vie de festival.
Après plusieurs années de préparation, Tiago Minamisawa et Guilherme Petreca ont officiellement lancé la production du film en 2020, avec un financement du gouvernement brésilien. L’idée d’adapter le film en roman graphique n’est venue que dans un second temps, après la publication de Shamisen. Guilherme Petreca, qui a accepté de répondre à nos questions, explique : « Tiago Minamisawa avait été très impressionné par la vitesse à laquelle on pouvait publier une BD, en comparaison des nombreuses années de travail nécessaires à la réalisation d’un film ». Une motivation qui a poussé les deux artistes à écrire un troisième album, cette fois-ci basé sur le cinéma japonais, qui viendra compléter cette trilogie.
Contrairement à Shamisen, qui réinventait la vie de la musicienne Goze Haru Kobayashi, Kabuki est une œuvre purement fictive. Le personnage de Kabuki est une métaphore des personnes trans et des obstacles qu’iels traversent : le rejet de la société, la nécessité de se cacher derrière un masque socialement accepté, ou encore les agressions psychologiques et physiques. Kabuki (le livre comme le personnage) s’approprie les codes du théâtre Nô pour porter un masque qui couvre ses émotions et sa vraie identité.
Mais l’absence d’un scénario solidement ficelé, au profit d’une fresque poétique s’étalant sur quatre saisons, rend la lecture parfois floue, et demande aux lecteurs d’interpréter eux-mêmes le récit. Guilherme Petreca explique : « le court-métrage original était complètement muet. [...] Pour le roman graphique, on a alors ajouté des dialogues, voire des scènes entières qui avaient été coupées par manque de budget. » Les artistes ont voulu faire en sorte que le livre soit plus qu’une simple adaptation du court-métrage. Ainsi, l’album complète le film.
C’est surtout du côté graphique que Kabuki marque les esprits. Guilherme Petreca réalise de superbes planches, aux couleurs vives et éclatantes. Dans un style qui rappelle par moments les estampes ukiyo-e japonaises, il dit s’être inspiré des images clés de l’animation, les fameuses « key frames », pour dessiner ses silhouettes.
L’accent a été mis sur l’importance de l’émotion ressentie par le personnage, plus que sur le réalisme du mouvement ou de l’action. Ainsi, on retrouve des planches où Kabuki s’élance, s’accroupit, se redresse de manière extrêmement théâtrale pour exagérer ses mouvements et le tourbillon d’émotions en elle.
Ces superbes planches, associées à la qualité d’impression, au signet en tissu et au dos toilé, donnent à ce livre-objet une apparence de livre d’art. Un bémol tout de même : le prix. La lecture poétique et contemplative de Kabuki peut s’effectuer en une petite demi-heure. La qualité de l’objet suffit-il à compenser ses 20 euros ? Ce sera au lecteur de décider.
Nous ne sommes pas les seuls à nous être montrés sensibles à la qualité graphique de l’ouvrage. En effet, les planches originales de Kabuki sont exposées à la galerie Achetez de l’Art de Paris, dans une exposition conjointe avec les planches de La Promesse du souffle d’Annie Idoux & de Carine Borgi. Un ouvrage qui retraçe la création de l’écriture coréenne. Tous deux réalisées à l’encre de Chine, les deux faces de la galerie rue de Lappe se répondent harmonieusement. Visiteurs curieux, n’hésitez pas à y faire un tour l’exposition est visible jusqu’au 21 juin.
Kabuki, c’est ainsi l’histoire d’une jeune femme qui cherche à s’émanciper, un papillon qui cherche à émerger de sa chrysalide. Face aux contraintes sociales que le monde lui impose, elle doit se battre pour exister et s’accepter telle qu’elle est. Un bon album aux planches magnifiques, et une utilisation pertinente des codes du théâtre japonais traditionnel pour défendre des causes actuelles.
Par Akira OIKAWA
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Kabuki, par Minamisawa et Petreca, éd. Ankama. 2025.