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Bof
11 mai 2026
Entre Misha et Audrey, les mots ont cédé la place aux silences, ces ombres qui ont fini par combler l’espace d’une relation déjà chancelante. L’absence maternelle durant l’enfance de Misha, puis l’annonce de sa non-binarité, ont creusé un fossé plus profond, aggravant les tensions d’une mère repentante et d’un·e enfant distant·e. Audrey, cherchant à ravauder ce qui reste, impose un voyage à deux, espérant que la route commune pansera les plaies du passé.
Silences envahissants : un duo fracturé en quête de ponts
Mais le destin dévie : égaré·e·s, iels atterrissent dans le Royaume des Esprits, cet ailleurs fantastique peuplé d’échos ghibliens, où dangers et énigmes les privent de tout repère.
Désormais uni·e·s par la nécessité, Misha et Audrey doivent conjuguer leurs forces pour regagner le monde réel, affrontant au passage l’abandon parental, le deuil des illusions et la quête de pardon. Ce périple initiatique transforme la mère et l’enfant en compagnons improbables, forçant les confidences que les silences avaient étouffées, dans un entre-deux mondes où se perdre devient, paradoxalement, le seul chemin pour se retrouver.
Affronter ses démons
Askel Aden, cartooniste danois au trait sensible, dépeint ce voyage avec des teintes poudrées et sourdes, des bords de cases déchirés comme des plaies ouvertes, et de vastes respirations blanches qui instillent une mélancolie feutrée, idéale pour l’émotion brute du récit. Le Royaume des Esprits s’épanouit en verts profonds et ocres chauds, contrastant avec l’univers domestique tendu du réel, évoquant les forêts enchantées de Ghibli où l’humain affronte ses démons intérieurs.
Pourtant, malgré cette atmosphère immersive, l’œuvre reste un webtoon un peu plat : la transidentité, thématisée avec malaise plus qu’approfondie, laisse le lecteur comme les protagonistes en suspens, dans un inconfort non résolu qui frise le niet.
À l’image d’Almudena, où une ado découvre un père inconnu l’été d’une langue étrangère, ou de Loin de moi – ce roman graphique de Christine Mari, paru en janvier 2026 chez Delcourt, où une mi-américaine mi-japonaise quête sa place à Tokyo, isolée par deux cultures –, Le Voyage de Misha explore la reconstruction familiale via un périple initiatique. Mais là où ces sœurs d’encre osent plonger dans l’identité fracturée, Aden effleure, privilégiant l’émotion diffuse à l’exploration incisive, rendant son duo générationnel touchant mais inachevé, comme un pont à demi tendu entre deux mondes perdus.
Par Jessy LEMESLE
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Le Voyage de Misha, entre deux mondes perdus - Par Askel Aden - Editions Delcourt, collection Waves - 16,95 €