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21 septembre 2026
La fausse couche demeure un événement paradoxal : extrêmement fréquent, mais encore peu raconté. Chaque année en France, près de 200 000 grossesses s’interrompent spontanément, selon l’estimation communément reprise. Pourtant, combien de femmes savent réellement à quoi s’attendre lorsque cela leur arrive ? Combien connaissent les causes possibles, les traitements proposés ou leurs droits ? Et combien découvrent, au moment de la perte, que le système de soins peine encore à prendre en considération leur douleur physique et psychologique ?
Dans Une Grossesse sur quatre, la journaliste Camille Drouet Chades et la dessinatrice Manon Mugnier partent de ce décalage pour construire une enquête graphique qui tient autant du récit intime que du reportage. Le livre s’ouvre sur l’expérience de Camille, confrontée à six arrêts de grossesse. Dans les premières pages, elle est enceinte de onze semaines et se projette déjà avec son compagnon vers l’arrivée de leur enfant. Elle travaille, prend le train, échange avec ses collègues et compose avec les désagréments ordinaires du premier trimestre. Puis survient le sang, dans les toilettes de son bureau. En quelques cases, son quotidien bascule.
Ce point de départ autobiographique n’allait pourtant pas de soi. Habituée à enquêter sur les autres pour Courrier international, XXI, 6Mois, La Revue Dessinée, TOPO ou La Déferlante, Camille Drouet Chades devient ici le premier personnage de sa propre investigation.
« Le traumatisme des six arrêts de grossesse que j’ai subis m’a donné envie d’enquêter sur ce sujet. Au départ, j’ai commencé à lire simplement pour comprendre ce qui m’arrivait : des rapports, des livres… J’ai aussi beaucoup échangé avec d’autres femmes. Au fil de mes lectures et de mes découvertes, je me suis dit que ce n’était pas possible de garder tout cela pour moi et qu’il fallait le partager. »
Raconter son histoire lui permet d’incarner le sujet, mais aussi d’énoncer clairement la position depuis laquelle elle enquête. Cette subjectivité assumée ne remplace jamais le travail journalistique : elle en constitue plutôt le point de départ. Témoignages, données scientifiques, entretiens avec des soignants et des responsables politiques viennent progressivement élargir le récit.
« Il y avait une question d’honnêteté journalistique. Je trouvais important que les lecteurs et les lectrices sachent d’où je partais. L’enquête reste rigoureuse et vérifiée : elle s’appuie sur des chiffres, des témoignages et sur le même travail journalistique que celui que je mène habituellement. Mais mon expérience personnelle influençait nécessairement ma manière de poser certaines questions. »
Des histoires singulières pour raconter une expérience collective
Après Camille viennent Claire et Marie, ainsi que certains membres de leur entourage. Leurs trajectoires diffèrent, mais elles font apparaître des constantes : la sidération, la douleur, la solitude, les paroles maladroites, la difficulté de retourner travailler ou encore l’impossibilité momentanée de se réjouir de la grossesse d’une amie. À travers Nour, Leïla, Aurore, Hélène « et toutes les autres », le chapitre intitulé « Pourquoi moi ? » confronte ensuite ces expériences individuelles à la médecine et aux nombreuses interrogations qui suivent l’arrêt d’une grossesse.
Toutes les histoires recueillies n’ont pas été retenues. Certaines se recoupaient à tel point que les autrices ont dû effectuer une sélection. Cette répétition confirme néanmoins que les sentiments exprimés ne relèvent pas de réactions isolées.
« Presque toutes évoquent un sentiment de culpabilité et une douleur, physique ou psychique, qu’elles n’avaient pas imaginée aussi forte. Beaucoup racontent aussi la difficulté, après une fausse couche, de voir une amie tomber enceinte, de se réjouir pour elle, de croiser une poussette ou même de voir réapparaître leur sang menstruel »
, constate Camille Drouet Chades.
Cette culpabilité est d’autant plus cruelle que la majorité des arrêts spontanés précoces sont liés à des anomalies chromosomiques apparues au cours du développement embryonnaire. Ils ne résultent ni d’un geste de la femme enceinte, ni d’une activité physique ordinaire, ni d’un aliment consommé ou d’une pensée négative. L’âge maternel, certains problèmes médicaux et les antécédents de fausse couche peuvent augmenter le risque, mais il est souvent impossible de désigner une cause individuelle. Dans la plupart des cas, la femme n’aurait rien pu faire pour éviter la perte.
Cette réalité médicale se heurte à un imaginaire persistant de la grossesse comme processus naturel, maîtrisable et presque infaillible. Aux injonctions qui encadrent le comportement des femmes enceintes répond alors, lorsque la grossesse s’arrête, la tentation de rechercher ce qu’elles auraient « mal fait ».
« La société nous fait croire que porter un enfant est quelque chose de naturel : les femmes mettent au monde des enfants depuis la nuit des temps, donc tout devrait bien se passer. Or, ce n’est pas vrai »
, souligne la scénariste.
« Elles se retrouvent face à un deuil qui n’est pas véritablement reconnu : il n’y a pas de rituel, peu de mots pour en parler et presque rien n’est mis en place par la société pour accompagner cette perte. Le terme même de “fausse couche” me questionne, parce qu’il n’y a finalement rien de “faux” dans ce qui est vécu. »
L’expression « arrêt spontané de grossesse », privilégiée par Camille Drouet Chades, décrit plus précisément l’événement. Elle évite surtout d’associer symboliquement cette perte à quelque chose de faux, de manqué ou d’inabouti. Car la grossesse a bien existé, tout comme les projections, les bouleversements corporels et, parfois, l’attachement déjà construit.
Un événement fréquent mais difficile à compter
Le titre Une Grossesse sur quatre permet aux autrices de rappeler l’ampleur du phénomène, tout en ouvrant une question plus complexe qu’il n’y paraît : que mesure-t-on exactement ? Les estimations généralement retenues situent les fausses couches autour de 10 à 15 % des grossesses connues. La proportion de femmes ayant vécu au moins une fausse couche au cours de leur vie reproductive est naturellement plus élevée. Elle varie également selon l’âge, le nombre de grossesses et la population étudiée.
Une étude publiée par l’INED en 2026 estime ainsi qu’en France environ une femme sur cinq ayant déjà été enceinte a connu au moins une fausse couche, cette proportion se rapprochant d’une sur quatre parmi les femmes de 40 à 49 ans. Ces données ne contredisent donc pas nécessairement les estimations par grossesse : elles ne mesurent simplement pas la même chose.
Le dernier chapitre de l’album, « Qui compte les fausses couches ? », montre surtout les limites des chiffres disponibles. Une partie des pertes très précoces survient avant même que la grossesse ait été confirmée. D’autres ne conduisent pas à une hospitalisation. Même lorsqu’une femme se rend aux urgences, son passage peut être enregistré sous le motif des saignements ou des douleurs plutôt que sous celui d’un arrêt spontané de grossesse.
« La femme peut sortir de l’hôpital en sachant que sa grossesse s’est arrêtée sans que cet arrêt soit nécessairement enregistré comme tel. Il n’est alors comptabilisé ni à l’échelle de l’hôpital, ni à celle de la région ou du pays. Nous travaillons donc essentiellement à partir d’estimations »
, explique Camille Drouet Chades.
Cette invisibilité statistique n’est pas uniquement un problème scientifique. Elle a des conséquences politiques très concrètes. Sans données suffisamment précises, il devient plus difficile d’évaluer les besoins, de former les professionnels, de dimensionner les services ou de financer un véritable accompagnement. Pour la scénariste, cette absence de comptage arrange aussi les pouvoirs publics :
« Tant que l’on répond aux femmes : “Vous allez réessayer”, on peut continuer à considérer l’arrêt de grossesse comme un événement qui ne nécessite pas de véritable politique d’accompagnement. »
De l’intime au politique
L’un des mérites de Une Grossesse sur quatre est de ne pas réduire la fausse couche à une tragédie privée. L’album interroge frontalement l’accueil aux urgences, le manque d’informations, l’insuffisance du suivi psychologique et une organisation hospitalière qui peut contraindre une femme venant de perdre sa grossesse à attendre au milieu de patientes enceintes. La banalité médicale du phénomène entre alors en collision avec la violence singulière de ce qui est vécu.
Le chapitre « Au nom de la loi Paula » revient sur la proposition déposée en 2022 par l’ancienne députée Paula Forteza afin d’améliorer la prise en charge des interruptions spontanées de grossesse. Le texte n’aboutira pas sous cette forme. Une loi adoptée en juillet 2023 instaurera néanmoins un parcours d’accompagnement psychologique et permettra, à partir de 2024, la mise en place d’un arrêt maladie sans délai de carence.
Cette avancée possède d’abord une valeur symbolique : elle inscrit enfin l’arrêt spontané de grossesse dans le débat public. Mais l’enquête des autrices en souligne rapidement les insuffisances. Le dispositif reste mal connu de certains médecins, qui ne disposent pas toujours du formulaire adéquat. L’arrêt ne concerne pas automatiquement le conjoint ou la conjointe, alors que la perte peut également provoquer chez le partenaire une profonde détresse. Sa formulation peut, en outre, révéler indirectement à l’employeur l’existence d’un projet parental.
« J’ai appris à la radio qu’une loi avait été votée et, sur le moment, je me suis dit : “Waouh, génial !” Puis j’ai lu le texte et, comme beaucoup de femmes et de collectifs que je suivais, j’ai été très déçue »
, confie Camille Drouet Chades.
« La loi a permis de rendre le sujet visible, mais elle reste, à mes yeux, très insuffisante. »
Le panorama international placé en fin d’ouvrage confirme que les réponses publiques demeurent extrêmement variables. Certains pays ont instauré des congés spécifiques, tandis que l’Écosse a créé un registre mémoriel. À l’inverse, les lois répressives contre l’avortement aux États-Unis ou au Salvador peuvent exposer des femmes venant de perdre spontanément leur grossesse à la suspicion, voire aux poursuites judiciaires. En Belgique, l’étude flamande Invisible Loss a notamment cherché à mieux documenter les conséquences psychologiques et professionnelles de ces pertes. Partout, la manière dont une société traite les arrêts de grossesse révèle la place qu’elle accorde au corps des femmes, au deuil périnatal et à la santé reproductive.
Les annexes prolongent cette réflexion en donnant la parole à l’historienne Murielle Salle, à la philosophe Victoria Browne et au journaliste suisse Jonas Schneiter, auteur d’un ouvrage sur la fertilité masculine. Les témoignages de Laurent Watiez, Mehdi Djaadi et Alberto Amo Garcia rappellent également que les partenaires peuvent être affectés, sans placer leur expérience sur le même plan que celle des femmes qui subissent physiquement la perte. Ce déplacement est précieux : reconnaître la souffrance de l’entourage ne doit ni effacer le corps féminin ni laisser les partenaires seuls face à un deuil qu’ils peinent parfois à nommer.
Montrer sans transformer la douleur en spectacle
Le dessin de Manon Mugnier joue un rôle décisif dans cet équilibre. Formée à l’École Émile Cohl et déjà rompue au reportage graphique, elle adopte un trait souple, expressif et très lisible. La rondeur des personnages, l’attention portée aux gestes ordinaires et quelques respirations humoristiques empêchent l’album de devenir constamment accablant. La vie continue autour de la perte : les trains circulent, les collègues discutent, le travail s’accumule et les autres grossesses se poursuivent. C’est précisément cette continuité du monde qui rend parfois la douleur plus violente.
Les premières planches en donnent une démonstration remarquable. Un vaste ciel ouvre le chapitre « Du sang et des larmes ». Les tons bleu-gris et orangés installent une douceur presque paisible. Puis, lorsque Camille comprend que quelque chose ne va pas, les décors disparaissent et le noir envahit les cases. Le sang est montré sans détour sur le sous-vêtement et le papier toilette, avant qu’une grande image métaphorique ne traduise la sensation d’être emportée par l’événement.
« Si la fausse couche reste un tabou, c’est aussi parce qu’on en parle peu et qu’on la montre rarement »
, explique Manon Mugnier.
« Filmer une telle scène aurait peut-être été trop frontal ; à l’écrit, elle aurait pu être moins directement ressentie. Le dessin permet de trouver une forme d’équilibre entre les deux. »
La couleur ne se contente jamais d’habiller les pages. Les rouges, les bruns et les jaunes accompagnent les moments où les femmes apprennent l’arrêt de leur grossesse. Ils diffusent une tension que les expressions seules n’auraient pas suffi à transmettre. Les changements de palette signalent également les passages d’un lieu ou d’un parcours hospitalier à l’autre.
« Je voulais que l’anxiété passe directement par la couleur, et pas uniquement par l’expression des personnages. Il fallait aller assez loin graphiquement pour faire ressentir l’intensité de ces moments. Utiliser la même palette que dans le reste de l’album m’aurait semblé faux face à une émotion aussi forte. »
Cette justesse tient aussi à la méthode documentaire de Manon Mugnier. Présente lors d’une partie des entretiens et reportages, elle photographie les lieux, observe les salles d’attente et repère les détails que le texte aurait pu négliger. Dans un service hospitalier, une fenêtre donne sur une cour où jouent des enfants. Sur les murs, des affiches annoncent des séances d’allaitement ou de yoga périnatal, mais presque rien ne concerne l’arrêt d’une grossesse. Chez Claire, un fauteuil en forme d’œuf et une véranda deviennent le cadre graphique de son témoignage.
Ces éléments apparemment secondaires donnent de l’épaisseur au réel. Ils montrent aussi que le dessin ne vient pas simplement illustrer un scénario achevé. Camille Drouet Chades organise la chronologie, les témoignages et les informations ; Manon Mugnier construit le découpage, les cadrages, le rythme et l’ouverture des chapitres. Cette complémentarité empêche l’album de se transformer en rapport illustré.
Une enquête sensible sans être démonstrative
C’est sans doute la principale réussite d’Une sur quatre. L’album transmet une quantité importante d’informations sans oublier les personnes auxquelles elles se rapportent. Il ne cherche ni à uniformiser les expériences ni à imposer une manière légitime de vivre la perte. Certaines femmes éprouvent un deuil profond ; d’autres souhaitent avant tout comprendre ce qui leur arrive ou reprendre rapidement leur quotidien. Toutes devraient néanmoins recevoir une information claire, une prise en charge respectueuse et la possibilité d’être accompagnées.
L’ouvrage convainc aussi parce qu’il ne se contente pas de « libérer la parole », formule parfois employée comme si parler suffisait à réparer les défaillances. Il montre que le silence entourant les arrêts spontanés de grossesse possède des causes institutionnelles : défauts de statistiques, formation inégale des soignants, manque de moyens, droits mal connus et persistance d’une culture qui renvoie le sujet à l’intime.
Malgré sa densité, la lecture demeure fluide et profondément humaine. Les passages documentaires prolongent les récits au lieu de les interrompre, tandis que le dessin maintient une proximité constante avec les personnages. L’émotion ne repose jamais sur un pathos artificiel : elle naît d’un regard, d’une salle d’attente, d’une tache de sang ou d’une phrase prononcée trop vite.
En rendant visible ce que la société, et parfois l’hôpital, continuent de reléguer hors champ, Camille Drouet Chades et Manon Mugnier signent une bande dessinée à la fois utile, sensible et politiquement nécessaire. Une sur quatre ne prétend pas effacer la douleur. Elle offre cependant des mots, des images et des repères à celles et ceux qui la traversent — et oblige enfin les autres à la regarder.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
En médaillon : Manon Mugnier & Camille Drouet Chades
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Une grossesse sur quatre - Enquête sur le tabou de la « fausse » couche - Camille Drouet Chades & Manon Mugnier – éditions La Revue Dessinée/Casterman. Album paru le 9 septembre 2026. 192 pages, format 19.1 x 26.9 cm - Couleur, 25,00 euros.
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