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Favori de la rédaction
3 octobre 2026
Autant être honnête. Neyef, c’est un vilain. Un vrai. Le genre à nous coller des soufflets à grands coups de crayon, nous laissant un peu penauds, presque orphelins, les yeux levés au plafond, à nous demander ce qui vient de nous tomber sur la mouille. Un goût de précipice entre les dents.
Hoka Hey ! nous avait déjà mis une bonne mandale. Par son talent, d’abord. Pour cette manière d’entrer dans un genre, d’en piquer les tropes avant d’en recracher quelque chose qui n’appartient qu’à lui. Quelque chose de poignant, de foutrement personnel. Neyef aime les histoires qui prennent leur temps. Celles qui flottent. La chronique, l’ambiance, ce genre de morceaux de vie arrachés au bord du monde.
200 pages pour comprimer un bout d’infini. Griffer une fin d’époque.
Les Enfants perdus remet le couvert. Le décor : un monde parti en sucette, doucement, tranquillement, hors champ. Un bout de temps volé avant le déluge. Des gosses sans parents, abandonnés à eux-mêmes, qui se fabriquent leur propre famille au milieu de Limbo, cette espèce d’ailleurs où les arbres poussent comme dans un rêve de Miyazaki sponsorisé par Nike.
Plus d’une fois, les pages fichent les foies. Vous voyez de quoi on parle ? Ces petits frissons qui remontent doucement l’échine quand quelque chose est tellement gracieux que ça en fait frétiller le ventre. Quelque chose prend vie. Quelque chose nous happe. La nature, peut-être, qui a de quoi séduire. Mais une nature aussi sauvage que ces gamins livrés à eux-mêmes, sans attaches, si ce n’est cette famille recomposée sur le tard.
Il y a quelque chose d’analogue à la filmographie de Sofia Coppola : une histoire éthérée, des décors cotonneux, un casting hypnotique. Un rêve d’adolescence qui aurait oublié de mettre son réveil - et qui dure, dure… finissant implacablement par nous avaler.
Seulement, sous les grands espaces, sous les couleurs douces, sous le calme apparent, sous les nuits phosphorescentes trouées d’étoiles et les arbres aux feuillages transparents, ça empeste. Ça suinte même. La misère, la violence, la déchéance. Tout ce qu’on planque sciemment sous le tapis quand on veut encore croire au paradis.
Neyef reprend le mythe de Peter Pan et lui arrache une à une ses ailes. Parce qu’un gamin, ça souffre. Rappelez-vous. Et que ça ne fait pas toujours de jolies choses quand ça souffre. Vous visualisez ?
Faut pas se raconter d’histoires : quand on découvre Wendy couverte du sang du pion de l’orphelinat qu’elle a fui, et sans doute tailladé à grands coups de ciseaux pour échapper à une agression, on sait déjà que le nom de Mickey ne sera pas crédité au générique.
Et pourtant, à l’intérieur de ce tableau peuplé de drames, l’amitié gagne. Toujours un peu. Pas complètement, mais suffisamment pour qu’on puisse respirer. Un coup de chevrotine tiré en l’air pour faire bonne mesure. Braquer la banque et espérer se carapater de la misère avec le magot. Sauf qu’on connaît la chanson… Un virage trop serré et c’est la sortie de route, le fossé où l’on tremble, une seringue plantée dans le bras.
Neyef, au fond, c’est un grand cœur un peu désabusé. Un poète du crayon qui regarde la saleté sans détourner les yeux. Un tendre qui sait très bien que le monde est moche et qui, malgré tout, continue de chercher les endroits où il reste quelque chose de merveilleux. C’est ce que sous-tend le mythe de Peter Pan : l’enfance sous le Blitz, la nécessité d’un paradis loin de la guerre des adultes, des marmots arrachés à leur foyer.
L’auteur ne fait que déplacer le temps et l’espace, sans jamais vraiment quitter ce chagrin. Et il nous y traîne, histoire de nous montrer qu’au fond du puits, parfois, la lumière coule encore. Simple reflet des astres qui brillent dans l’eau, peut-être. Une même illusion qui sillonne tout l’album.
On en voudrait plein les murs, des posters de cette BD. À en repeindre notre chambre avec ses planches. À dormir dedans. On pourrait y revenir pendant des heures, comme un disque rayé, sans se lasser, juste pour regarder ces gosses vivre, courir, apprendre, s’aimer un peu. Comme avec le naturel de son auteur en interview, un on-ne-sait-quoi opère et nous aimante.
Il y aurait sûrement deux ou trois trucs à reprocher au scénario. Bien sûr. On peut toujours chipoter. Mais là, on n’en a pas trop envie. Tout ce qu’on veut, c’est se souvenir de Rufus chevauchant Satan, de Dany embrassant son Indienne sous un arbre, de Casper se rappelant sa mère dans les bras d’une fille, de Milo apprenant le piano, et surtout de Wendy promettant à sa mère qu’elle a enfin trouvé un endroit où des gens prennent soin d’elle.
Le constat : sous l’écorce la plus rude bat quand même la douceur de la sève.
Par Sévan DUDOGNON
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Les Enfants perdus - Par Neyef - Label 619 / Rue de Sèvres