Erreur d’exécution squelettes/sqtc/inc-head.html

Le Label 619 (1/5) : l’atelier français de la pop culture

Par Romain GARNIER 7 septembre 2026 
Depuis plus de 15 ans, une expérience éditoriale inédite est menée en France dans un laboratoire de la bande dessinée baptisé Label 619. Son fondateur, Run, artiste protéiforme et éditeur, a bâti au fil des années une entité qui évoque des BD de qualité, la pop culture et un feu d’artifices d’expériences graphiques et narratives. Phare de la culture urbaine, des marges d’Ankama aux allées respectées de la maison Rue de Sèvres, le label 619 rassemble désormais deux générations d’auteurs et d’autrices. Aventure initialement solitaire, celle-ci s’est muée en un collectif d’artistes qui connait un succès populaire et critique. On vous propose, en 5 articles, de revenir en détail sur un O.V.N.I. de la création contemporaine appelé à laisser une trace profonde dans l’histoire de la bande dessinée francophone.

Tout ne commence pas comme tant d’autres aventures éditoriales. Run - Guillaume Renard de son véritable nom - réalise en 2003 un court métrage de sept minutes, intitulé Mutafukaz : Operation BlackHead, et élabore un site interactif sur son univers qu’il imagine déjà transmédia. Devant les lourdes contraintes du secteur audiovisuel, l’auteur décide d’insuffler vie à ses héros, Vinz et Angelino, dans un album de bande dessinée. Fin 2005, Run rencontre Anthony Roux, alias Tot, figure fondatrice et directeur créatif de la société Ankama. Ensemble, ils partagent le même constat que d’autres à différentes époques, à savoir qu’ils estiment que la bande dessinée franco-belge aurait la nécessité de se renouveler, faisant pâle figure face aux œuvres publiées outre-Atlantique et en Extrême-Orient. Des espaces dont le dynamisme et l’inventivité fascinent les deux hommes.

« [Tot] s’était retrouvé confronté aux mêmes problèmes que moi quand il a cherché à faire publier son manga Dofus et son artbook. Les éditeurs en place refusaient le projet, et il avait décider de les publier lui-même. Il a pu investir grâce au jeu Dofus, contrairement à moi qui n’avait pas un rond […] ».

Tout se poursuit alors comme tant d’autres aventures éditoriales. Comme auparavant les éditions de l’Association (1990) ou les édiitons 2024 renommées 2042 (2010), elles aussi pépinières d’auteurs, face aux difficultés pour un créateur de trouver un éditeur pour des projets si singuliers et hors des normes pour leur temps, les éditions Ankama sont créées par Tot en 2006. Elles accueillent ses projets et celui de Run. Alors âgé de 30 ans, celui-ci signe pour le premier tome de Mutafukaz qui est présenté en exclusivité à la Japan Expo 2006.

Jeune structure, les éditions Ankama n’ont alors pas de distributeur. Si les lecteurs et lectrices souhaitaient découvrir les aventures de nos héros de Dark Meat City, l’achat en ligne était l’unique moyen. Au-delà du bouche-à-oreille, l’obtention du « Coup de cœur Fnac » apporte une lumière bienvenue au titre et un distributeur chez Ankama éditions.

Le Label 619 (1/5) : l'atelier français de la pop culture
Couverture de l’intégrale de Mutafukaz de Run
© Run / Label 619 - Ankama Éditions (2018)

Le Label 619, une « obscure » collection de la société Ankama

Embauché par Ankama, et soutenu par Tot qui lui donne carte blanche, Run s’entoure de Dorothée Bachy - maquettiste pour les titres du Label jusqu’en 2020 - et de Yuck, un ami, ancien directeur artistique de la société Teamchman. Ensemble, ils créent le Label 619 et son identité graphique, le tout en référence à la prise finale du catcheur étasunien Rey Mysterio et à l’indicatif téléphonique de la ville de San Diego (Californie), Mecque du comics étasunien. Les premiers titres publiés sont Debaser, un manga de l’autrice Rafchan (2008) et Freaks Squeele de Florent Maudoux (2008), un univers extrêmement riche qu’il n’a cessé de développer depuis.

Avec les années, des rencontres incontournables vont nourrir l’évolution du Label : « Florent et Mathieu [Bablet], par exemple, m’avaient simplement envoyé leur projet par mail. Pour Florent, un des tout premiers auteurs estampillé « 619 », nous (Ankama) l’avions fait venir au bureau, à l’époque où j’y étais salarié. On a tout de suite accroché... et on a davantage parlé de nanars que de bande dessinée. Avec Mathieu, les premiers échanges de travail se sont faits à distance, il avait signé sans que nous nous soyons rencontrés personnellement, [in real life]. Puis nous nous sommes rencontrés sur le stand des dédicaces, lors d’un festival.

Clovd, série spin-off de l’univers Freaks’ Squeele de Florent Maudoux
© Florent Maudoux / Label 619 - Rue de Sèvres (2023)

Guillaume [Singelin], lui, a été repéré en ligne par un collègue. Je l’ai contacté quand il était encore étudiant. Il a fait quelques stages chez Ankama avant que je l’intègre à la préproduction du film Mutafukaz, pour laquelle nous sommes allés au Japon, dans les locaux du Studio 4°C. Et après le film, nous avons continué à travailler ensemble très naturellement. Quant à Neyef, j’avais remarqué sa patte sur un Dofus Monster. Je lui ai simplement dit : « Si tu as d’autres projets en tête, tu peux me les montrer. » C’est comme ça que notre « collaboration » a commencé.

Ce qui est marrant, c’est que certains des « auteurs du Label » ne se sont pas croisés avant longtemps. Les festivals étaient les seuls moments où ils pouvaient se rencontrer, en fonction de leur propre actualité. Au fil des années, nous avons construit une histoire commune qui a fini par largement dépasser le cadre professionnel pour certains d’entre eux.

Aujourd’hui encore, les auteurs avec lesquels nous travaillons habitent aux quatre coins de la France. L’image d’un grand atelier où tout le monde travaille dans un joyeux bordel est un fantasme... mais j’aime bien l’idée que ce soit ce que les lecteurs s’imaginent, ça veut dire que notre dynamique de groupe fonctionne bien. Actuellement, on essaie d’organiser une rencontre annuelle en dehors des festivals, pour tisser davantage de liens ».

© Mathieu Bablet / Label 619 - Ankama Éditions (2016)

De structure indépendante à Rue de Sèvres : un succès qui ne se dément pas

Ensemble, ces auteurs multiplient les projets et les succès. Run (Prix Coup de Cœur - Festival Quai des Bulles 2015 pour la conclusion du premier cycle de Mutafukaz, tome 5) ; Mathieu Bablet (finaliste du Grand Prix de la Critique ACBD en 2017 avec Shangri-La, en 2021 avec Carbone & Silicium et en 2025 avec Silent Jenny ; Sélection officielle à Angoulême en 2017, Prix de la BD Fnac/France Inter 2021, Prix de la BD SF 2025) ; Neyef (Hoka Hey ! Prix des libraires de bandes dessinées 2023 et Prix BD Cezam 2024) ; Florent Maudoux (Prix BD Quais du Polar 2023 pour A Short Story - La Véritable histoire du Dahlia Noir sur un scénario de Run) et Guillaume Singelin (Eco-Fauve Raja 2024, Prix Landerneau, Prix Coup de Cœur du festival Quai des Bulles, BDGest’Arts (2023) pour Frontier, également finaliste du Prix de la BD Fnac France Inter 2024 et du Prix des libraires Canal BD 2024, sélection officielle d’Angoulême pour le tome 4 de The Grocery sur un scénario de d’Aurélien Ducoudray). Chacun à leur manière ont marqué de façon indélébile les critiques et le public de ces dernières années.

Entretemps, en 2018, le Label 619 devient indépendant et l’auteur quitte les effectifs d’Ankama éditions avec laquelle il poursuit néanmoins sa collaboration. La gestion de l’entité évolue. Run propose à Florent Maudoux, Guillaume Singelin et Mathieu Bablet de le rejoindre dans une direction collégiale ; ce qu’ils acceptent. « Pendant treize ans, j’ai été le seul capitaine du navire 619. Je choisissais les projets, je les accompagnais et je centralisais l’ensemble. Yuck était présent dès le début pour toute l’identité graphique du Label, Doro, puis Tony [aka Chick] pour les maquettes ».

© Guillaume Singelin / Label 619 - Rue de Sèvres (2023)

La société La MotherBase est alors créée afin de pouvoir gérer éditorialement la collection. En 2021, le Label 619 rejoint Rue de Sèvres tout en conservant son indépendance. En rejoignant une telle structure, la volonté de Run est d’apporter au label la puissance du réseau de la maison d’édition, sa notoriété, mais aussi sa capacité et son savoir-faire pour défendre les œuvres auprès du grand public. D’autant que lors de l’annonce de cette alliance, la direction collégiale d’auteurs ne cache pas que la maison d’édition fut la seule à leur avoir parlé de création artistique, quand les autres ont entamé les discussions sur des sujets purement commerciaux.

Pour les nouveaux partenaires, le pari est une franche réussite. Alors que de nombreuses bandes dessinées peinent à atteindre le chiffre de 10 000 ventes, synonyme de relative réussite dans le marasme ambiant, le tirage initial de Silent Jenny de Mathieu Bablet est de 150 000 albums (dont plus de 100 000 déjà vendus en avril 2026), tandis que la série à succès Shin Zero, de Mathieu Bablet et Guillaume Singelin, engrange plus de 35 000 ventes seulement un mois après sa sortie sur un tirage initial de 50 000 exemplaires. Frontier, bande dessinée la plus primée du Label 619 s’écoule a plus de 70 000 albums. En 2022, Run publie MFK2, la suite de la série de Mutafukaz (série vendue à plus de 150 000 albums au terme de la décennie 2010).

© Mathieu Bablet / Label 619 - Rue de Sèvres (2025)

Des chiffres de vente qui, s’ils sont un motif de fierté pour Run et les auteurs du Label 619, ne constituent pas une obsession : « Pour être tout à fait honnête, je serais incapable de vous donner ces chiffres [précédemment évoqués]. Aujourd’hui, c’est Rue de Sèvres, notre maison d’édition partenaire depuis six ans, qui gère toute cette partie. Et, pour tout dire, je m’intéresse assez peu aux ventes, dans le sens où les chiffres finissent souvent par dessiner des tendances, et je n’ai pas envie qu’ils influencent inconsciemment nos choix éditoriaux. Je sais que certains titres, comme Frontier, Silent Jenny ou Shin Zero, ont cartonné, et c’est une réelle fierté. Mais je considère comme un vrai luxe de pouvoir continuer à créer sans avoir constamment les yeux rivés sur les tableaux de ventes. J’espère qu’on pourra préserver cette liberté le plus longtemps possible ».

© Guillaume Singelin & Mathieu Bablet / Label 619 - Rue de Sèvres (2025)
Couverture de l’intégrale de Mutafukaz 1886.
© Run & Simon Hutt / Label 619 - Ankama Éditions (2022)

Voir en ligne : Site du Label 619

Par Romain GARNIER

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782810209699
Rue de Sèvres Label 619 Ankama ✏️ Run ✏️ Florent Maudoux ✏️ Neyef ✏️ Mathieu Bablet ✏️ Guillaume Singelin France Le Label 619
 
Participez à la discussion
1 Message :
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Romain GARNIER  
A LIRE AUSSI  
Actualité