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Émilie Gleason (Bichette !) : « Dès que je réfléchis trop à mon dessin, quelque chose se fige. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 15 juillet 2026 
À travers Bichette !, Émilie Gleason transforme une expérience personnelle douloureuse en une fiction aussi drôle que dérangeante. Derrière son dessin pop, punk et cartoonesque, l'autrice explore avec finesse les mécanismes de l'emprise, de la dépendance affective et des relations toxiques. Rencontre avec une créatrice qui fait du rire un outil pour raconter les traumatismes et donner du sens à l'intime.

Bonjour Émilie. Nous nous rencontrons à l’occasion de la parution de votre nouvel album, le deuxième que vous publiez chez Casterman.

Émilie Gleason : C’est le deuxième chez Casterman, oui. Ma première BD chez Casterman était Junk food, sur un scénario du journaliste Arthur Croque.

Après Les Gugusse en vacances, publié chez un autre éditeur, vous revenez avec Bichette !

Oui, Les Gugusse en vacances est paru chez Atrabile, où j’avais également publié Ted, drôle de coco. Ces deux livres sont très liés. En revanche, Bichette ! est un projet personnel à part, qui se distingue vraiment du reste de mon travail.

Comment est né ce projet ?

À l’origine, il y avait un besoin très cathartique de raconter une histoire que j’avais réellement vécue. C’est un épisode personnel, lié à une collaboration avec un scénariste qui n’a pas abouti. Les raisons apparaissent assez clairement dans le livre, mais j’avais envie de les transposer en fiction à travers deux personnages inventés.

Au départ, je cherchais un univers qui fasse écho au monde de la bande dessinée sans en être une copie. Puis, un jour, en allant acheter un bouquet de fleurs, j’ai eu un déclic. Je me suis rendu compte que composer un bouquet, choisir des fleurs qui s’accordent par leurs couleurs, leurs formes ou leurs odeurs, ressemblait beaucoup à la construction d’une BD et à son découpage.

Il y a aussi cette idée de patience. En fleuristerie comme en bande dessinée, il faut laisser les choses éclore, les observer, les accompagner... Enfin, voilà. Et puis, je l’avoue, c’était aussi une excellente excuse pour dessiner des plantes plutôt que des auteurs de BD. Je trouvais ça beaucoup plus intéressant.

Émilie Gleason (Bichette !) : « Dès que je réfléchis trop à mon dessin, quelque chose se fige. » [INTERVIEW]
Bichette !
Émilie Gleason © éditions Casterman

Je profite de notre rencontre pour vous poser une question plus légère. Vos lunettes sont assez atypiques. Elles font presque partie de votre identité visuelle...

Oui, j’aime beaucoup mes lunettes. J’aime aussi être originale, que ce soit dans mon dessin ou dans la vie. L’anecdote, c’est que je m’en sers aussi pour tirer les cases de mes planches.

C’est vrai ?!

Non, mais ça pourrait. Je pourrais l’utiliser en règle, en dédicace du moins. Ça, ça m’arrive, oui (rire) !

Au début de Bichette !, on a presque l’impression de lire une comédie absurde portée par le duo formé par Gui et sa stagiaire, Xóchitl. D’ailleurs, le choix de ce prénom est-il un clin d’œil à votre histoire personnelle et à vos années passées au Mexique ?

Oui, c’est ça. Xóchitl est un prénom nahuatl, qui signifie « fleur » (une langue parlée par les peuples aztèques et les mexicas, NDLR).

À quel moment avez-vous compris que Bichette ! allait avant tout raconter une histoire d’emprise, de dépendance affective et de relation toxique ?

Je l’ai su avant même de la dessiner. Après, toute la narration a été construite de manière à emmener le lecteur dans un endroit qui ressemble un peu à une sitcom, à quelque chose de léger, comique, écrit en épisodes. Ce qui rappelle vraiment les séries de 20 minutes que je regarde compulsivement. Mais avec cette envie de vouloir, au fur et à mesure, un peu comme une relation sous emprise finalement, que tout est coloré et rigolo et qu’à la fin tu finisses par terre sans même t’en rendre compte pourquoi.

Donc il y avait ce point de vue qui était un peu, alors je ne sais pas si j’ai réussi, mais assez compliqué surtout que je voulais absolument qu’il y ait les deux points de vue. Et comme je le dis, celui de l’opportuniste qui est Gui et celui de l’addict qui est Bichette. Je ne parle pas de manipulateur ou de victime parce que pour moi c’est une co-dépendance dans le sens où Gui est autant dépendant de Bichette. Bichette par la validation de ses pairs et Gui par l’ego qu’il a à être pris pour un génie.

Bichette !
Émilie Gleason © éditions Casterman

Vous expliquez que l’idée de Bichette ! est née en composant un bouquet de fleurs. Comment êtes-vous passée de cette intuition à la création de l’univers visuel et narratif de la bande dessinée ?

Je pense que c’est tout l’intérêt de mon travail, et ce qui me plaît le plus dans la bande dessinée : inventer mes propres histoires, créer des mondes, des univers et, surtout, des personnages dans lesquels je peux me projeter.

Que ce soit Gui, Les Gugusse en vacances ou encore Ted dans Ted, drôle de coco, je choisis souvent comme personnage principal quelqu’un que j’ai du mal à comprendre dans la vraie vie. Pour Ted, par exemple, je me suis demandé comment me mettre à la place de mon frère autiste, qui est neuroatypique. Avec Bichette !, la question était différente : comment me mettre à la place d’une personne qui m’a fait autant de mal, sans même s’en rendre compte, peut-être ?

Ça a été passionnant de regarder cette histoire sous un autre prisme, d’adopter un autre point de vue et d’essayer de comprendre les motivations de chacun… Enfin, je ne sais plus si je réponds vraiment à votre question.

Dans votre cas, la création d’une BD est-elle aussi une forme de psychanalyse ?

Oui, j’ai suivi une psychanalyse pendant trois ans. Mais j’aime dire que je préfère d’abord faire ce travail sur moi, en tirer quelque chose, puis le retranscrire en bande dessinée, pour moi comme pour les lecteurs. Enfin… ce n’est pas tout à fait ça, mais disons que la BD est aussi, de manière très personnelle, et même un peu égoïste, une forme de thérapie. Elle me permet de prendre du recul sur des situations que je ne comprenais pas et de leur donner du sens.

Vos albums donnent l’impression de décliner les mêmes grandes thématiques émotionnelles sous des formes différentes. Est-ce aussi votre perception de votre travail ?

Oui, ce sont des thèmes qui reviennent souvent, presque malgré moi. Mon objectif, c’est surtout de sortir grandie de chaque projet, de me dire : « Voilà, j’ai compris quelque chose. » J’ai réussi à le faire émerger, à le remâcher, à le redigérer, puis à le recracher en dessin. Et après, je me demande presque : « Bon… quel est le prochain trauma que je vais aller gratter ? »

Bichette !
Émilie Gleason © éditions Casterman

Votre dessin peut sembler déroutant au premier abord. Mais à mesure que l’on entre dans votre univers, on comprend qu’il fait pleinement partie de votre langage narratif. Est-ce, pour vous, une manière d’être plus juste sur le plan émotionnel ?

C’est une très bonne question. Je pense que oui. Je pourrais faire l’effort de « bien dessiner », mais j’ai le sentiment que je perdrais énormément en spontanéité et, surtout, en émotion. Dès que je réfléchis trop à mon dessin, quelque chose se fige.

Maintenant que je suis autrice professionnelle, on me demande de réaliser des storyboards, des synopsis… Et parfois, ça m’embête, parce que le fait de trop intellectualiser un projet me fait perdre cette espèce de… J’aime bien le mot « agressivité ». Mon dessin peut paraître agressif, un peu… beurk (rires). Je n’ai pas le bon mot, mais plus c’est pop, trash et punk, plus je m’y reconnais.

L’observation, en revanche, m’ennuie profondément. Je dois l’avouer : quand j’étais étudiante, j’étais une vraie cancre. Dessiner fidèlement la réalité que j’ai sous les yeux ne m’intéresse pas. Je dessine pour inventer des mondes, pour m’évader, mais aussi pour me cacher derrière mes personnages. Dans cette histoire, cela me permettait aussi de ne pas affronter de front toute l’horreur de ce que j’avais vécu.

Votre dessin mêle un univers burlesque, presque cartoonesque, à une forme de malaise. En le lisant, j’ai parfois pensé à l’esthétique des dessins animés de Cartoon Network. Cette référence vous parle-t-elle ?

Oui, complètement. J’ai grandi avec ces dessins animés : Johnny Bravo, Cléo et Chico (Cow and Chicken), et tous ceux de cette époque. Ils ont clairement nourri mon imaginaire.

Johnny Bravo, c’était le meilleur.

Oui, je suis totalement d’accord. J’étais folle amoureuse de Johnny Bravo. Je pense aussi aux animés de Tex Avery. Tout y est en mouvement, tout est sonore. Et moi, je me retrouve face à une feuille de papier et un crayon en me demandant comment retranscrire cette énergie dans un médium qui, lui, est muet et figé.

Je crois que cela se ressent beaucoup dans mon découpage. Pour Bichette !, je me suis imposé un gaufrier parce que je voulais toucher un autre public. C’était aussi un défi : proposer quelque chose de plus lisible et, surtout, changer de style à chaque projet. Les Gugusse en vacances, par exemple, étaient beaucoup plus linéaires et très inspirés des codex que je réalisais quand j’étais étudiante. Cette fois, j’avais envie d’explorer une autre manière de raconter.

Mais mes principales influences restent l’animation, le cinéma et les séries. Pour Bichette !, je cite souvent deux sitcoms qui abordent pourtant des sujets comme l’addiction et l’emprise. Je trouve formidable de réussir à mêler un ton léger, drôle, presque comique, à des thèmes aussi durs.

Je pense notamment à Kevin Can F**k Himself, une série assez peu connue qui alterne les codes de la sitcom et ceux du drame pour montrer ce que signifie vivre prisonnier d’une relation toxique. Je la trouve magnifique et je la recommande vraiment.

Bichette !
Émilie Gleason © éditions Casterman

Comment trouvez-vous l’équilibre entre le burlesque et le malaise, pour que l’humour serve le propos plutôt que de désamorcer la violence émotionnelle du récit ?

Je pense que c’est une forme de mécanisme de défense. Moi, je ris quand je suis gênée, quand j’ai mal ou quand j’ai peur. Le rire est une échappatoire. Il me protège, il me permet de crever l’abcès quand quelque chose me fait souffrir.

C’est exactement ce que je retrouve dans la bande dessinée. Plus un sujet est douloureux ou horrible, plus j’ai envie de l’alléger, ou plutôt de le rendre accessible grâce au rire. Je déteste être triste, au fond. C’est aussi pour ça que cette approche me correspond autant.

Je le fais également dans mon travail de dessin de presse. On me sollicite souvent pour illustrer des sujets graves, parfois très difficiles à avaler. Mon rôle consiste alors à les rendre plus accessibles, presque plus « fun », tout en partant toujours d’une situation profondément malaisante. C’est ce qui me plaît.

Avec Bichette !, je voulais parler de l’emprise sans reprendre les discours que l’on entend partout. Dès qu’on prononce ce mot, les gens pensent immédiatement aux pervers narcissiques ou aux relations amoureuses toxiques. Moi, j’avais envie de proposer autre chose : montrer que l’emprise peut aussi être amicale, professionnelle, familiale… C’est une réalité beaucoup plus vaste.

Au fond, ce qui m’intéresse dans ces sujets malaisants, c’est justement d’offrir un autre point de vue.

Restons sur le dessin. Pouvez-vous nous expliquer votre méthode de travail ? Quels outils utilisez-vous et comment avez-vous conçu la mise en page de Bichette !, notamment ce choix du gaufrier ?

Pour Bichette !, j’ai travaillé de manière traditionnelle. En général, je jongle entre deux projets en parallèle. Ça m’évite de rester focalisée sur un seul et, surtout, de m’ennuyer, parce que je me lasse très vite.

Pour cet album, je suis partie d’un gaufrier. Je construisais chaque séquence comme un épisode de série, sur une ou deux pages. Je commence toujours par écrire le texte, puis je dessine directement les personnages, sans passer par un storyboard.

Ce qui m’a beaucoup plu dans ce projet, c’est son côté puzzle. Comme le récit est composé d’épisodes, je pouvais déplacer certaines scènes, en me disant : « Tiens, celle-ci sera plus forte si elle arrive vingt pages plus loin », ou encore : « Je vais introduire ce personnage plus tôt pour lui donner davantage de poids. » J’avais en permanence une sorte de chemin de fer sous les yeux, que je recomposais jusqu’à trouver la structure finale du livre.

Bichette !
Émilie Gleason © éditions Casterman

La création de Bichette ! vous a-t-elle conduite à repenser votre manière de travailler, tant sur le plan technique que narratif ?

Je n’ai pas vraiment l’impression. Ce n’est pas que je n’aime pas les contraintes, mais lorsqu’une manière de faire ne me convient pas, je ne m’y force tout simplement pas.

Je ne dirais donc pas que Bichette ! m’a obligée à réinventer ma méthode de travail. La principale nouveauté tient plutôt à la fin du livre, ou plus largement à sa structure, qui diffère un peu de ce que je fais d’habitude, même si le récit reste globalement linéaire.

Non… Là, vous me posez une colle. Je n’ai pas le sentiment d’avoir souffert en réalisant cet album. Au contraire, je prends toujours beaucoup de plaisir à chaque projet. La difficulté a surtout été de me demander si je n’étais pas trop explicite dans le propos que je voulais porter.

Et qu’en est-il de la mise en couleur ? Comment la réalisez-vous ?

Pour Bichette !, j’ai réalisé la mise en couleur sur Photoshop. Ce qui m’intéresse, là encore, vient du dessin animé. J’aime distinguer très nettement les personnages du décor, comme dans les anciens films Disney ou les Silly Symphonies. Il y a le calque des personnages, très lisible, et celui des décors, plus foisonnant, qui vient remplir l’image. C’est une approche qui me plaît beaucoup, même si je pense que je vais encore faire évoluer ce style.

Quels sont vos prochains projets ?

J’ai plusieurs projets en cours. Ça va aller… je respire ! (rires)

L’un d’eux est prévu chez Delcourt, en collaboration avec une éthologue. Nous y aborderons les différentes formes de sexualité dans le monde animal, avec l’idée de montrer que rien n’est « contre nature ».

J’avais envie de traiter ce sujet de manière didactique, mais à travers une fiction. Ce sera donc un récit de science-fiction, raconté du point de vue d’un extraterrestre, afin d’éviter un regard trop anthropocentré. Il ira à la rencontre de différents animaux, qui lui parleront de leur sexualité. Je m’éclate complètement sur ce projet.

Merci beaucoup.

Merci à vous, Christian.

Bichette !
Émilie Gleason © éditions Casterman

Par Christian MISSIA Dio

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782203283794

En médaillon : Émilie Gleason
Photo © Christian Missia Dio

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Notre chronique de Bichette !

Bichette ! - Émilie Gleason – éditions Casterman. Album paru le 1er avril 2026. 192 pages, format 18.7 x 25.9 cm, 24,00 euros.

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