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La Ville dont il ne reste rien - Par Valentine Grande & Sergio Varbella - Ed. Pictavita

Par Christian GRANGE Très bon 17 juillet 2026 
Vienne, 1950. Fritz, employé de bureau solitaire, consacre ses soirées à un travail de fourmi : reconstruire en maquette miniature Vlastrod, son village natal, rayé de la carte pendant la Seconde Guerre mondiale, en représailles à des actions de résistance. Seul survivant, du moins le croit-il, il tente de préserver la mémoire des habitants disparus et de comprendre les circonstances de cette tragédie. Mais quand il découvre l’existence d’une autre rescapée, le doute s’insinue dans son esprit et l’amènera à une vérité insupportable.

Un homme face à une maquette. Un homme, dans la pénombre, face à des points d’interrogation couchés. Une porte ouverte mais sur quoi ? Une mémoire trouée ? Une ville disparue ? S’il ne reste rien, pourquoi cela prend-il autant de place, comme la typographie du titre sur la couverture ?
Cet album publié par Pictavita sous la forme d’un roman graphique interroge le lecteur : la frontière ténue entre le souvenir que l’on invente pour survivre et la vérité historique que l’on préfère souvent ignorer ; liens entre mémoire, culpabilité et résilience ; le détour par la fiction (ici la BD) pour témoigner de l’indicible, atteindre et transmettre la vérité par la fiction.

La Ville dont il ne reste rien - Par Valentine Grande & Sergio Varbella - Ed. Pictavita
Vienne, 1950
Une roue qui fait du surplace et tourne en rond ; le silence ; un personnage minuscule dans les cases de bas de page.
(C) Valentine Grande & Sergio Varbella - Ed. Pictavita - 2026

Des sources historiques pour construire une fiction

Plusieurs villages ont été détruits, effacés par les nazis, pendant la Seconde Guerre mondiale : Oradour-sur-Glane, le plus connu, Ascq ou encore Lidice.

Inspiré du massacre de Lidice, village tchèque détruit par les nazis en 1942 en représailles à l’attentat contre le général Reinhard Heydrich, numéro deux de la SS, ainsi que par celui d’Oradour-sur-Glane en France, La Ville dont il ne reste rien imagine Vlastrod, ville rayée de la mémoire des hommes.
Autre source d’inspiration du dessinateur Sergio Varbella et de la scénariste Valentina Grande, la création par Peter Fritz de petites maquettes de maison en papier et carton, témoignage de l’architecture autrichienne des années 1950 et 1960.

Fritz construit en maquette le village martyr
(C) Valentine Grande & Sergio Varbella - Ed. Pictavita - 2026

Une fiction pour témoigner encore, pour témoigner toujours, d’une des innombrables pages sombres de l’Histoire

L’album débute à Vienne, en 1950. Le propriétaire d’un immeuble veut le vendre et tente de convaincre les derniers locataires de partir.
Parmi eux, Fritz, solitaire et casanier, prend un chocolat au Café President puis se rend à son travail, au service de l’état civil de la mairie. Le soir, il reprend le tram et rentre chez lui. Le fantôme d’une petite fille joue à la marelle. Kamil, son chat, l’attend. Fritz construit méticuleusement une maquette des différentes maisons de Vlastrod avant le massacre de tous ses habitants. Il se souvient de Genari dont les vêtements sentaient la sciure et de sa femme Josefa, et puis, il se souvient aussi et surtout, de sa famille. Lui a survécu parce qu’il était absent ce jour-là. Il ne se souvient pas des nazis. Ils ne sont d’ailleurs pas représentés dans la BD, hormis quelques cases.

Une enquête sur une mémoire individuelle d’un champ de ruines et une maquette pour métaphore de cette mémoire fragmentaire

Le récit oscille entre deux temporalités principales :
– le présent (Vienne, 1950), décor de la vie morne de Fritz et des souvenirs de Vlastrod.
– les années de guerre avec la destruction de Vlastrod, la ville brûlée et le sel répandu sur les cendres, les tombes du cimetière éventrées, les hommes fusillés et les corps emportés par le fleuve, les femmes envoyées en camps.

À ces deux temps, s’ajoutent quelques flashbacks mémoriels sur la jeunesse des deux protagonistes et les habitants du village et en fin d’album, la visite au musée, située vraisemblablement dans les années 1990.

Nora refuse de s’enfermer dans le passé
(C) Valentine Grande & Sergio Varbella - Ed. Pictavita - 2026

Des auteurs encore peu connus en France, au service d’un récit de crimes de guerre
Valentina Grande (Salinger : avant l’Attrape-coeurs, Bauhaus, Gertrude Stein et la Génération Perdue, Les Nageuses de minuit) signe un scénario subtil et exigeant. Pas d’action spectaculaire mais une enquête intérieure où chaque détail compte. Il y a les silences de Fritz, hanté par la culpabilité du survivant ; les doutes sur sa propre mémoire (cette rue existait-elle ? Ce bâtiment avait-il cette forme ? Qui habitait dans cette maison ?). Les rencontres avec Nora Novak ébranlent ses certitudes, sa simple présence remettant en cause son statut d’unique témoin, créant le soupçon.

Les quelques ficelles scénaristiques autour du hasard (rencontre vers la fin de l’album, avec Hans amputé d’un bras, revenant du pressing au « bon moment » pour croiser Fritz et disserter sur l’absence trop présente et l’oubli ; Isabelle emmenant sa tante au musée et découvrant la maquette), si elles se remarquent, ne pèsent pas sur la narration en forme de puzzle et de miroir brisé.

Sergio Varbella a publié plusieurs ouvrages en Italie, dont l’adaptation en roman graphique des Quatre filles du docteur March de Louisa May Alcott (2020), Dynamic Depero : Avventure a New York 1928-30, scénario de Marco Drago et Gaetano Cappa, publié chez MART (Museo di arte moderna e contemporanea di Trento e Rovereto) en 2021.
Pour La Ville dont il ne reste rien, les pages de garde rappellent Jimmy Corrigan tandis que son dessin s’inscrit dans la ligne claire d’un Jean-Claude Floc’h pour la partie du récit se déroulant dans les années 1950. Les cases ondoient pour les souvenirs et les couleurs deviennent pastel avec des dominantes de jaune, crème et marron. Pour les hallucinations du personnage, le dessinateur choisit des pleines pages où s’accumulent fantômes blancs et objets comme pris dans un tourbillon.

Roman graphique sur les crimes de guerre, sur thèmes de la fragmentation de la mémoire et de la responsabilité, transformée en culpabilité par le syndrome du survivant, La Ville dont il ne reste rien confirme le choix de Pictavita de publier moins, mais de sélectionner des histoires fortes, avec une exigence tant scénaristique que graphique. Tout au plus, regrettera-t-on les dossiers documentaires qui accompagnaient les albums de La Boîte à bulles.

Voir en ligne : Site de Sergio Varbella

Par Christian GRANGE

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Code EAN : 9782849535615

Des mêmes auteurs : Bauhaus, l’idée qui a changé le monde (Le Seuil, 2021)

Pictavita ✍ Valentina Grande ✏️ Sergio Varbella à partir de 13 ans Histoire Récits de guerre Psychologique Tragédie
 
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