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Jordi Lafebre (Je suis...) : « Je voulais faire un polar contemporain qui regarde le monde avec humanité et légèreté. » [INTERVIEW]

Par Christian MISSIA Dio 1er août 2026 
Après le succès de Malgré tout, Jordi Lafebre a surpris ses lecteurs en délaissant la romance pour le polar. Avec Je suis leur silence puis Je suis un ange perdu, l'auteur catalan a créé Eva Rojas, une psychiatre aussi brillante qu'imprévisible, qui renouvelle les codes du genre à travers des enquêtes où la psychologie compte davantage que la recherche du coupable. Pour ActuaBD, il revient sur la naissance de cette héroïne, sa vision d'un « polar lumineux » et les thèmes contemporains qui nourrissent son œuvre.

Bonjour Jordi Lafebre. Vous avez publié l’automne dernier le deuxième tome de Je suis..., qui suit le parcours d’Eva Rojas, une série que vous avez lancée il y a environ trois ans. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce parcours depuis la parution du premier tome ?

Jordi Lafebre : Le premier tome est paru en octobre 2023 et cette deuxième aventure est sortie en octobre 2025. Eva est un personnage auquel je me suis profondément attaché. J’adore son univers et j’ai envie de continuer à raconter ses aventures. Je pense qu’elle est là pour durer.

Comment est née Eva, et comment avez-vous construit l’univers dans lequel elle évolue ?

Au départ, plusieurs intentions se sont croisées. J’avais d’abord envie d’écrire un polar contemporain. La tradition du genre veut souvent que l’on situe l’intrigue dans une ville que l’on connaît bien. Étant Barcelonais, Barcelone s’est imposée naturellement comme décor.

Je voulais aussi parler de notre époque et de ses préoccupations. La question de la santé mentale m’a particulièrement inspiré, car j’ai le sentiment qu’elle est devenue l’un des grands enjeux de notre modernité. Après la pandémie, les troubles psychiques sont de plus en plus présents et je pense qu’il est important d’en parler, de les rendre plus visibles et plus naturels.

Mais je ne voulais pas raconter cette histoire de manière sombre. L’humour fait partie de ma façon de raconter. J’aime apporter de la lumière, de l’optimisme, parfois un humour un peu cynique, même lorsque j’aborde des sujets difficiles. Eva est née de ce mélange : un polar, des thèmes profondément contemporains et cette envie de regarder le monde avec humanité et légèreté. C’était, en quelque sorte, ma formule magique.

Jordi Lafebre (Je suis...) : « Je voulais faire un polar contemporain qui regarde le monde avec humanité et légèreté. » [INTERVIEW]
Je suis... : T. 1 - Je suis leur silence | Je suis... T. 2 - Je suis un ange perdu
Jordi Lafebre © Dargaud

Vous évoquiez l’humour, qui est l’une des forces de cette série. Le polar barcelonais possède pourtant une tradition très marquée, que l’on retrouve notamment en bande dessinée avec Jazz Maynard. Était-il important, pour vous, de vous démarquer de cette filiation en proposant un polar plus lumineux et plus optimiste ?

Le polar est un genre très élastique. Il offre une grande liberté et permet d’aborder les histoires de multiples façons. Je ne voulais surtout pas faire quelque chose qui ne me ressemble pas. En écrivant, je me suis rendu compte que ma manière naturelle de raconter passe toujours par l’humour, parfois tendre, parfois plus cynique, mais toujours avec une forme d’optimisme et de lumière. Je me suis donc demandé : pourquoi ne pas faire un polar lumineux ?

Il existe des polars très sombres, d’autres beaucoup plus accessibles. Moi, j’ai simplement voulu faire un polar à ma manière. Je m’inscris dans cette tradition littéraire catalane ancrée à Barcelone, mais en y apportant ma propre sensibilité et ma façon de raconter. C’est ma contribution, mon grain de sel.

Petite question de prononciation : comment prononce-t-on le nom de famille d’Eva ? « Rojas » ou « Roras » ?

On prononce « Eva Roras ». Ce n’est pas forcément évident au premier abord !

Je vous pose la question parce que l’on m’avait expliqué qu’en catalan, la prononciation la jota (lettre J en espagnol) diffère de celle de l’espagnol. Est-ce le cas pour le nom d’Eva ?

Oui, cela dépend si le nom est d’origine catalane ou espagnole. Dans le cas d’Eva, « Rojas » est un nom espagnol. Ce choix n’est d’ailleurs pas anodin : il fait référence aux Rojas, le surnom donné aux miliciennes républicaines qui ont combattu pendant la guerre civile espagnole. « Rojas » signifie littéralement « les rouges » et renvoie à leur engagement politique. C’est pourquoi le nom d’Eva se prononce à l’espagnole.

Je suis... T. 2 - Je suis un ange perdu
Jordi Lafebre © Dargaud

Eva est un personnage très contemporain, mais elle reprend aussi certains traits des grands héros de polar. C’est une enquêtrice malgré elle, un personnage en marge, avec ses propres fragilités. Était-il important, pour vous, de trouver un équilibre entre cet héritage du genre et une héroïne résolument moderne ?

C’était exactement l’idée. Le polar repose sur des archétypes, mais ces archétypes doivent évoluer avec leur époque. L’inspecteur alcoolique du New York des années 1930 appartient désormais au passé. Si je voulais raconter un polar contemporain à Barcelone, il me fallait trouver un personnage qui reflète notre société, avec ses marges et ses fragilités.

Eva est cette héroïne. Son trouble psychique est une blessure qu’elle porte en permanence et qui façonne sa manière de vivre. Elle cherche à rendre la justice tout en essayant de maintenir sa propre vie en équilibre. C’est cette dimension profondément contemporaine qui, à mes yeux, renouvelle l’archétype classique de l’enquêtrice.

Vous êtes-vous inspiré de personnes réelles pour créer Eva, que ce soit pour sa personnalité ou son apparence ?

Pour construire Eva, je tenais à ce que son trouble psychique repose sur une base scientifique solide. C’est un sujet très délicat et je ne voulais surtout pas raconter n’importe quoi. J’ai donc beaucoup échangé avec des psychiatres, d’autres professionnels de la santé mentale, mais aussi avec des personnes directement concernées. Toutes ces rencontres m’ont profondément inspiré. Elles m’ont permis de créer un personnage à la fois très libre dans sa manière d’être et de penser, tout en portant le poids permanent de sa maladie.

Je suis... T. 2 - Je suis un ange perdu
Jordi Lafebre © Dargaud

Dans ces deux albums, l’essentiel n’est finalement pas de savoir qui a tué, mais de comprendre qui a été abîmé. Est-ce cette dimension humaine que vous souhaitiez placer au cœur du récit ?

Oui, c’est exactement cela. Le modèle du polar à la Agatha Christie, centré sur la découverte du coupable, ne me parle pas vraiment. Aujourd’hui, je crois que nous savons souvent qui sont les responsables de nos problèmes de société. La véritable question est ailleurs : comment rendre justice ?

Pour moi, la justice ne consiste pas seulement à identifier un coupable. Il faut surtout comprendre pourquoi le mal a été commis, ce qui a conduit les personnages à agir ainsi. C’est cette recherche des causes, plus que celle du coupable, qui m’intéresse.

Les femmes de la famille d’Eva occupent une place essentielle dans le récit. Que représentent-elles à vos yeux ? Est-ce une manière d’explorer la transmission entre les générations ?

Oui, il est question de transmission et d’héritage. Quand on parle d’héritage, on pense souvent aux biens matériels, à une maison ou à de l’argent. Pourtant, il existe aussi un héritage culturel et familial, qui façonne profondément ce que nous sommes. Il peut nous porter, mais il peut aussi devenir un poids.

Je voulais que cet héritage accompagne Eva en permanence, sous la forme de ces femmes qui dialoguent avec elle. Elles peuvent être drôles, mais elles représentent surtout sa conscience : sa conscience familiale, culturelle et sociale. La bande dessinée offre une possibilité formidable, celle de donner un visage à cette voix intérieure et de la faire exister comme un véritable personnage.

Je suis... T. 2 - Je suis un ange perdu
Jordi Lafebre © Dargaud

Sur le plan de la construction, votre récit entremêle l’enquête, les séances de thérapie et de nombreux flashbacks. Comment avez-vous structuré cette narration pour qu’elle reste fluide et lisible ?

C’est avant tout un travail de construction. Un scénario se bâtit par étapes, à partir de nombreux croquis et de versions successives, jusqu’à trouver le bon équilibre. J’aime comparer cela à une architecture : il faut penser au rythme, maintenir l’attention du lecteur et trouver le juste degré de complexité, sans que le récit soit ni trop simple ni trop difficile à suivre.

Je respecte énormément le temps du lecteur. C’est d’autant plus important que je ne considère pas Eva comme une série au sens classique du terme. Chaque album raconte une enquête complète, avec sa propre conclusion. L’affaire est résolue à la fin du livre, même si la vie personnelle d’Eva, elle, continue d’évoluer d’un album à l’autre. Cette contrainte m’oblige à travailler avec beaucoup de soin l’architecture de chaque récit, et cela demande énormément de temps.

Barcelone a profondément évolué ces dernières années. Qu’est-ce qui fait qu’elle demeure, selon vous, une grande ville de polar aujourd’hui ?

Barcelone a toujours été une ville ouverte sur la mer. C’est un lieu de passage, où des gens arrivent, repartent ou n’y séjournent que quelques jours. Cette circulation permanente favorise les zones d’ombre, les trafics et toutes sortes d’activités plus ou moins avouables.

Aujourd’hui, le tourisme de masse renforce encore cette réalité. Barcelone attire des visiteurs du monde entier, mais aussi des personnes venues faire des affaires, parfois peu transparentes. Cette diversité d’intérêts crée de nombreuses tensions sociales. En même temps, la ville conserve son identité, avec ses habitants et ses quartiers profondément ancrés dans la culture catalane. C’est cette coexistence entre une ville mondialisée et une ville de proximité qui en fait, à mes yeux, un terrain idéal pour raconter des polars. Les histoires y sont infinies.

Votre dessin a-t-il évolué depuis vos premières collaborations avec Zidrou ? Quelles sont les particularités de votre approche graphique sur Je suis... ?

Ma technique a évolué, notamment pour pouvoir réaliser des albums plus ambitieux tout en gagnant en efficacité. Mon dessin est devenu plus épuré, mais cela ne signifie pas qu’il y ait moins de détails. Ils sont simplement traités autrement. Dans un récit contemporain, il faut représenter les smartphones, les tatouages, les voitures ou encore l’architecture urbaine. Tous ces éléments permettent au lecteur de reconnaître immédiatement le monde dans lequel évoluent les personnages.

La base de mon travail reste le crayon, comme à mes débuts. En revanche, j’utilise aujourd’hui de plus en plus les outils numériques — l’iPad, la tablette graphique ou Photoshop — pour intégrer ces détails du quotidien. Je trouve finalement assez logique de représenter un monde moderne avec des outils modernes.

Je suis... T. 2 - Je suis un ange perdu
Jordi Lafebre © Dargaud

Dans ce deuxième album, vous abordez des sujets aussi sensibles que les violences des groupes néonazis dans le milieu du football, tout en conservant un ton empreint d’humour. Comment trouvez-vous cet équilibre entre gravité et légèreté ?

C’est tout l’enjeu : trouver le bon équilibre. On ne plaisante pas avec l’extrême droite. C’est un sujet qui me préoccupe profondément et qu’il est important d’aborder. Mais, en même temps, mes albums sont mon univers. J’ai envie d’y préserver une certaine chaleur, une bonne ambiance, sans renoncer à parler de sujets difficiles.

L’humour est l’outil qui me permet de maintenir cet équilibre. Il m’arrive parfois d’aller trop loin avec une blague, mais, le plus souvent, il m’aide à apporter de la légèreté tout en parlant de choses complexes. Je veux que mes histoires restent accessibles au plus grand nombre, sans perdre leur profondeur.

À titre plus personnel, êtes-vous plutôt supporter de l’Espanyol ou du FC Barcelone ?

Ah, le Barça, sans hésiter ! À la maison, nous sommes tous supporters du FC Barcelone. Mais dans l’album, je ne voulais surtout pas désigner un club en particulier. Mon propos dépasse Barcelone : il s’inscrit dans une réalité que l’on retrouve dans de nombreuses grandes villes européennes, qu’il s’agisse de Paris, de Londres, de Madrid ou d’ailleurs.

Ce qui m’intéressait, ce n’était pas un club en particulier, mais le football comme phénomène social, avec tout ce qui gravite autour de lui. C’est cette dimension-là que je voulais raconter.

Pour conclure, sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je travaille actuellement sur un petit album destiné à la collection Intermezzo. L’idée de cette collection est justement d’offrir une parenthèse, une sorte de respiration. Ce sera un ouvrage lié à l’univers d’Eva Rojas, mais conçu comme une petite récréation, un projet que je réalise avant tout pour le plaisir. Une fois ce livre terminé, je me consacrerai à l’écriture d’une nouvelle aventure d’Eva.

Intermezzo - Jane dans les nuages
Album à paraître le 28 août 2026
Jordi Lafebre © Dargaud

Par Christian MISSIA Dio

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Code EAN : 9782505130796

En médaillon : Jordi Lafebre
Photo © Christian Missia Dio

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Je suis un ange perdu - Jordi Lafebre – éditions Dargaud, coll. Hors Collection Dargaud. Album paru le 17 octobre 2025. 112 pages, format 225 x 298 mm - Couleur, 21,50 euros.

Je suis leur silence - Jordi Lafebre – éditions Dargaud, coll. Hors Collection Dargaud. Album paru le 13 octobre 2023. 112 pages, format 225 x 298 mm - Couleur, 21,50 euros.

Dargaud ✏️ Jordi Lafèbre à partir de 14 ans Humour Policier, Thriller Tranche de vie Polar Queer / LGBTQIA+ Psychologique Espagne Barcelone
 
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