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Bonjour Josep Homs, nous nous rencontrons à l’occasion de la parution de Le Diable et Coral. Sauf erreur de ma part, il s’agit de votre première bande dessinée en tant qu’auteur complet, à la fois au dessin et au scénario. Est-ce bien le cas ?
Josep Homs : Oui, tout à fait. J’avais déjà réalisé, à l’époque, quelques histoires courtes, notamment pour des anthologies ou dans l’idée de montrer mon travail à des éditeurs. Mais je n’étais encore jamais allé au-delà de dix ou douze planches. Le Diable et Coral est donc ma toute première bande dessinée en tant qu’auteur complet, sur un format long.
Votre récit se déroule au début de la Seconde Guerre mondiale, en République tchèque, et suit une adolescente nommée Coral Loew, accompagnée d’une figure démoniaque liée à un passé familial douloureux. Vous évoquez également le mythe du Golem, à travers la figure du Maharal de Prague, le rabbin Yehouda Levaï ben Betzalel. Comment vous est venue l’idée de cette histoire ? Qu’aviez-vous envie de transmettre à travers ce récit mêlant légende, drame intime et contexte historique ?
Au départ, je voulais explorer la relation entre deux personnages que tout oppose — Coral et le Diable — mais qui sont contraints de cohabiter. Cette tension, presque toxique, m’intéressait car chacun cherche à se libérer de l’autre, à prendre le dessus dans un affrontement symbolique. Cela m’a permis d’aborder la question du bien et du mal : Coral incarne une forme de lumière, alors que le Diable pousse constamment vers l’obscurité. Mais ce que je voulais surtout montrer, c’est que les choses ne sont jamais totalement noires ou blanches. Il y a toujours des zones de gris. Dans la lumière, on peut trouver une part d’ombre, et inversement. Et selon le point de vue, un acte peut être perçu comme bon ou mauvais. Ce flou moral, cette ambiguïté, m’intéressait beaucoup.
Ensuite, j’ai choisi de situer l’histoire à Prague, car c’est une ville magnifique, très graphique, qui offre aussi une riche matière symbolique. Elle est liée à de nombreuses légendes, notamment celles du Diable, et elle possède une forte identité visuelle. Je voulais que la ville soit presque un personnage à part entière, avec ses lieux emblématiques : le vieux cimetière juif, le pont Charles, ou encore le mythe du Golem. C’est pour cela que j’ai intégré la figure du Maharal de Prague, ce rabbin à l’origine de la légende du Golem, et que j’ai choisi de faire de Coral une héroïne juive.
Vous évoquez le pont de Prague, qui joue un rôle symbolique dans l’album. L’une des séquences marquantes montre Coral assistant à la répétition en boucle du suicide d’une femme dont l’âme a été capturée par le Diable. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette scène ? Que souhaitiez-vous exprimer à travers cette idée de boucle et de captivité de l’âme ?
Oui, dans la première partie de l’histoire, j’ai voulu montrer que Coral mène en quelque sorte une enquête pour reconstituer son propre passé. Car c’est en retrouvant l’origine de sa rencontre avec le Diable qu’elle peut espérer s’en libérer. La scène du pont s’inscrit dans cette logique. Je me suis appuyé sur une légende réelle liée à la construction du pont Charles, à Prague — une légende qui implique le Diable, mais que je préfère ne pas détailler ici pour ne pas trop spoiler.
Cette séquence me permettait d’introduire l’idée de condamnation et de boucle temporelle, avec cette femme dont l’âme est prisonnière. Coral découvre qu’elle a désormais la capacité de voir cette martyre, alors qu’elle en était incapable auparavant. Cette prise de conscience marque une évolution dans son parcours. Symboliquement, le pont fonctionne aussi comme un lien entre deux mondes — une image qui s’intègre naturellement à l’histoire.
La manière dont Coral perçoit le Diable semble étroitement liée à la relation complexe qu’elle entretient avec son père. Cette relation conflictuelle faisait-elle partie des thématiques que vous souhaitiez explorer dès le départ, ou s’est-elle imposée naturellement au fil de l’écriture ?
J’aimais l’idée d’explorer les différentes étapes d’une relation entre un parent et son enfant — ici, entre un père et sa fille, mais cela pourrait tout aussi bien concerner une mère ou un fils. C’est une évolution que beaucoup d’entre nous connaissent : au départ, dans l’enfance, on admire ses parents, on les voit comme des héros capables de tout. Puis vient l’adolescence, la prise d’indépendance.
Dans l’album, cette phase est symbolisée par l’univers du cirque, qui représente une sorte de nouvelle famille, faite de personnalités diverses — un peu comme lorsqu’on quitte la maison pour l’université ou un premier emploi. C’est souvent à ce moment-là qu’on s’éloigne de ses parents, qu’on commence à remettre certaines choses en question, sans forcément en comprendre tout le sens.
Mais avec le temps, la maturité, et parfois en devenant parent à son tour, on peut se réconcilier avec ce passé, et comprendre que, malgré leurs erreurs, nos parents ont souvent agi dans notre intérêt. C’est cette progression-là que j’ai voulu raconter.
Parlons de votre travail graphique : comment avez-vous abordé la réalisation de cet album ? Travaillez-vous de manière traditionnelle, sur papier, ou bien utilisez-vous des outils numériques ?
Pour cet album, j’ai travaillé en numérique. À l’origine, je voulais aller assez vite, car j’ai débuté en parallèle le travail sur le tome final de la série Shi. J’ai donc commencé à développer l’histoire et les personnages directement sur mon iPad, ce qui me permettait de tout centraliser : l’écriture, les croquis, les storyboards. Étant à la fois scénariste et dessinateur, c’était plus simple et plus souple de tout faire au même endroit.
Je n’ai pas utilisé de scénario technique classique, je préfère travailler directement en construisant mes planches, case par case. Le numérique m’a permis d’être plus rapide et plus efficace dans ce processus. À la base, c’était censé être un projet secondaire, mais peu à peu, il a pris de l’ampleur — notamment grâce au soutien de Dargaud et de l’équipe marketing, qui y ont vu une histoire forte. Au final, j’ai réalisé l’ensemble en une année, en produisant presque deux fois plus de planches que celles présentes dans l’album final.
Travaillez-vous également en numérique sur la série Shi, ou privilégiez-vous une méthode plus traditionnelle pour cette autre création ?
Pour Shi, j’ai réalisé l’encrage de manière traditionnelle, tout comme les couvertures. En revanche, les couleurs intérieures ont été faites en numérique. J’aime beaucoup travailler en traditionnel, notamment pour le trait, mais c’est vrai que cela demande plus de temps.
Étant donné que Le Diable et Coral a été entièrement réalisé en numérique, cela signifie-t-il que vous ne disposez pas d’originaux exploitables pour d’éventuelles expositions ?
Non, je n’ai pas vraiment d’originaux exploitables pour Le Diable et Coral, puisque l’album a été réalisé en numérique. Cela dit, j’ai tout de même produit quelques illustrations et planches en noir et blanc sur papier, que j’ai retravaillées de manière traditionnelle parce que je les appréciais particulièrement — un peu comme une collection personnelle, pour mon “musée”. Cela dit, avec 112 planches au total, cela représenterait un travail énorme à reproduire en version artisanale. En revanche, pour les tomes 4, 5 et 6 de la série Shi, j’ai travaillé à l’ancienne, entièrement sur support papier.
Vous avez mentionné être en train de finaliser le dernier tome de la série Shi. Avez-vous déjà une idée de sa date de parution ?
C’est une bonne question, mais il est encore un peu tôt pour donner une date précise. Nous travaillons toujours sur le scénario. Ce que je peux dire, c’est que ce dernier tome sera plus long que les albums précédents de Shi, qui comptaient généralement 54 planches. Comme il s’agit de la conclusion de la série, nous avons besoin de plus d’espace pour bien la terminer. Mais comme rien n’est encore définitif, il est difficile d’estimer le temps que cela me prendra.
Si je comprends bien, vous collaborez également à l’écriture du scénario aux côtés de Zidrou pour ce dernier tome ?
Oui, il s’agit toujours d’un travail d’échange entre nous. Zidrou a beaucoup de succès et travaille sur plusieurs projets en parallèle. Pendant que je dessine, il avance sur d’autres scénarios, mais de mon côté, je reste concentré sur Shi et je prends des notes, des idées qui me viennent. Ensuite, je les lui transmets pour nourrir l’histoire. Il rédige alors une première version du scénario, que je relis en y apportant quelques suggestions ou ajustements. Il les intègre, et on avance ainsi, dans un va-et-vient créatif.
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En médaillon : Josep Homs
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Le Diable et Coral, par Josep Homs - éditions Dargaud. Album paru le 25 avril 2025. 112 pages, 225 x 298 mm. 22,95 €.
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