Le Démon de Brolingbroke - Par Visaggio et St-Onge - Éd. Jungle

Par Akira OIKAWA Dubitatif 15 octobre 2024 
Val, porteuse d'un trouble autistique, et Lanie, lesbienne, sont meilleures amies depuis la sixième. Elles se serrent les coudes dans leur « petit club de marginaux ». Mais lorsque, par un concours de circonstances, elles doivent faire un travail de groupe sur les légendes des fantômes de leur petite ville de Bolingbroke, tout bascule. Dans une atmosphère à la série Stranger Things, les deux amies et leurs autres camarades marginaux vont devoir tout faire pour sauver leur ville. Pas facile, d'autant plus qu’Andrea, la fille populaire du collège, ne leur laisse pas le moindre instant de répit.

Le Démon de Bolingbroke, écrit par Magdalene Visaggio et dessiné par Jenn St-Onge est paru aux USA sous le titre The Ojja-Wojja : A Teen Horror Mystery or Whatever, You Know ?, avant d’être publié en France en 2023 aux éditions Jungle, dans une traduction de Mathilde Tamaé-Bouhon. Magdalene Visaggio a notamment scénarisé des œuvres comme Kim & Kim ou encore Vagrant Queen, qui se distinguent par l’évocation de thèmes qui lui sont personnels, elle-même étant transgenre et porteuse d’un trouble autistique. Ces thèmes reviennent dans Le Démon de Bolingbroke. Les premières cases représentant la ville de Bolingbroke dans l’Illinois établissent d’emblée l’opposition entre une norme sociale et les marginaux.

Le Démon de Brolingbroke - Par Visaggio et St-Onge - Éd. Jungle
Le Démon de Bolingbroke, page 6
©Éditions Jungle

Le récit du Démon de Bolingbroke est une histoire classique de chasse aux monstres à la Stranger Things, où des adolescents marginalisés doivent combattre un mystérieux monstre très ancien cherchant à asseoir son emprise sur la ville. Ces codes se retrouvent également dans les personnages, à travers des archétypes comme le petit groupe de geeks exclus, la fille blonde populaire du lycée, ou le couple de vieillards qui en sait plus qu’il n’y paraît. Cependant, certains de ces personnages jouent un rôle très mineur, et l’autrice laisse peu de temps au lecteur pour s’y attacher.

Le Démon de Bolingbroke, page 35
©Éditions Jungle

Autre bémol, le rythme de l’histoire est parfois très inégal. L’autrice a en effet pris le parti de montrer l’imagination débordante de Val à travers des séquences se déroulant à l’intérieur de la tête de l’héroïne. Agissant comme un palais mental, ces séquences servent à mettre le récit en pause pour laisser à nos protagonistes le temps de réfléchir et de rassembler les indices. Ces séquences sont intéressantes, mais suspendent l’intrigue. D’autant plus que Val brise régulièrement le quatrième mur, en parodiant des œuvres connues comme Star Wars ou Sailor Moon. L’intention derrière ces coupures dans le récit est claire, mais leur mise en œuvre est un peu maladroite.

Le Démon de Bolingbroke, page 40
©Éditions Jungle

Par ailleurs, il faut également citer le manque de "setup-payoffs" dans le récit. Le "setup" désigne la mise en place d’un élément narratif, et le "payoff" sa résolution, à la manière d’un fusil de Tchekhov. Durant l’intrigue, certains éléments de récit surgissent de nulle part. Par exemple, la documentaliste de la bibliothèque de Bolingbroke n’est pas surprise lorsque Val lui parle du mythe du Ojja-Wojja censé hanter la ville. Elle va même lui ouvrir les archives secrètes de la bibliothèque pour lui confirmer qu’elle dit vrai. Comment la documentaliste pouvait-elle être au courant ? Pourquoi n’a-elle rien fait alors que la menace semblait planer sur la ville depuis bien plus longtemps ? Ces questions sans réponse frustrent le lecteur.

Le Démon de Bolingbroke, page 51
©Éditions Jungle

Louons cependant le style graphique, qui est vraiment original. Jenn St-Onge propose des illustrations très variées, surtout dans les séquences imaginaires mentionnées plus tôt. Lorsque Val fait référence à une œuvre spécifique, l’illustratrice adapte son style au matériau de base, que ce soit de la SF ou de l’horreur. Par exemple, la toute première séquence qui introduit l’histoire utilise des tons néons roses et violets, dans la veine des histoires de space opera à la Cyberpunk 2077. L’illustratrice utilise habilement la variété des formes de cases, allant parfois jusqu’à les effacer complètement lorsque les héros font face à des fantômes par exemple.

Le Démon de Bolingbroke, page 3
©Jungle
Le Démon de Bolingbroke, page 29
©Éditions Jungle

Le Démon de Bolingbroke aborde de manière intéressante les thèmes du genre et de l’autisme. Cependant, les problèmes de rythme et de construction des personnages rendent le récit difficile à suivre. D’autres œuvres, comme les comics de Batwoman dans la continuité d’Infinite Crisis qui mettent en scène une héroïne lesbienne, le manga Love Me for Who I Am qui aborde ouvertement la dysphorie de genre, ou Soleil Glacé qui parle avec justesse des troubles autistiques, sont plus convaincantes. Amateurs de Stranger Things et autres œuvres similaires de chasse aux monstres, vous trouverez peut-être quelques éléments qui vous feront sourire dans Le Démon de Bolingbroke et vous feront dire « j’ai compris la référence ». Pour les autres, passez votre chemin.

Par Akira OIKAWA

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Code EAN : 9782822241960
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