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Très bon
15 octobre 2024
1992. Quartier de Mapple Terrace, dans le New Jersey. Un enfant, passionné de comics, tente de profiter sa vie de jeune garçon en faisant face aux vents contraires, qui semblent constamment vouloir se dresser sur son chemin. Des problèmes qui résultent parfois de ses choix hasardeux.
Noah Van Sciver, l’avant-dernier né d’une fratrie de neuf enfants, cherche à s’imposer auprès des enfants cool du quartier qui le rejettent. Le désir, naturel, de l’enfant de faire partie d’un groupe est fort. Son cadre familial ne l’aide pas. Une pauvreté patente, des parents mormons qui délaissent dans l’ensemble l’éducation de leurs enfants, tous livrés à eux-mêmes. Le jour venu, une histoire de pétards et de comics volés va entraîner les engrenages d’une machine infernale pour le petit Noah.
Comics et estime de soi
La couverture de Maple Terrace en dit beaucoup sur l’esprit du jeune Noah Van Sciver. Au regard des brimades et des violences quotidiennes qu’il subit, tant à l’école que dans son quartier et sa famille, cette armure futuriste et cette énorme arme symbolisent son désir de puissance face à l’adversité. Une pulsion de vie qu’il puise dans sa lecture de comics. Des rêveries nécessaires, face aux difficultés du quotidien qui l’affranchissent dans son esprit des contraintes implacables de la réalité.
Ces rayons qui convergent sur lui, et ces yeux menaçants à l’attention de tous ceux qui oseraient s’attaquer à lui, nous laissent entrevoir un récit dont il sera le héros puissant et incontournable. Une promesse bien loin du ridicule dissimulé derrière cette couverture. Un rideau théâtral pour une enfance aventureuse et tragi-comique. Car là est aussi la force de l’auteur, transfigurer son récit par le rire qui ne l’épargne pas.
Une déclaration d’amour aux comics
Les comics semblent être les véritables héros de cette histoire. Dans sa famille, son père en lit (Machine man, Red Sonja, Conan...), ses frères - Mican, Josian et Ethan - en lisent, et lui ne fait pas autre chose. Ce moment précis de son enfance nous révèle sa découverte de Spawn de Todd McFarlane. Une série dont la violence l’attire. Non pas pour la violence elle-même, mais pour l’interdit qui la frappe au regard de son jeune âge.
Sean, la petite frappe du quartier aux allures de mafieux italien, refuse que Noah puisse lire le numéro qu’il s’est procuré. « Tu chierais dans ton seul short », affirme-t-il avec la gentillesse qui le caractérise, dénigrant par la-même sa pauvreté.
Son salut lui vient de ses cours d’arts plastiques. Il dessine une tortue ninja, Bart Simpson et d’autres personnages de la culture populaire. Son professeur le remarque et le qualifie de « Dieu de l’art ». Un motif de satisfaction qui gonfle son ego, sans cesse rabaissé par son entourage, et lui vaut l’attention et la félicitation de d’autres élèves.
Misère sociale et religion dans le New Jersey : K.O. par le rire
La pauvreté qui touche sa famille attriste Noah. Il ne peut s’acheter de comics. Sa mère consent à acheter seulement un cadeau à faible prix pour l’anniversaire de Kyle et à l’emballer dans du papier journal par manque de papier cadeau. Un anniversaire duquel il sera rejeté, accusé d’avoir volé de la nourriture lors de sa dernière venue.
La religion est le seul cadre que la mère tente d’imposer à ses enfants. Un immense portrait de John Smith, prophète et fondateur du mormonisme, trône dans un couloir de la maison et réagit plus ou moins fortement à ce que Noah vit et décide. Son petit-frère, Jonan, après de multiples bagarres à l’école, est sanctionné par sa mère : interdiction de lire, si ce n’est Le livre des Mormons.
Cependant, comme nous le précisions auparavant, il n’y a pas de misérabilisme pour autant. L’auteur nous fait rire ou sourire à longueur d’album par ses mises en scènes et ses dialogues truculents, mais aussi grâce à son propre personnage. Ne serais-ce que sa réaction face à ce qu’il comprend comme étant une intervention de Dieu qui lui vient en aide.
Noah est un héros romanesque, d’une belle complexité, auquel on s’attache dès les premières pages. En fonction de ce que l’on a pu soi-même vivre, l’identification peut aisément se produire. Noah Van Sciver a un talent incroyable pour nous happer dans sa narration avec un dessin toujours juste et dynamique. Ses planches privilégient un découpage extrêmement fluide avec, en moyenne, six cases sur chaque page.
Le récit ne lasse à aucun instant et le rythme effréné, digne de l’effondrement d’un château de cartes, nous tient en haleine. Si bien que la dernière page venue, on regrette qu’il n’y en ait pas davantage. L’autobiographie est un genre dans lequel Noah Van Sciver excelle, en témoigne ses excellentes pages récemment publiées dans le 1er numéro de Charlotte mensuel. Pour les amateurs de l’auteur nord-américain, pour les passionnés d’autobiographie, pour les amoureux des comics, n’hésitez pas : Maple Terrace aux éditions L’Employé du moi.
Par Romain GARNIER
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Maple Terrace de Noah Van Sciver
Ouvrage traduit de l’anglais par
En librairie depuis août 2024.
Bande dessinée publiée aux éditions L’employé du moi
120 pages - Format 16,5X24 cm - 18€
D’autres chroniques sur les œuvres de Noah Van Sciver :
– Joseph Smith et les Mormons - Par Noah Van Sciver - Ed. Delcourt, de Romain Garnier
– Pour l’amour de l’art - Par Noah Van Sciver - L’employé du Moi, de Frédéric Hojlo
– Fante Bukowski : L’Œuvre complète - Par Noah Van Sciver - L’employé du Moi, de Frédéric Hojlo
– "Mon Aventure torride" : un comix de Noah Van Sciver en souscription chez L’employé du Moi, de Frédéric Hojlo
– Johnny Appleseed - Par Paul Buhle & Noah Van Sciver - Revival, de Frédéric Hojlo
– "Fante Bukowski. L’Échec était parfait" (L’employé du Moi) : Noah Van Sciver dessine l’antihéros par excellence, de Frédéric Hojlo
– "Fante Bukowski" (Noah Van Sciver, L’employé du Moi), artiste maudit ou écrivain raté ?, de Frédéric Hojlo