« Deux Filles nues » de Luz : « C’est évident, ce tableau est un survivant ! »

Par Didier PASAMONIK Favori de la rédaction 16 octobre 2024 
Luz, rescapé des attentats de Charlie Hebdo, s’est détaché depuis quelques années de la violence exaltée du quotidien pour s’adonner pleinement à la bande dessinée, un domaine où, d’année en année, il imprime sa marque singulière réalisant ici des œuvres personnelles (Catharsis, Puppy, Testoterror…), là de subtiles adaptations d’œuvres littéraires (Ô vous, frères humains, Vernon Subutex…). Avec « Deux Filles nues », il s’intéresse à un motif inédit : la biographie d’une œuvre d’art.

Au début, il n’y a rien qu’une page blanche avec des dialogues. Puis d’un coup de pinceau, le sujet s’ébauche : c’est une femme, qui se déshabille (un peu). Le pinceau vient effacer le masque blanc de la page pour donner à voir ce qui lui fait face : le peintre qui l’exécute, sa famille, ses amis, les modèles qui l’animent, les critiques, les marchands, le collectionneur qui l’achète, et… les nazis.

Le lecteur assiste littéralement à la montée des périls : l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la rapide répression des opposants, puis l’antisémitisme qui se complète par une aversion haineuse pour la modernité et en particulier pour cet « art dégénéré » abhorré par le führer : l’expressionisme, le surréalisme, le cubisme, la peinture abstraite…

Des œuvres bientôt retirées des musées nationaux allemands, des collections spoliées aux Juifs, pour être rassemblées dans une exposition où le public est invité à exprimer des invectives convenues alors qu’à côté, pas loin, resplendit « l’art aryen ». Des œuvres détruites mais le plus souvent vendues à l’encan, rachetées au rabais. L’art allemand, pensent les tenants du Reich millénaire, s’en trouve « purifié ».

Le tableau d’Otto Mueller, qui existe vraiment, est vendu à un collectionneur qui le planque, le ressort à la Libération puis l’offre, avec sa collection, au Musée Ludwig de Cologne.

Finalement, la toile est repérée par les héritiers de la famille juive spoliée. Elle retrouve le regard de la petite fille qui la contemplait quelques décennies plus tôt, et avec elle tant de souvenirs à jamais enfouis dans les cendres de l’Histoire. L’œuvre est restituée à ses propriétaires mais reste accrochée dans le musée avec les autres tableaux de la collection.

Les deux filles nues d’Otto Mueller réinterprêtées par Luz
© Albin Michel

C’est un témoignage touchant que nous livre Luz dans cet album. Il raconte d’une façon originale la spoliation systématique des biens juifs par le régime nazi, le comportement odieux de certains factotums adhérant opportunément à l’idéologie du nouveau régime, la résistance discrète de quelques autres. Ce récit intelligent n’est ni pathétique, ni accusateur. L’art -cet acte d’amour par essence désintéressé- reste en surplomb du vulgaire.

Luz au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme le 8 octobre dernier. Il a offert plusieurs planches de "Ô vous, frères humains" à l’institution parisienne.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Par Didier PASAMONIK

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter


Code EAN : 9782226489579
CONTENUS SPONSORISÉS  
PAR Didier PASAMONIK  
A LIRE AUSSI  
Romans Graphiques