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Ezechiel T.1, Le pays de la nuit - Par Rodolphe, Ramon Marcos - Éd. Delcourt

Par Milan MORALES Bon 23 septembre 2026 
Sous un ciel rouge sang pulsant d'une chaude lumière métallique, la planète Ezechiel garde intacte le secret de ses origines terrestres depuis des générations. Quand un vaisseau surgit dans son atmosphère, la vie tranquille et rurale de ses habitants, anciens colons venus de la Terre, s'en trouve totalement chamboulée. Pour ce peuple qui n'attendait plus de nouvelles de sa mère patrie, tout est remis en question.

Ezechiel est signé par le scénariste Rodolphe (Rodolphe Jacquette), prolifique auteur qui vient de décéder inopinément, et par le dessinateur espagnol Ramón Marcos, reconnaissable à sa ligne claire patiemment charpentée. La couleur, que l’on doit à Dimitri Fogolin, joue un véritable rôle dramaturgique dans ce premier tome, dont l’univers se dévoile progressivement. Cette nouvelle série de 56 pages parachève en quelque sorte les réflexions de Rodolphe sur la science-fiction et ses mécanismes — on pense notamment à Centaurus et Europa, signées avec Leo.

Ezechiel T.1, Le pays de la nuit - Par Rodolphe, Ramon Marcos - Éd. Delcourt
© Delcourt.

Sur les collines verdoyantes d’Ezechiel, une petite exoplanète au ciel rouge, on vit au rythme des saisons. Ses habitants sont les descendants d’une colonie terrienne débarquée là plusieurs générations auparavant. Ils ont longtemps attendu des renforts, avant de finir par y renoncer. La technologie s’est perdue ; les chevaux tirent les charrettes et l’on cultive la terre. La plupart des habitants ont même oublié qu’une autre planète, celle de leurs origines, avait existé. Or voici qu’un jour, un vaisseau spatial surgit.

Le postulat n’a rien d’original : la colonie retournée à l’état agraire traverse la science-fiction depuis Fondation d’Isaac Asimov. Ce que Rodolphe en fait change cependant la donne. Le nom même de la planète, « Ezechiel », renvoie au prophète des visions, celui qui décrit notamment un char de feu venu du nord, et prédestine en quelque sorte le jeu narratif. Ouvrir un récit sur un texte de l’Ancien Testament, c’est signifier que la question n’est pas « qui arrive ? », mais plutôt « qu’est-ce que ces gens croiront voir arriver ? ». Toute la mécanique du volume tient dans ce décalage entre le réel et son interprétation religieuse par des générations qui ont perdu jusqu’au souvenir de leurs origines terriennes.

© Delcourt.

Ce premier tome prend son temps. Beaucoup de temps même, comme souvent dans les séries de Rodolphe. On suit une famille, on monte à cheval, on discute au coin du feu ; une vieille femme, assise dans son rocking-chair, raconte de vieilles histoires à des jeunes qui ne l’écoutent qu’à moitié. C’est alors qu’un cri traverse une planche, inscrit en grandes lettres tremblantes. Rodolphe installe son histoire, mais ceux qui attendent une intrigue nerveuse dès la page six devront patienter. On vous l’a dit : ce volume sert de socle, de terreau. Cinquante-six pages passent vite quand on les emploie à construire un monde.

Le travail de coloriste de Dimitri Fogolin constitue l’une des signatures visuelles de l’album. Ce ciel rouge permanent tient sur toute la longueur parce qu’il en module constamment les nuances : rouge brique le matin, orangé cuivré à midi, presque violet lorsque la lumière tombe. Surtout, cette dominante ne contamine jamais vraiment le sol. Les prairies restent d’un vert franc, les toits gris et les vêtements terreux. Ce contraste entre une atmosphère d’apocalypse — tiens, tiens… — et une campagne parfaitement paisible produit un malaise constant, discret et remarquablement efficace. La planète est habitable, mais elle n’est pas rassurante pour autant.

Le dessin de Ramón Marcos, d’un classicisme assumé — ligne claire, découpage rigoureux, visages expressifs sans grimaces —, nous rappelle, et ce n’est pas un mince compliment, le style d’André Juillard. Les décors sont soignés jusqu’au dernier bardeau des toitures. On croit à cet univers rustique et à cette simplicité que vient soudain menacer l’apparition de cette nef spatiale.

© Delcourt.

C’est aussi la capacité de son scénariste à montrer le fonctionnement d’un monde sans jamais avoir besoin de l’expliquer à grands renforts d’encadrés qui séduit. On comprend naturellement la vie d’Ezechiel en observant qui salue qui sur le chemin, comment on travaille, comment on se déplace ou comment se transmettent les récits du passé. Cette retenue narrative est délibérée et elle paie.

Pour autant, l’absence quasi totale d’action dans ce premier tome peut constituer un frein. Le vaisseau n’a toujours pas atterri lorsque l’on referme l’album ; l’intrigue demeure donc, au sens propre comme au figuré, en lévitation. Attention cependant : pour être tout à fait honnêtes, nous vous avons caché un important retournement de situation qui nous entraîne, dès ce tome, dans un univers futuriste bien différent. On vous laisse le découvrir.

© Delcourt.

Dans une production de SF franco-belge où l’on empile volontiers les vaisseaux et les explications pseudo-scientifiques à grands coups de « techno-blabla », Ezechiel choisit le chemin du silence et de l’attente. Une planète, un village, une question religieuse posée sans lourdeur et un vaisseau qui n’a pas encore atterri. Le tandem Rodolphe-Ramón Marcos a déjà fait ses preuves avec Chez Adolf, une quadrilogie qui a tenu son cap d’un bout à l’autre. À l’inverse, certains lecteurs de Centaurus gardent le souvenir d’une série dont les derniers tomes les ont laissés sur leur faim.

Pour autant, on referme Le Pays de la nuit avec le sentiment d’avoir assisté à une très belle exposition, mais surtout avec l’envie sincère de savoir qui — ou quoi — sortira du vaisseau et de découvrir les conséquences que cette arrivée aura sur les jeunes Nelson, Carole et Hank.

Reste une question, forcément assombrie par la triste actualité. Rodolphe étant décédé ce 22 septembre 2026, quelqu’un pourra-t-il reprendre le flambeau et mener à son terme cette nouvelle série, prévue en cinq tomes ? Il est malheureusement bien trop tôt pour le dire…

Par Milan MORALES

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Code EAN : 9782413087342
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