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Favori de la rédaction
3 février 2025
Après le naufrage du Jakarta sur les récifs des îles Abrolhos à l’ouest de l’Australie, plus de 260 survivants sont livrés à eux-mêmes, loin de toute civilisation. Mais au lieu d’un nouvel espoir, cette terre isolée devient un huis clos cauchemardesque où règne le plus brutal des despotismes. Le commandement échoue entre les mains de Jéronimus Cornélius (Jeronimus Cornelisz), un apothicaire frison devenu négociant pour le compte de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC). Inspiré d’un fait historique réel, ce personnage a été l’instigateur de l’une des mutineries les plus sanglantes de l’histoire maritime. Avec ses mutins, Cornélius met en place un régime de terreur où les rescapés deviennent des proies. Son objectif est simple : éliminer toute opposition afin de s’emparer du navire de secours et fuir avec les richesses du Jakarta.
Face à la folie de Cornélius, seule une poignée d’individus ose résister. Lucrétia Hans (Lucretia Jans), qui s’était déjà révélée comme une figure forte dans le premier tome, devient ici une héroïne tragique d’une détermination poignante. Elle et le gabier Wiebbe Hayes incarnent une lueur d’humanité vacillante, face à la barbarie qui gangrène peu à peu les rescapés. Mais peut-on s’opposer à une folie qui s’appuie sur la peur et l’instinct de survie des foules ?
L’espèce humaine face à ses ténèbres
Les comportements extrêmes observés dans cette tragédie peuvent être expliqués par plusieurs théories scientifiques. Le célèbre psychologue Stanley Milgram a démontré, à travers son expérience sur l’obéissance à l’autorité, que des individus ordinaires peuvent commettre des actes terribles sous l’influence d’un chef charismatique et autoritaire. De même, la théorie de la spirale du silence, formulée par Elisabeth Noelle-Neumann, montre comment la peur de l’exclusion sociale pousse les individus à taire leur désaccord. Ce qui contribue ainsi à la perpétuation du système en place. Quant à la violence des mutins, elle s’explique en partie par la théorie de la déshumanisation développée par Albert Bandura, selon laquelle la perception des victimes comme inférieures ou menaçantes justifie leur élimination sans remords.
Dans un contexte où la survie prime sur la morale, nombreux sont ceux qui adoptent une posture de soumission pour éviter d’être pris pour cible. Le syndrome du spectateur, mis en lumière par Bibb Latané et John Darley, illustre cette inertie collective : plus la responsabilité est diffusée entre les individus, moins chacun se sent obligé d’intervenir. Dans 1629, où la lâcheté des uns permet la barbarie des autres, cette dynamique est omniprésente.
Un travail d’orfèvre pour un récit hors norme
L’incontournable scénariste Xavier Dorison et Thimothée Montaigne, dont le dessin atteint ici des sommets, ont relevé un défi de taille : livrer un diptyque ambitieux, minutieusement construit, aux pages habitées par une force narrative et graphique impressionnante. Chaque planche témoigne d’un souffle épique, d’une ampleur visuelle rare et d’une précision documentaire saisissante. Montaigne excelle aussi bien dans les scènes d’action spectaculaires et les tempêtes déchaînées que dans les huis clos angoissants et les instants d’intimité, où chaque regard en dit long sur l’horreur vécue.
L’exigence artistique et la maîtrise de son trait se sont retrouvées également mises en lumière, lors du 52e Festival d’Angoulême, où une exposition dédiée à 1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta se tenait au CCI Charente.
Dans la grande salle de la chambre du commerce, la scénographie au mur noir laissait à peine visible les cariatides et les moulures du bâtiment, pour une immersion complète. Le blanc du papier se détachait des cimaises pour une plongée dans les eaux troubles de la série, entre les planches en noir et blanc et les croquis de Timothée Montaigne. La décoration du lieu augmentait l’ambiance. Une reconnaissance méritée pour un travail d’une intensité rare.
L’éditeur a par ailleurs offert un écrin exceptionnel à ce diptyque : format géant, couverture spéciale avec relief et motifs dorés « à l’ancienne », longueur inhabituelle (plus de 135 pages par tome), signet intégré… Un soin éditorial qui souligne le caractère exceptionnel du projet, en plus de sublimer un récit qui nous happe et nous emporte loin, très loin, dans les tréfonds de l’âme humaine.
Ce second tome de 1629 achève une fresque magistrale sur l’horreur d’un naufrage qui n’est pas seulement maritime, mais profondément humain. En confrontant le lecteur à l’inhumanité la plus absolue, Dorison et Montaigne signent un récit qui glace le sang autant qu’il fascine. La puissance de 1629 réside dans son refus du manichéisme : à 2-3 exceptions près, personne n’est totalement innocent, et la question de la responsabilité collective hante chaque page.
Rarement une bande dessinée aura su capturer avec autant de force la noirceur d’un fait historique, tout en lui insufflant un souffle épique. Un chef-d’œuvre dérangeant, nécessaire, et dont on ne ressort pas indemne.
Par Christian MISSIA Dio Kelian NGUYEN
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À lire sur ActuaBD :
1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta T. 2 : Chapitre 2 - L’Île rouge, par Xavier Dorison & Thimothée Montaigne - éditions Glénat. Album paru le 13 novembre 2024. 144 pages, 252 x 341 mm. 35,00 €.