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Favori de la rédaction
14 septembre 2026
Avant Undertaker, il y eut Asgard. Et avant Jonas Crow, son costume noir et les étendues poussiéreuses de l’Ouest américain, Ralph Meyer et Xavier Dorison avaient envoyé un chasseur estropié affronter un monstre marin au cœur des fjords scandinaves.
Paru initialement en deux albums, Pied-de-Fer et Le Serpent-Monde, Asgard constitue une étape importante dans la collaboration entre les deux auteurs. Ils avaient déjà travaillé ensemble sur La Mangouste, premier volume de XIII Mystery, mais évoluaient alors dans l’univers créé par Jean Van Hamme et William Vance. Aussi, Asgard est leur première histoire originale conçue ensemble. Meyer se souvenait ainsi de la genèse du projet lorsque nous l’avions rencontré en 2013, à l’occasion de la sortie du second tome et d’une exposition consacrée à la série au Centre belge de la bande dessinée :
« Xavier et moi avions envie de retravailler ensemble après notre aventure sur XIII Mystery. On s’est découvert et on s’est très bien entendu. À partir de là, on a discuté et on est tombés d’accord sur le fait de faire une BD de Vikings. »
Une envie qui conduit les deux auteurs dans le Northland, où la naissance d’un enfant privé d’un membre est considérée comme une punition des dieux. Ces nouveau-nés, qualifiés de « skräelings », sont normalement condamnés à mort. Le père d’Asgard refuse pourtant de sacrifier son fils. Quarante ans plus tard, celui que l’on surnomme désormais « Pied-de-Fer » est devenu un guerrier redoutable et l’un des meilleurs chasseurs de monstres de la région. Mais ni sa réputation ni ses exploits ne lui ont permis d’effacer complètement le stigmate de sa naissance.
Lorsqu’une créature marine sème la terreur parmi les pêcheurs et détruit les navires qui s’aventurent dans les fjords, Asgard accepte de partir à sa poursuite. Autour de lui se constitue un équipage de fortune, parmi lequel se trouve Sieglind, une ancienne esclave rescapée d’une attaque du monstre. La chasse commence comme une expédition menée par des hommes contre une créature bien réelle, avant que les croyances ne viennent progressivement brouiller les frontières : certains voient dans le Krökken le mythique Jörmungand, le Serpent-Monde dont l’apparition annoncerait le Ragnarök.
La filiation avec Moby Dick est évidente, mais nullement dissimulée. Dorison la revendiquait lui-même lorsque nous l’interrogions sur les origines d’Asgard :
« C’est d’abord une envie de gamin : voir des Vikings combattre une créature marine dans ces contrées perdues. Rien que cette prémisse représente une telle promesse que cela génère en moi des tas d’idées ! [...] C’est aussi l’envie de faire une sorte d’hommage à des récits comme Moby Dick et à l’univers de Thorgal. »
Mais réduire Asgard à un « Moby Dick chez les Vikings » serait passer à côté de ce qui intéresse véritablement Dorison. Comme le capitaine Achab, Pied-de-Fer poursuit une créature qui finit par concentrer ses obsessions. Seulement, son véritable adversaire se trouve peut-être moins sous les eaux qu’en lui-même. Asgard a construit toute son existence contre le jugement porté sur lui à sa naissance. Il a appris à combattre, à chasser et à survivre pour démontrer qu’il n’était pas l’être diminué que sa société voyait en lui. Derrière son orgueil et sa misanthropie demeure pourtant une blessure que ses exploits n’ont jamais refermée.
Dorison en donnait lui-même la clé :
« Asgard est un homme en colère ! Mais derrière cette apparence, il s’agit simplement d’un homme qui ne s’aime pas tel qu’il est. C’est la vraie raison de sa colère : il ne s’assume pas. Ce récit va nous montrer comment il fera un apprentissage de lui-même grâce à cette aventure et grâce au personnage de la fille. »
La chasse au Krökken prend alors une autre dimension. Elle confronte Asgard à la question qui traverse finalement tout le diptyque : peut-on passer son existence à lutter contre ce que l’on est ? Les croyances vikings renforcent ce questionnement puisque le handicap du personnage est interprété comme la manifestation d’une volonté divine. En refusant la place que les dieux semblent lui avoir assignée, Asgard ne combat donc pas uniquement les hommes qui le méprisent : il défie l’ordre du monde lui-même.
C’est ici que le fantastique intervient intelligemment. Dorison ne tranche pas brutalement entre la créature zoologique et le monstre mythologique. Le Krökken existe bel et bien, mais les personnages projettent sur lui leurs croyances et leurs peurs. Cette ambiguïté permet au récit d’évoluer entre aventure physique et récit mythologique sans sacrifier l’une à l’autre. Derrière une intrigue volontairement simple — un homme poursuit un monstre — se construit ainsi un récit sur la différence, le déterminisme, la foi et l’acceptation de soi. Une manière de raconter déjà caractéristique du scénariste, qui nous expliquait alors aimer les histoires capables d’ouvrir « une porte vers quelque chose qui les dépasse ».
Cette ambition n’empêche jamais Asgard de demeurer une bande dessinée d’aventures particulièrement efficace. Le premier tome rassemble l’équipage et installe progressivement la menace ; le second resserre considérablement l’étau après la première confrontation avec le Krökken. Le groupe est décimé, le drakkar perdu, l’hiver approche et la créature est toujours vivante. Dorison transforme alors la chasse en lutte pour la survie, jusqu’à une confrontation finale où l’affrontement contre le monstre et le parcours intérieur d’Asgard finissent par se rejoindre.
Un Ralph Meyer déjà spectaculaire
Graphiquement, cette nouvelle intégrale permet surtout de mesurer à la fois tout ce qui était déjà présent chez Ralph Meyer et le chemin parcouru jusqu’à Undertaker. Le dessin d’Asgard apparaît aujourd’hui plus chargé et plus rugueux que celui des aventures de Jonas Crow, dont le trait gagnera progressivement en souplesse et en épure, mais Meyer possède déjà une maîtrise impressionnante des volumes, des corps en mouvement et surtout de l’espace. Le choix de l’univers viking lui avait précisément permis de retrouver un terrain graphique dont il avait envie :
« Grâce à Asgard, j’ai pu recommencer à dessiner la nature. J’ai trouvé cela très excitant ! »
Les fjords, les montagnes, la neige et la mer ne constituent jamais de simples arrière-plans : ils participent au rapport de forces en ramenant régulièrement les personnages à leur petitesse face à leur environnement. Meyer sait aussi changer brutalement de rythme. Dans les séquences les plus calmes, notamment lorsque les survivants progressent dans les paysages enneigés, les cadrages s’élargissent et laissent respirer les décors ; à l’inverse, l’attaque du hangar accélère le découpage, rapproche les corps et joue sur la succession des plans pour restituer la violence et la confusion de l’action. Le combat final pousse cette logique encore plus loin : changements d’échelle, plongées, contre-plongées et irruption massive du Krökken organisent la confrontation comme un véritable morceau de bravoure. Ce sens du spectaculaire, que Meyer portera encore plus loin dans Undertaker, est donc déjà solidement installé. Son travail sur les valeurs participe également à la profondeur des planches. Il nous expliquait alors :
« Avec mon encrage noir, je commençais à mettre de plus en plus de traits afin d’accentuer les volumes. Cette technique alourdissait mon dessin, c’est pourquoi je suis passé à des lavis de gris qui m’ont permis d’ajouter tous ces volumes-là [...] en étant plus léger qu’en le faisant avec la technique traditionnelle. »
La couleur prolonge ce travail en installant une atmosphère froide, minérale et humide, tout en accompagnant les variations dramatiques du récit. Si Undertaker témoignera d’une évolution vers davantage de lisibilité et d’économie graphique, Asgard montre donc que les principales qualités du Meyer actuel — puissance des silhouettes, lisibilité de l’action, sens du paysage, cadrages cinématographiques et capacité à passer du spectaculaire à l’intime — étaient déjà bien présentes.
Cette efficacité tient aussi à la méthode de travail mise en place entre les deux auteurs. En 2013, Meyer insistait sur le caractère profondément collaboratif de leur relation : scénario, séquencier puis mise en scène circulaient entre eux et étaient discutés à chaque étape. « Nous travaillons vraiment main dans la main », expliquait-il, ajoutant que cette méthode leur permettait de se « bousculer » mutuellement et d’éviter de s’installer dans un confort artistique. Une déclaration qui prend évidemment une autre saveur aujourd’hui, après plus d’une décennie de collaboration.
Car relire Asgard en 2026 revient inévitablement à le regarder à travers ce qui suivra. Lorsque nous rencontrions Ralph Meyer en 2013, Undertaker n’existait pas encore en librairie. À notre question sur ses prochains projets, le dessinateur nous répondait simplement :
« Après Asgard, je rempilerai encore avec Xavier et là, par contre, ce sera sur un western ! »
Ce western deviendra Undertaker. Le projet devait alors compter trois albums ; il donnera finalement naissance à une série au long cours et installera durablement le tandem parmi les associations fortes de la bande dessinée franco-belge contemporaine. Caroline Delabie rejoindra elle aussi cette aventure, prolongeant autour de Jonas Crow une collaboration artistique dont on peut aujourd’hui mesurer la maturation.
C’est précisément ce qui rend cette nouvelle édition d’Asgard intéressante au-delà de la simple remise en circulation d’un excellent diptyque. L’intégrale permet bien sûr de redécouvrir une solide épopée viking, spectaculaire et nourrie de Moby Dick, de mythologie nordique et d’un parfum de Thorgal. Mais elle permet également de revenir au moment où Meyer et Dorison étaient encore en train de définir une manière de travailler ensemble. Beaucoup de ce qui fera quelques années plus tard la force d’Undertaker est déjà là : un héros physiquement et moralement cabossé, une aventure de genre utilisée pour explorer une blessure intime, un environnement naturel qui devient un personnage à part entière et une mise en scène capable d’allier ampleur spectaculaire et moments de fragilité.
Treize ans après notre première rencontre avec ses auteurs, Asgard n’apparaît donc plus seulement comme le récit viking situé entre XIII Mystery et Undertaker. Il constitue le véritable acte fondateur de la collaboration créative entre Ralph Meyer et Xavier Dorison, celui dans lequel leur langage commun commence à prendre forme.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Asgard – Une épopée viking - Par Xavier Dorison, Ralph Meyer & Caroline Delabie - Dargaud. Sortie le 28 août 2026. 256 x 336 mm. 120 pages – Couleur, 30,00 €.
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