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Bonjour Antoine Schiffers. Vous publiez votre deuxième album, Le Débutant, consacré au jeune Steven Spielberg et à la création des Dents de la mer. Comment ce projet est-il né ? L’initiative vient-elle de vous ou de Damien Maric ?
Antoine Schiffers : L’initiative vient de Damien Maric, le scénariste. À ce moment-là, je terminais Katia et mon éditrice, Nathalie Van Campenhoudt, m’a très gentiment orienté vers ce projet. L’idée était aussi qu’après avoir travaillé sur quelque chose d’assez personnel, cela pouvait être intéressant de prendre un peu de distance. Et puis, il y a aussi la réalité du marché : il faut continuer à exister. Le projet arrivait donc au bon moment pour tout le monde, et Nathalie m’a embarqué pour travailler dessus.
Quel rapport entretenez-vous avec Steven Spielberg et son cinéma ? Êtes-vous admiratif de l’homme, de son œuvre, ou des deux ?
Je ne dirais pas que je suis fan de l’homme, parce que je ne le connais pas assez. En revanche, je trouve le personnage intéressant et j’adore son cinéma. J’ai grandi avec Jurassic Park, E.T., Il faut sauver le soldat Ryan, puis La Liste de Schindler. C’est un cinéma que j’aime énormément, même si j’éprouve certaines réserves, davantage d’un point de vue idéologique.
L’un de mes premiers souvenirs vraiment marquants de Steven Spielberg, c’est Il faut sauver le soldat Ryan, que je considère comme l’un des films de guerre les plus importants et les plus impressionnants visuellement. Pourtant, lorsque je l’ai vu enfant, vers sept ou huit ans, sa fin m’avait déjà dérangé. Avec le recul, je crois que c’est ce côté parfois très patriotique, très américain, voire un peu paternaliste, qui me gêne dans son cinéma.
C’est d’autant plus frappant que Spielberg possède une force de persuasion extraordinaire. Grâce à son génie de la mise en scène et aux moyens dont il dispose, il crée des images extrêmement puissantes, qui restent en mémoire et que l’on finit presque par prendre pour argent comptant, sans nécessairement les remettre en question. C’est probablement ma principale réserve à l’égard de son cinéma.
Mais, en même temps, Spielberg représente pour moi une forme d’aboutissement du grand cinéma américain. Sa manière de raconter une histoire est assez sidérante : vous regardez le film et vous êtes immédiatement dedans. C’est un cinéma très confortable, qui vous emporte et vous permet d’assister à des mises en scène parfois absolument colossales.
Les Dents de la mer, c’est un peu différent. Je l’ai véritablement découvert en travaillant sur la bande dessinée, parce qu’il appartient moins à ma génération. Et cela a été une très bonne découverte : plus de cinquante ans après sa sortie, le film reste incroyablement efficace.
Vous avez découvert Jaws - Les Dents de la mer en travaillant sur cet album. Quel regard portez-vous sur ce film, cinquante ans après sa sortie ? Malgré des effets spéciaux aujourd’hui datés, comprend-on encore pourquoi il a autant marqué les générations qui l’ont découvert à l’époque ?
C’est vrai que certains aspects du film paraissent aujourd’hui datés, cela saute aux yeux. Mais en travaillant sur l’album, je me suis rendu compte que les difficultés rencontrées avec le requin avaient probablement contribué au succès du film. Tous ces problèmes ont obligé Spielberg à relativement peu le montrer, et c’est justement ce qui fait la force de Jaws.
Tout repose sur la suggestion, sur cette menace invisible et pesante qui plane sur les personnages. La musique de John Williams renforce encore cette impression de danger imminent. De ce point de vue, je trouve que le film reste extrêmement efficace et n’a pas pris une ride. Il faut vraiment saluer le coup de maître.
Les Dents de la mer est un film charnière dans l’histoire du cinéma, souvent associé à l’émergence du blockbuster moderne. Comment avez-vous abordé cette dimension historique dans votre travail préparatoire sur l’album ?
La majeure partie de la documentation venait de Damien. De mon côté, j’ai également lu et fait mes propres recherches, mais je ne dirais pas que cette dimension historique constitue le cœur de l’album. Le récit se concentre davantage sur Spielberg et sur les nombreuses déconvenues du tournage, notamment celles liées au requin.
D’une certaine manière, l’album rend aussi hommage à ce qui fera la force du film : la présence du requin par son absence. Il fonctionne mal, toute l’équipe l’attend, mais on le voit finalement assez peu. Cet aspect était déjà présent dans le scénario que Damien m’a confié. Mon travail consistait ensuite à trouver comment le traduire graphiquement.
Comment vous êtes-vous approprié le scénario de Damien Maric, notamment pour mettre en scène le suspense et l’incertitude qui entourent le tournage des Dents de la mer ?
Damien avait une vision assez précise et un découpage déjà très efficace, tout en me laissant suffisamment de liberté pour m’approprier le scénario. À partir des éléments qu’il me donnait, j’ai pu chercher ma propre mise en scène et réfléchir à ce que je pouvais apporter visuellement à sa narration.
Cela passait notamment par un travail de documentation pour reconstituer les plateaux de tournage de l’époque, que ce soit sur le bateau ou sur la plage. C’est un cadre dans lequel je me sens assez à l’aise : disposer d’une structure solide, puis chercher comment l’enrichir graphiquement et faire vivre le projet.
Mon apport se situe beaucoup dans la dimension humaine. J’aime dessiner les personnages, travailler leurs expressions et leurs attitudes. Il y avait donc aussi tout un jeu autour de cet aspect-là.
Comment avez-vous abordé graphiquement le personnage de Steven Spielberg ? Quels traits de sa personnalité souhaitiez-vous particulièrement faire ressortir ?
Il existe beaucoup de photographies du tournage, mais aussi des interviews de Spielberg. Je me suis appuyé sur toute cette documentation, sur ses attitudes et ses expressions, pour essayer de restituer au mieux la manière dont je l’imaginais à cette époque.
Ce qui m’intéressait surtout, c’était sa position particulière : il était encore très jeune, autour de 27 ans, mais il était déjà considéré comme une étoile montante. Les producteurs lui accordaient une réelle confiance et une assez grande marge de manœuvre. J’ai donc essayé de représenter ce jeune adulte encore très attaché à ses rêves, qui n’avait peut-être pas encore été pleinement confronté à une réalité plus contraignante.
Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre la fidélité aux événements réels et la liberté artistique nécessaire pour construire un récit de bande dessinée ?
C’est un travail que j’aime beaucoup faire. C’était déjà ma volonté dans Katia : ne pas être trop documentaire, tout en restant suffisamment réaliste et en donnant une vraie présence à des personnages expressifs.
Je vois cela un peu comme un puzzle : vous disposez d’un ensemble d’éléments et il faut trouver la meilleure manière de les imbriquer. Ensuite intervient naturellement ma personnalité, avec ce que j’aime raconter et représenter. Tout cela se nourrit de manière assez organique. Cela demande évidemment du travail, mais j’essaie de ne pas m’imposer un cadre trop rigoureux afin de conserver la dimension narrative et expressive de l’histoire.
Vous avez choisi une palette en noir, blanc et nuances de gris, dans la continuité de Katia, mais de manière plus radicale. Pourquoi ce parti pris graphique ? Cherchiez-vous notamment à restituer l’atmosphère des années 1970 ?
Il y avait effectivement cette volonté de faire référence au cinéma américain des années 1950 et 1960, dans la continuité duquel Les Dents de la mer, d’une certaine manière, s’inscrit encore. Il existait déjà toute une tradition de grands films cherchant à proposer du spectacle.
Le choix du noir et blanc permettait aussi de donner davantage de force aux rares apparitions de la couleur. Damien tenait notamment à utiliser le rouge comme dans le film : il reste absent jusqu’aux attaques du requin, où il devient soudain très présent avec le sang, les blessures ou l’explosion finale. De mon côté, j’ai ajouté quelques touches ponctuelles, comme le jaune des barils. Cela permettait de rythmer visuellement l’album et d’éviter que l’ensemble ne devienne trop monotone dans les nuances de gris.
Dans quelle mesure avez-vous cherché à retranscrire graphiquement l’univers cinématographique de Spielberg ? Souhaitiez-vous que le lecteur puisse retrouver, dans votre mise en scène, certains codes visuels de son cinéma ?
Ce n’est pas quelque chose que j’ai vraiment intellectualisé. Ma manière de dessiner a aussi été influencée par le cinéma de Spielberg, notamment dans la façon de raconter, de travailler les regards ou de construire certaines images plus ambitieuses.
J’ai également glissé des références plus discrètes. À la fin de l’album, par exemple, lorsque Spielberg se trouve dans un musée, on aperçoit des fossiles de vélociraptors et de dinosaures, en clin d’œil à Jurassic Park. Je me suis aussi renseigné sur ses goûts artistiques afin d’intégrer certains éléments dans les décors. Il y a également des références à d’autres films, comme Le Parrain.
Finalement, c’est une sorte d’amalgame de tout le cinéma dont je me suis nourri. Spielberg occupe évidemment une place importante dans ma vision du grand spectacle, mais il n’est pas le seul : il y a aussi Martin Scorsese, Michael Cimino et beaucoup d’autres réalisateurs. Spielberg lui-même s’est nourri de cette histoire du cinéma : son œuvre ne sort pas de nulle part.
L’album s’intitule Le Débutant et il ne s’agit que de votre deuxième bande dessinée. Dans quelle mesure le parcours du jeune Spielberg fait-il écho à votre propre expérience d’auteur ? Avez-vous perçu cette forme de mise en abyme en travaillant sur l’album ?
Ce n’était pas une volonté de ma part — peut-être était-ce celle de Damien. Je dois avouer que le titre m’a même un peu inquiété au départ. Je me suis dit : « Merde, j’espère que ça ne va pas me retomber dessus ! » Il y a forcément encore de petites maladresses dans mon travail, qui en font peut-être aussi le charme.
Je ne vais évidemment pas me comparer à Spielberg, je n’aurais pas cette prétention. Mais il existe peut-être un parallèle dans le fait d’être parfois lâché dans le grand bain et de devoir se débrouiller, bricoler et trouver des solutions pour surmonter les contraintes. Pour Spielberg, il s’agissait notamment du budget ; dans mon cas, c’est davantage le temps, puisqu’il faut parvenir à réaliser un album dans un délai déterminé.
Et puis, comme lui, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m’ont fait confiance et m’ont laissé une grande liberté pour m’exprimer à travers mon dessin et ma mise en scène. Il existe donc peut-être des parallèles, même si je ne suis pas forcément le mieux placé pour les percevoir.
Quels sont vos prochains projets ?
J’ai une histoire autour de l’amour et de la folie qui commence tout juste à prendre forme. Le projet en est encore à ses premières pulsations et demande à être développé. Je ne l’ai d’ailleurs pas encore présenté à Nathalie, donc beaucoup de choses restent à définir.
Parallèlement, j’enseigne désormais le dessin à Saint-Luc, à Liège. Cela va peut-être m’apporter autre chose et me permettre de sortir un peu de ma bulle. La bande dessinée reste un travail assez solitaire et je pense qu’il est important de se nourrir d’autre chose que de soi-même.
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
En médaillon : Antoine Schiffers
Photo © Christian Missia Dio
À lire sur ActuaBD.com :
Le débutant - Quand Steven n’était pas Spielberg, par Damien Maric & Antoine Schiffers - éditions Casterman. Album paru le 16 septembre 2026. 144 pages, 22.8 x 30.4 cm - Couleur. 23,50 €.