Dimanche soir, Franck Bondoux pouvait être satisfait. En dépit de l’augmentation conséquente des billets d’entrée (parfois + 30% depuis l’année dernière), la foule était présente dans toutes les allées du Festival et devant les expositions. Les trois jours de soleil sur la Charente, certes quelquefois entrecoupés de crachin, y ont été pour quelque chose mais pas que : la programmation, riche et variée, était à la hauteur.
Une semaine auparavant, tout était à craindre. La météo annonçait une tempête sur la Charente en début de semaine et le quotidien L’Humanité publiait une enquête accablante pour le Festival. La bourrasque météorologique a été courte et pas bien méchante ; en revanche, tout le monde à Angoulême commentait l’article signé Lucie Servin. Nous vous avons parlé de tout cela. Sur le terrain, coups d’éclat et tracts en soutien à la parole de Chloé se sont multipliés.
Dans un article du Parisien, signé Christophe Levent, daté de lundi, (réservé aux abonnés), le ton est différent. Franck Bondoux, qui a préféré ne pas répondre dans le feu de l’événement, y réfute tous les éléments point par point :
– Le sponsor vendeur de burgers, en l’occurrence Quick ? Il botte en touche en prenant comme exemple le Centre National du Livre (CNL), dépendant de l’Etat, qui lui aussi a recours pour son événement « Partir en livre » à un vendeur de burgers, en l’occurence McDonald. Dès lors, pourquoi pas le FIBD ?
– La perte de 250 000 euros ? Elle est couverte, dit-il, par des fonds propres supérieurs qui permettraient selon lui d’assurer cette mauvaise passe.
– L’opacité de la gestion mise en exergue par la Cour régionale des comptes ? il ne la récuse pas, mais souligne que sa gestion n’a fait l’objet d’aucune plainte de la part de cette administration et que certaines de ses demandes (par exemple, la valorisation des apports en nature des collectivités), étaient « illégales ». Voilà qui a tout l’air d’être un sophisme...
– L’affaire du viol de « Chloé » (nom d’emprunt) enfin, est selon lui une affaire distincte des motifs du licenciement de la victime justifié par un comportement inapproprié dans l’entreprise.
Bondoux préfère mettre en avant un bilan positif depuis qu’il est arrivé au poste de délégué du FIBD 2007. De fait, sa professionnalisation, son rayonnement international, l’importance croissante de l’événement dans les deux décennies écoulées sont à mettre à son crédit.
Cette année encore, les expositions, travail des directeurs artistiques Marguerite Demoëte et Fausto Fasulo, étaient de grande qualité. Les problèmes liés aux flux émanaient essentiellement du succès des fréquentations. Évidemment que les Prix remis suscitent des mécontentements, mais c’est le lot de tout palmarès, par essence perfectible.
« Langue de bois »
Mais il n’a pas échappé à Marius Chappuis de Libération que ces réponses relevaient de la langue de bois.
Quick sponsor ? Soit. Ajoutons même, tant mieux : une restauration rapide sur le FIBD étant la bienvenue. Mais sa présence a été massive : sur les affiches, dans le centre-ville, dans le quartier jeunesse. C’est du jamais vu ! Doit-on en passer par là ? La question se pose. L’hostilité de certains éditeurs est palpable.
La perte de 250 000 € est plus préoccupante : c’est la première fois depuis de longues années. En un an ? Il s’agit quand même de près de 70% des fonds propres, c’est énorme, quand même. Si cette perte devait se répéter, la faillite serait assurée, et avec elle un préjudice pour tous les financeurs directs et indirects de la manifestation. On aimerait avoir une explication sur l’origine de ces pertes pour évaluer si elles sont ponctuelles ou systémiques. Voilà qui égratigne quelque peu la réputation de « bon gestionnaire » de 9eArt+.
L’affaire du viol et de sa gestion par 9eArt+ ? Elle serait prise en compte par la mise en place d’une commission d’enquête indépendante qui statuerait sur les circonstances de cette agression et son traitement par l’entreprise. Franck Bondoux s’y est engagé auprès du Grand Jury du Festival et auprès de ses partenaires économiques.
Public/privé : quel équilibre ?
La question de la présence des fonds publics dans la gestion du FIBD est plus cruciale. S’ils dépassent les 50% du budget de l’événement, ils doivent faire l’objet d’un appel d’offre sur toutes les dépenses, à commencer par celle qui concerne le prestataire de la manifestation : 9eArt+.
Bondoux annonce que le financement public est à 44% du budget.
Dans ce financement public, il y a les concours en numéraires (et ils sont nombreux : Ministère de la Culture, CNL, DRAC, Ville d’Angoulême, Région, Département, Agglomération, etc.) et en nature : tous les lieux d’expositions, le théâtre ou la Salle de Presse sont prêtés peu ou prou par les collectivités (Mairie, théâtre, Espace Franquin, Musée d’Angoulême, Espace Saint-Simon, Médiathèque Alpha, etc.), de même qu’une partie des services municipaux.
Valoriser ces apports en nature ? « - C’est illégal et le commissaire aux comptes refuse de le faire » déclare Bondoux au Parisien. Peut-être comptablement, mais force est de constater que ces apports sont massifs.
Le directeur délégué du FIBD fait remarquer qu’il n’y a eu aucun signalement au parquet. Soit, mais quelle est la position des pouvoirs publics ? Leur silence est assourdissant. Les éditeurs ont beau tonner contre le FIBD dans un beau concert de variations souvent liées à leur place dans le palmarès, ils ne pèsent pas grand-chose, c’est l’Etat -c’est-à-dire vous et moi- qui est le principal facteur de financement de cette manifestation. Que fait-il ? Il est temps que la Ministre de la Culture se penche sérieusement sur ce dossier.
Au-delà de la question de personne, reconnaissons une fois encore que ce Festival est bien géré et que son succès rayonne bien au-delà de nos frontières. La vraie question est celle de l’avenir. Vingt ans de gouvernance Bondoux, c’est déjà formidable à titre personnel, une belle réussite. Le contrat entre l’Association -une instance-croupion qui n’est plus adaptée aux enjeux d’un tel événement- et 9eArt+ échoit en 2027 et doit être dénoncé avant mai de cette année pour éviter une reconduction automatique pour dix ans.
De deux choses l’une, soit Franck Bondoux s’accroche et « privatise » l’événement à son seul profit (on parle d’une fusion entre l’Association du FIBD et 9eArt+, ce qui donnerait les pleins pouvoirs au délégué général), soit il accepte une réforme de la gestion qui passe par un appel d’offre en bonne et due forme à laquelle la société de sa fille pourra éventuellement souscrire avec son soutien. Et que le meilleur gagne...
Cela permettrait à Franck Bondoux, 66 ans, de sortir par le haut, comme celui qui aura pérennisé et professionnalisé le FIBD, et non comme un grippe-sou – un « Snoopy Picsou » comme le surnomme La Charente libre, qui mène une guérilla contre un milieu de la bande dessinée qui ne veut plus de lui.
Ce qui est certain, c’est que le besoin d’alternance dans la gouvernance est nécessaire. On peut à ce sujet paraphraser Jules Renard : « C’est une question d’hygiène : il faut changer de prestataire comme de chemise ! »
Par Didier PASAMONIK
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En médaillon : Franck Bondoux. Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)
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