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Bonjour Louis-David, bonjour Joël. Tout d’abord, je tiens à vous féliciter pour Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc. C’est un album remarquable, aussi bien par sa maquette que par la qualité du récit et du dessin. Vous parvenez à restituer avec beaucoup de force l’atmosphère du Moyen Âge.
Comment est né ce projet ? Pourquoi avoir choisi de raconter le procès de Jeanne d’Arc à travers le regard de Pierre Cauchon, l’homme qui l’a condamnée ?
Louis-David Delahaye : Le projet est né d’une discussion avec Xavier Dorison, qui est un ami. À l’époque, j’étais producteur de documentaires et je travaillais sur une série consacrée aux grands procès de l’Histoire. Je lui ai parlé du procès de Jeanne d’Arc et de ce qui le rend si singulier. Plus qu’un simple procès, c’est une véritable machine à broyer : une jeune fille seule face à soixante-dix juges. Toute la mise en scène, la scénographie et le contexte de ce procès étaient fascinants.
Au fil de notre échange, nous nous sommes intéressés à son principal juge, Pierre Cauchon, resté dans l’histoire comme le grand salaud de l’histoire de France. Nous nous sommes demandé qui il était réellement et avons imaginé qu’il avait peut-être pu être traversé par des doutes au cours du procès. En réalité, personne ne sait ce qu’il pensait véritablement.
C’est cette interrogation qui a servi de point de départ. Xavier, toujours à l’affût d’une bonne histoire, s’est dit qu’il y avait là la matière d’une bande dessinée. Nous avons commencé à développer le scénario ensemble, puis il a rapidement proposé à Joël Parnotte, avec qui il avait déjà travaillé, de donner vie à cette histoire au dessin.
Joël Parnotte : Xavier et Louis-David (Delahaye) sont effectivement venus me présenter ce projet, et j’ai immédiatement été séduit par son angle. Raconter l’histoire de Jeanne d’Arc à travers le regard de son juge me paraissait beaucoup plus original. Jeanne d’Arc, en elle-même, n’était pas un personnage qui m’attirait particulièrement. En revanche, Pierre Cauchon, dont j’avais entendu parler à l’école sans jamais vraiment m’y intéresser, m’a immédiatement intrigué.
Pour le dessin, mon ambition était de restituer toute la matière du Moyen Âge. Je voulais que le lecteur ait presque l’impression d’en sentir les odeurs, tant cette époque était marquée par la boue, la pierre, le bois et la promiscuité. Si vous avez ressenti cette dimension presque olfactive à travers les planches, c’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire.
À la lecture de l’album, Pierre Cauchon apparaît presque attachant par moments. Vous en faites un personnage complexe, traversé par des contradictions, notamment dans la scène où il se sépare de son porcher. Était-ce, dès le départ, votre intention d’humaniser celui que l’Histoire a retenu comme le principal responsable de la condamnation de Jeanne d’Arc ? Ou est-ce le fruit de vos recherches qui vous a conduit à cette représentation plus nuancée du personnage ?
Louis-David Delahaye : D’abord, merci d’évoquer cette scène, car elle était très importante à nos yeux. Elle illustre précisément ce que nous voulions montrer : Pierre Cauchon n’est pas un personnage monochrome. Il a des attaches, des liens, et son porcher en fait partie.
Dans les faits, nous connaissons son parcours, mais très peu l’homme qu’il était réellement. Nous ignorons quelles étaient ses valeurs ou les relations qu’il entretenait avec son entourage. Cette dimension relève donc de la fiction.
En revanche, il était essentiel, d’un point de vue narratif, de lui donner de l’épaisseur. Si nous en avions fait un salaud irréductible dès les premières pages, le lecteur n’aurait jamais cru à son évolution. Il fallait qu’il soit à la fois capable de rendre des jugements terribles et de conserver une part d’humanité.
Comme vous le soulignez, chacun porte en lui une part d’ombre et une part de lumière. Ce qui nous intéressait, c’était de montrer que cette lumière existait aussi chez Cauchon, et que la rencontre avec Jeanne d’Arc allait peu à peu la révéler.
Comment s’est organisée votre collaboration avec Xavier Dorison ? Comment vous êtes-vous réparti l’écriture du scénario ? Et, dans un second temps, quelle place Joël Parnotte a-t-il occupée dans le développement du récit ? A-t-il été associé très tôt aux choix narratifs ou est-il intervenu une fois le scénario déjà établi ?
Louis-David Delahaye : Notre collaboration s’est déroulée en deux grandes phases. La première a été consacrée à l’écriture du scénario et a duré près de neuf mois. Nous avons d’abord mené un important travail de recherche : visionnage des films consacrés à Jeanne d’Arc, lectures d’ouvrages historiques, collecte de documentation… Nous nous sommes réparti ces recherches avant de mettre en commun nos découvertes.
Ensuite, nous échangions quotidiennement en visioconférence. Xavier était à Paris, moi à Nantes. Nous avons construit ensemble toute l’architecture du récit : les personnages, la structure, les retournements, les révélations, mais aussi les questions que nous voulions susciter chez le lecteur.
Avec le recul, je serais incapable de dire ce qui relève davantage de Xavier ou de moi dans le scénario final. C’est vraiment le fruit d’un travail commun, où nos idées se sont constamment nourries l’une l’autre. Une fois cette phase achevée, après neuf mois d’écriture, Joël a pris le relais pour donner vie à l’histoire à travers le dessin.
Joël Parnotte : Xavier et Louis-David sont arrivés avec une histoire déjà construite. En amont, je me suis simplement assuré que l’angle me convenait. L’idée de raconter cette histoire à travers Pierre Cauchon, dans un Moyen Âge que j’avais très envie de dessiner, m’a immédiatement séduit. En revanche, je ne suis pas intervenu dans l’écriture du scénario. Ils me tenaient régulièrement informé de son évolution, mais mon travail n’a véritablement commencé qu’à la réception du script définitif.
Le scénario était extrêmement précis, page par page, avec les dialogues, les intentions de cadrage et de mise en scène. À partir de là, je réalisais un storyboard que je leur soumettais. Nous échangions ensuite pour affiner la mise en scène avant que je ne réalise la planche finale.
L’album a été entièrement peint à l’aquarelle, une technique que je souhaitais explorer depuis longtemps. C’était aussi un apprentissage : j’ai progressé au fil des pages, notamment durant les trente ou quarante premières. Chaque planche m’a demandé près d’une semaine de travail. Une fois terminée, je la numérisais et la renvoyais à Xavier et Louis-David, ce qui donnait parfois lieu à de nouveaux échanges afin d’ajuster certains détails.
C’est assez différent de ce que vous aviez proposé sur Aristophania.
Joël Parnotte : Oui, c’est très différent. Aristophania a été réalisé à l’encre de Chine, avec des planches en noir et blanc ensuite mises en couleur numériquement. Ici, j’ai choisi de travailler entièrement à l’aquarelle.
C’est une technique exigeante, car elle laisse très peu de place à l’erreur. Si l’on se trompe, il est souvent impossible de corriger : il faut recommencer. Il faut donc anticiper dès le départ les lumières, les ambiances et toute la construction de l’image.
Tout au long de la réalisation de l’album, nous avons énormément échangé. C’est d’ailleurs ce que j’apprécie dans une collaboration : rien n’est figé, tout peut être discuté et remis en question. Ce dialogue s’est poursuivi jusqu’à la toute dernière touche de couleur.
Dès le départ, était-il évident pour vous que cette histoire devait prendre la forme d’un one-shot ?
Louis-David Delahaye : Oui, cela s’est imposé très tôt. L’histoire ne se prêtait ni à une série ni à une mini-série. Nous voulions raconter un récit complet en un seul volume.
Nous avions également l’ambition d’en faire un bel objet éditorial : un album de 150 pages, au grand format, qui sorte un peu de l’ordinaire. Ces dernières années, de grands one-shots ont montré que ce type de projet pouvait trouver son public. Notre principale référence était d’ailleurs Les Indes fourbes, d’Alain Ayroles et de Juanjo Guarnido.
Dès le départ, nous avons donc imaginé un one-shot qui conduise, en 150 pages, vers une issue que tout le monde connaît, mais en l’abordant sous un angle inédit.
Le procès de Jeanne d’Arc est un épisode historique très connu, mais un procès reste, par nature, un exercice essentiellement fondé sur les échanges verbaux. Comment avez-vous travaillé pour en faire un récit aussi vivant et captivant ?
Louis-David Delahaye : Vous avez raison : un procès n’est pas toujours un matériau narratif facile. Les grands récits judiciaires reposent généralement sur une forte dramaturgie, avec des avocats, des procureurs, des révélations et des rebondissements. Or, ici, nous sommes face à un procès en hérésie, qui obéit à des règles très différentes.
Jeanne d’Arc n’avait pas le droit de défendre son point de vue, car cela aurait été considéré comme une défense de l’hérésie. Elle ne pouvait que répondre aux questions qui lui étaient posées. Elle n’avait pas non plus d’avocat : défendre une personne accusée d’hérésie exposait à être soi-même suspecté d’hérésie. Nous étions donc très loin d’un procès moderne, avec ses effets de manche et ses coups de théâtre.
Le procès a, en outre, été particulièrement long et complexe. Nous avons donc choisi de raconter autant ce qui se passait autour du procès que le procès lui-même. Et lorsque nous nous y attardons, nous nous appuyons au plus près des sources historiques. Nous disposons des minutes du procès, qui retranscrivent les questions posées et les réponses de Jeanne d’Arc. Certaines interrogations paraissent aujourd’hui totalement surréalistes — par exemple lorsqu’on lui demande si les saints qui lui apparaissent étaient habillés — mais ce sont bien des questions authentiques.
Ce qui nous fascinait surtout, c’était la manière dont Jeanne d’Arc leur tient tête. Malgré son très jeune âge — elle avait sans doute dix-huit ou dix-neuf ans —, des conditions de détention épouvantables et une assemblée de théologiens chevronnés, elle fait preuve d’une conviction, d’une intelligence et d’une foi absolument extraordinaires. Xavier Dorison les décrit souvent comme des « ceintures noires de théologie », et c’est une image qui résume bien le rapport de force.
Les minutes du procès révèlent une Jeanne d’Arc particulièrement vive et dotée d’une remarquable répartie. Pour son apparence, en revanche, comment avez-vous construit votre interprétation graphique ? Vous êtes-vous appuyé sur les rares sources historiques disponibles ou avez-vous pris davantage de libertés pour créer ce personnage, notamment dans son aspect presque androgyne ?
Joël Parnotte : Il existe très peu de représentations contemporaines de Jeanne d’Arc. En réalité, nous ne disposons guère plus qu’un petit médaillon de profil, avec une natte. À partir de là, tout reste à imaginer. Avec Louis-David et Xavier, nous nous sommes donc demandé quelle Jeanne nous voulions raconter. Elle a été représentée d’innombrables fois au cinéma comme en peinture, mais nous voulions proposer notre propre interprétation.
Nous avons notamment choisi d’accentuer sa part de masculinité, à travers sa stature, sa coupe de cheveux et sa présence physique. Il fallait qu’elle soit crédible en tant que guerrière et meneuse d’hommes, tout en conservant sa jeunesse et sa sensibilité.
Pour le reste, le personnage s’est construit progressivement. Au départ, j’avais surtout une silhouette en tête. Puis, au fil des planches, en travaillant ses expressions, ses émotions et sa mise en scène, son visage et sa personnalité se sont imposés presque naturellement.
Un détail iconographique a retenu mon attention. Dans l’une des enluminures reproduites dans l’album, Jeanne d’Arc apparaît au combat sans casque ni protection, une représentation que certains historiens contestent au regard de la réalité militaire de l’époque. Ce choix s’appuie-t-il sur des sources historiques précises, ou relève-t-il davantage d’un imaginaire iconographique, nourri notamment par les représentations cinématographiques de Jeanne d’Arc ?
Joël Parnotte : Tout au long du projet, nous avons été accompagnés par un spécialiste du XVe siècle, un médiéviste, afin de garantir la crédibilité historique de l’album. Notre objectif n’était pas de produire une reconstitution absolument irréprochable dans le moindre détail, mais de rester crédibles. À plusieurs reprises, il m’a d’ailleurs signalé des erreurs que j’ai corrigées.
En revanche, pour cette scène précise, le choix est avant tout graphique. Je voulais que le visage de Jeanne soit visible afin que le lecteur puisse lire ses expressions et ses émotions. Si je l’avais représentée entièrement recouverte de son équipement, elle aurait perdu une grande partie de sa présence à l’image.
Historiquement, il est sans doute plus vraisemblable qu’elle ait porté un casque et l’ensemble des protections nécessaires. Mais, à ce moment-là, je n’ai pas raisonné en historien. J’ai raisonné en dessinateur : Jeanne est le sujet de la scène, je ne voulais pas la dissimuler derrière son armure.
Pour recréer ce Moyen Âge avec autant de réalisme, sur quelles sources documentaires vous êtes-vous appuyé, aussi bien pour les décors que pour les costumes, les objets ou l’architecture ?
Joël Parnotte : La documentation ne manquait pas. J’ai puisé dans de nombreuses sources, auxquelles se sont ajoutés les précieux documents fournis par David Glomot, l’historien qui nous a accompagnés tout au long du projet.
Cela dit, mon objectif n’était pas de produire une reconstitution technique ou muséale. Je cherche avant tout à raconter une histoire. Je m’appuie donc sur une documentation solide pour rester crédible, puis je me l’approprie. Je choisis les costumes, les accessoires ou les décors en fonction de leur vraisemblance, mais aussi de leur efficacité narrative et de ce qu’ils permettent d’exprimer dans chaque case.
Dernière question, quels sont vos prochains projets actuellement ?
Joël Parnotte : Je vais d’abord réaliser un album jeunesse, une sorte de parenthèse récréative qui n’aura rien à voir avec ce projet. Ensuite, je me lancerai dans un album entièrement en solo, dont j’assurerai à la fois le scénario, le dessin et la mise en couleur.
Sur quel sujet ?
Joël Parnotte : C’est une histoire d’amour qui se passe dans les Pyrénées en 1939.
Ça apparaîtra chez quel éditeur ?
Joël Parnotte : Chez Dargaud.
C’est pour quand, en 2027 ?
Joël Parnotte : Là c’est, ouais, pas avant 2000… là on est en 2026, pas avant 2028.
Louis-David Delahaye : De mon côté, je travaille principalement dans l’animation, où j’occupe un poste de directeur d’écriture. J’accompagne des équipes d’auteurs dans le développement et la livraison des épisodes de la série d’animation Ghost Force Evolution, destinée notamment à TF1. C’est le projet qui m’occupe actuellement.
OK. Merci beaucoup, messieurs.
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En médaillon : Joël Parnotte & Louis-David Delahaye
Photo © Christian Missia Dio
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La chronique de la BD Cauchon... ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc
Cauchon... ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc - Xavier Dorison, Louis-David Delahaye & Joël Parnotte – éditions Dargaud Coll. Hors Collection Dargaud. Album paru le 24 avril 2026. 176 pages, format 255 x 338 mm, 35,00 euros.